Un morceau de roche volcanique, posé à l’angle d’une rue, menant au cœur de la médina. Des mystères qui ne se devinent pas, ni ne se voient à l’œil nu. ɓwe zikombe est un des lieux sacrés en rapport avec les invisibles évoluant dans la cité de Domoni.
C’est une pierre, appelée ɓwe zikombe, en raison des quatre trous creusés à sa surface. Considérées comme quatre tasses taillées pour recevoir les offrandes que les habitants déposent en hommage aux djinns, elles auraient pu figurer les quatre îles de l’archipel. Des îles qu’elle contribue à protéger. Zahary a passé son enfance à quelques pas de la pierre, qui a également donné son nom au quartier. Il se souvient de bribes de récits, remontant à des temps lointains. Des récits que lui contait sa grand-mère.
Tout aurait commencé par des pluies diluviennes, immobilisant les riverains chez eux durant plusieurs jours. « Par une nuit, un puissant vacarme troua le ciel et lâcha une masse, qui atterrit à la périphérie de la ville. Comme un miracle, la pluie s’arrêta net. Au petit matin, les habitants, sortis de leur torpeur, ont découvert, dans ce qui était alors une forêt bordée de quelques champs de cultures vivrières, l’objet qui avait troublé leur sommeil. Ils ont conclu à un signe du ciel ». La légende fit alors son chemin. On a pour ainsi dire sacralisé l’objet. Bwe zikombe est ainsi devenu ce lieu-culte où les habitants se rendent pour consulter les djinns et prier pour que ceux-ci intercèdent en leur faveur.


Bwe la zikombe.
En échange, les habitants déposent des offrandes en nature[1] dans ses cavités, apparemment destinées au don. Pour comprendre, il faut peut-être revenir au passé. Domoni n’était alors qu’une petite bourgade limitée au périmètre de sa médina, connue pour être la porte empruntée par les Chiraziens à leur arrivée. Cette communauté avait fui la Perse, avait trouvé refuge sur cette partie de la côte anjouanaise. La ville s’est ensuite agrandie jusqu’aux frontières des deux rivières, qui l’encadrent de part et d’autre. Aucune des nouvelles habitations, construites bien après, n’a fait ombrage à la présence de cette pierre sacrée. Aucune constructions ne s’avise de lui disputer son impact, alentour.
Il se raconte que ceux qui ont essayé d’enfreindre les interdits l’ont payé de leur vie. On n’offense pas sans conséquences les djinns qui trônent sur ɓwe zikombe. Un jeune avait un jour tenté de déplacer la pierre de sa position. Il a disparu de la ville sans laisser de traces. « Puisqu’on n’a jamais retrouvé son corps, on raconte qu’il est resté emprisonné dans le monde de l’invisible ». Zahary témoigne de ces mystères qui débordent. « Un jour, alors que je me rendais à la mosquée pour la prière de l’aube, j’ai senti une présence. Pris de peur, je me suis précipité à l’intérieur de la mosquée et me suis enfermé. Peine perdue ! L’ombre m’y avait précédé. Quelques jours plus-tard, la même présence s’approcha, mais cette fois pour me rassurer. Elle figurait un gardien, envoyé pour me protéger ».
Cette bienveillance attribuée serait le principal trait de caractère de ɓwe zikombe, selon les habitants. La pierre a par ailleurs cette capacité de retenir ou de faire tomber la pluie. De cette bienveillance supposée sont nés des rituels, qui s’articulent selon la tradition du wiyao, notamment. Une cérémonie singulière par laquelle débute le mariage traditionnel à Domoni, explique Zarouki Inzoudine. « Cette tradition veut que la famille de la mariée aille puiser du Fumbu[2] au lieu-dit Mjumbi[3] et disperse cette eau à des endroits précis pour sceller le mariage. C’est le zifungo ». En revanche poursuit-il, « si la famille est de ɓwe zikombe, elle a l’obligation de remplir les quatre trous de la pierre de cette eau saumâtre pour implorer les djinns de ne pas envoyer la pluie perturber les cérémonies nuptiales ». On y croit, on n’y croit pas. Des siècles sont passés sans altérer le rapport qu’entretient cette ville avec les mystères de cette pierre sacrée.

Bwe la meza.
Il est remarquable de constater que rien ni personne n’ait jamais tenté de dégrader ou même de déplacer la « météorite » de l’endroit où les esprits l’on posée. Actuellement encore, lorsque se pose la nécessité de « protéger la ville d’un mauvais sort, explique Kader Abbas, les femmes conduisent une procession, qui s’arrêtent à chacun de ces lieux sacrés[4] bordant notre espace de vie. Ce qui étonne dans ce Mriswala – le nom donné à cette procession – c’est le fait d’assister à une cérémonie en hommage aux esprits rythmé par la swalat Nabi’, une prière spéciale dédiée à la mémoire du prophète de l’Islam que récitent les femmes ». Même ceux qui y voient du shirk[5] admettent le principe _ qui sacralise le besoin d’un équilibre existentiel entre la religion et des croyances ancestrales.
Ville de traditions, Domoni est un lieu de négociations permanentes avec les mémoires d’un certain passé. L’érudition islamique, les rites confrériques, l’attachement aux valeurs d’un sultanat dont elle se réclame, cohabitent avec une passion conservatrice des traditions et un attachement aux pratiques ancestrales incarné à travers ces lieux et objets sacralisés. « Durant le nouvel an agraire, les habitants déposent des mets à tous ces endroits ». La légende raconte qu’une vieille dame du nom de Koko Kandra fait le tour pour ramasser ces offrandes faites. En réalité, ce sont les gens qui récupèrent ces offrandes, les enfants, entre autres. « Je me rappelle que dans les maisons, c’était le jour du grand nettoyage préparant ce nouvel an. Les mamans promettaient que Koko Kandra passerait vérifier que tout soit prêt » rapporte un journaliste de Domoni Inter.
Cette tradition se rapporte notamment aux pratiques chiites ramenées jusqu’à ces rives par les Chiraziens. Reste à vérifier s’il s’agit du Muharram des musulmans ou du Neiruz _ calendrier agricole se réclamant traditionnellement des Perses. Non loin se trouve le lieu-dit Mezani (on parle plus couramment de ɓwe la meza), lieu sacré, qui a longtemps servi de vigie à l’époque des razzias malgaches. La connaissance de ces lieux et de ce qu’ils signifient dans la transmission de la mémoire collective s’estompe et échappe aux nouvelles générations de plus en plus déconnectées. La trace se perd, combattue par les rigoristes du moment, qui ont tendance à diaboliser tout ce qui ne correspond pas à leurs règles. Mais il est vrai que les événements marquant la vie du Comorien sont de plus en plus réduits à un folklore désuet. Le phénomène récent du hayasa signale peut-être le début de cette lente déconnexion du mMasiwa d’avec son histoire. À travers les pratiques du wiyao ou du mirswala, les femmes semblent pourtant être les dernières gardiennes de ce monde qui disparaît…
Kamal’Eddine Saindou
[1] Il s’agit de mets (riz) ou de sucre.
[2] À Ndzuani, le fumbu désigne une eau saumâtre que l’on puise sous la mer.
[3] La rivière mythique à l’entrée de Domoni. Elle est connue aussi pour être un lieu de grande fréquentation, surtout pour laver le linge en période de pénurie d’eau.
[4] Les lieux sacrés les plus connus sont ɓwe zikombe, ɓwe la msidzanu dans le quartier de Momoni, ɓwe la meza. Située sur la pointe de l’île qui avance vers la mer, cette pierre volcanique est plate comme une table, d’où son nom. Elle contient des « tasses » où les habitants viennent déposer leurs offrandes aux esprits.
[5] Certains reprochent à ces croyances de rappeler le polythéisme ou l’idolâtrie, contraires aux préceptes de la religion islamique.