« Spirales » fait un tour de cercle

La parution, cette semaine, d’un ouvrage – Spirales – aux éditions Bilk & Soul, signé par Kamal’Eddine Saindou, journaliste, relance le débat sur la tutelle coloniale, reposant sur la manière dont la France a utilisé le séparatisme pour asseoir ses propres intérêts dans la région. Entretien.

Votre livre traite du démantèlement de l’archipel et de la dislocation qui en découle. Du 19ème siècle à nos jours. De Maore à Ndzuani, en passant par les deux autres îles…

Il est historiquement important de souligner qu’avant le 19ème siècle, les puissances présentes dans la région négociaient leurs intérêts, sans envisager de s’emparer de l’archipel. Seule la France chassée de sa colonie de Maurice (Île de France) a entrepris de prendre possession des Comores, à partir de Maore, en 1841. D’abord pour installer sa stratégie de conquête de Madagascar, ensuite pour affirmer sa position géopolitique dans cette partie de l’Océan Indien. C’est d’ailleurs pour cette deuxième raison que dans les années 1970, les réseaux coloniaux se sont opposés à l’indépendance de l’archipel, en misant sur la dislocation. La sécession de Maore amorçait cette entreprise de démolition par la mise sous tutelle du reste de l’archipel.

Dans ce livre, vous détricotez les fils d’une entreprise politique menée par la France. Le séparatisme sert des intérêts souterrains.

Dans le contexte du long processus qui a conduit à l’accession à l’indépendance, la France aurait pu négocier ses intérêts et garder une position géopolitique comme la base militaire que proposait le président Ahmed Abdallah. Le choix de la partition semble répondre à d’obscures intentions. Avant les accords de juin 1973, la France avait déjà en tête son schéma d’un État comorien régional, au sein duquel chaque île de l’archipel deviendrait une entité autonome. Il y avait donc un projet fondamentalement séparatiste, théorisée depuis 1958 par l’UDIM[1] _ l’ancêtre du MPM[2]. Pour la France, disposer d’un prolongement territorial entre Madagascar, les Mascareignes et l’Est-africain, est essentiel. Maore offrait un cadre pour sa géopolitique dans cette région.

Andriantsoly l’usurpateur, timbre de la mission Passot, Bamana et Ali Soilihi à Mtsapere, Zeina Mdere.

Au final, il y a toujours cette impression de querelle familiale menée à flux tendu que les habitants de l’archipel n’ont pas l’air de comprendre eux-mêmes dans la mesure où ils n’en sont pas les artisans.

Les acteurs de l’époque ont sous-estimé la dimension créole dans l’échiquier politique local, malgré la déception subie après la perte de Saint-Marie, pressentie pour demeurer une enclave française, après l’indépendance de Madagascar. Maore devenait ainsi une terre de la dernière chance pour ces « créoles ». L’extrême droite et les réseaux coloniaux ont pesé de toutes leurs forces pour sortir l’île du destin commun et en faire une terre promise pour les colons et les Créoles, venus de la colonie malgache. Faute de pouvoir ethniciser un ensemble archipélique culturellement homogène pour légitimer cette possession, seule l’insularité offrait des possibilités de fracturation de l’espace. Dès le départ, les colons et les Créoles à la tête du MPM ont su capitaliser les frustrations d’un système colonial, afin de faire passer la revendication départementale comme l’unique statut susceptible de préserver leurs acquis.

La tutelle (français), elle, travaille à peser sur des enjeux que personne, non plus, n’a l’air de comprendre, y compris au sein des élites locales.

Lorsqu’au milieu des années 1990 des sources arabes révèlent l’existence d’importants gisements d’hydrocarbure dans les eaux comoriennes, la France avait déjà connaissance de ses ressources. Elle n’en parlait pas, parce qu’elle n’entend pas laisser exploiter cette zone, qui fait partie de ses réserves stratégiques, à d’autres entités qu’elle. Il en est de même pour la surveillance satellitaire (communications), dont Maore est l’un des arguments. L’élite comorienne préfère regarder ce qui se passe ailleurs sur ces grands sujets que d’affronter la position française dans la géopolitique régionale. Une posture de renoncement qui plombe toute revendication sur la souveraineté et ne permet pas de construire une véritable vision-pays. 

Kamal’Eddine Saindou sur « Spirales » le livre.

À force de subir, les waMasiwa finissent par se persuader de l’intérêt de s’accrocher à une assignation identitaire à caractère limité. Une île contre un pays…

En réalité l’occupation de Maore a brisé la vision que les Comoriens avaient du pays qu’ils espéraient avec la promesse de l’indépendance. Ali Soilihi Mtsachiwa a essayé de réhabiliter un patriotisme, maintenant l’espoir d’une réunification archipélique. L’incapacité de l’élite à trouver une solution face à la dislocation nourrit le sentiment que la seule victoire remportée, au cours de cette période, est celle du MPM à Maore, avec l’appui de le France. Le repli identitaire se nourrit à la fois de cet échec sur l’unité, qui se double d’un récit colonial dominant.

Que dites-vous du travail développé par le GRDC[3], consistant entre autres à rappeler que le différentiel lié aux origines ne tient pas debout, dès lors qu’on entre dans les généalogies imbriquées dans ces îles ?

C’est une vérité incontestable et admise, y compris par le colon français. 50 ans après l’indépendance, l’archipel tient par son « irréductible unité », écrit Lou Belletan, en parlant des liens qu’entretiennent ces îles et qui expliquent l’essentiel des motifs de circulation dans cet espace. Les initiateurs du Serment de Sada disaient cela, en sacralisant le combat pour « Mayotte française », au-dessus de toute autre considération. À Ndzuani, en dehors des extrémistes, il arrivait d’entendre des appels à modérer le discours séparatiste, afin de différencier le « pouvoir de Ngazidja de l’habitant de l’île ». C’est là ou entrent en jeu les effets du Visa Balladur, qui, en créant la figure de « l’immigré » et du « clandestin », définit de fait une identité administrative française excluant l’Autre, qui n’en est pas pourvu. C’est également à ce niveau que se situe le mensonge colonial, qui œuvre à installer, par des arguments pseudo-scientifiques, les identités insulaires, lesquelles identité finissent par s’imposer au même titre que la fable sur « Mayotte française »[4].

Le plus gros mensonge n’est-il pas constitué autour de la vente de Maore aux Français par Andrianantsouly et de référendum où n’ont voté que ceux qui étaient pro français, les fameux soroda ?

C’est une construction qui a la dent dure et qui pose la question de qui écrit notre histoire à notre place. Dans le chapitre 12, traitant du démembrement archipélique, j’évoque l’auteur mahorais Baco, qui livre le portrait peu reluisant d’Andriantsoly. Un homme sans relief, soumis et prêt à céder l’île, dont il prétend être le sultan, tout comme il a abandonné ses sujets sakalave pour fuir la progression de l’armée « merina » dans le Boueni. Cet auteur n’est pas le premier à décrire le personnage de la sorte. La figure du sultan malgache de Maore, qui donne son île à la France pour échapper à « la domination des sultans comoriens », répond à la logique coloniale, adoubée par le MPM pour justifier que Maore ne relève pas de la même construction historique que les autres îles de l’archipel. Les séparatistes avaient misé sur l’ignorance de l’habitant pour le détourner de sa réalité.

Kamal-Eddine Saindou. Cheikh Youssouf, activiste, lors d’une performance, à l’occasion d’un passage de Hollande à Moroni.

Un phénomène étrange. Mamoudzou remercie sans cesse son Henri Jean-Baptiste, comme Moroni a eu son Lebret. Ce ne sont que des exemples. Mais il y a toujours un sang-mêlé de passage ou un invité de dernière minute qui se signale depuis les débuts de cette histoire franco comorienne.

Pierre Pujo a été le premier à déployer la machine des Royalistes au service de la propagande et de l‘agenda du MPM. Jean-François Hory, dont le nom a été donné à un gymnase à Mamoudzou, a non seulement porté la cause de Mayotte française devant les prétoires, mais aussi à l’Assemblée. Il a été député de Maore. Marcel Henry avait bien compris que pour gagner la sympathie des élus français, il valait mieux les mettre face à des visages qui leur ressemblent. Localement, la manipulation des masses semble avoir besoin de ces figures censées légitimer le combat livré. Une stratégie que les séparatistes de Ndzuani ont tenté de rééditer avec moins de succès que le MPM, bien qu’avec les mêmes réseaux royalistes et VIA, le journal de la propagande.

Que pensez-vous des Comoriens, qui ont servi l’intérêt de l’étranger, oubliant l’intérêt du peuple qui les a hissés à l’avant-scène ? Plus d’une fois, on a parlé de traîtrise…

Il fut un temps lointain où il n’était pas bon de se faire traiter de « djindruɓi » ou de « pitsi ». Ce temps semble révolu. Durant la crise séparatiste à Ndzuani, c’est qui parvenait à prouversa proximité avec la France (de l’ombre ou celle, officielle) qui avait voix au chapitre. Je pense qu’il y a une perte de dignité, sans doute à cause d’une sorte d’épuisement, qui s’observe au sein des élites, réduites à servir des intérêts autres que ceux d’un pays pour lequel ils n’ont aucune vision.

Vous dissertez sur l’élément malgache, qui n’a jamais été comptabilisé en tant que tel par ceux qui l’ont accepté. Vous évoquez la figure de l’usurpateur Andriantsoly à Maore. Vous abordez également l’histoire de Ramanetaka à Mwali.

Un chapitre dans le livre soulève cette part de l’histoire dont Bourhane s’étonne qu’elle n’ait jamais été documentée. Or, les interactions entre la conquête coloniale de Madagascar et la possession de l’archipel comorien sont réelles. Maore a servi de poste avancé à la marine française pour s’attaquer à la grande Ile, mais aussi d’île refuge pour les vaincus. C’est à ce niveau-là qu’il faut comprendre les intrigues entre les Sakalaves, dont est issu Andriantsoly, membre de la famille régnante, et les Merina auxquels appartient Ramanetaka, également membre de l’aristocratie des Hova, dans l’archipel au 19ème siècle. Arrivés sur l’archipel presqu’en même temps, les deux adversaires se sont arrangés pour intégrer les palais comoriens et usurper le trône à Maore et à Mwali.  L’un et l’autre ont facilité la pénétration de la France et installé la fable d’une colonisation consentie. L’élément malgache est instrumentalisé pour servir de variable dans le discours séparatiste et justifier des spécificités distinguant Maore du reste de l’archipel.

Feu Abdallah Ibrahim, le colonel Abeid, une intervention anti comorienne des gendarmes à Maore.

L’histoire comorienne est prise en otage dans un narratif français. En même temps, on sait que Lou Belletan alias Casimir alias Kanahazi a abattu un réel travail en faveur d’une histoire dissonante, à travers laquelle l’archipel retrouve une dignité partielle…

L’emprise du récit colonial est telle que l’élite locale est devenue hermétique à toute approche critique des thèses défendues par les Occidentaux. Ils ont pris en charge l’écriture de l’histoire de l’archipel. Les recherches de l’anthropologue Lou Belletan, replaçant l’archipel dans sa sphère civilisationnelle swahili, permettent de comprendre les fonctionnements en jeu. Pour lui, l’archipel est un espace où les mouvement internes donnaient lieu à des alliances matrimoniales, rapprochant les waMasiwa. La capacité d’intégration des nouveaux arrivants du shungu (cercle d’intégration) représente une explication d’un point de vue anthropologique. Mais Casimir n’est pas le seul à déconstruire le discours historique dominant.

Que font les historiens comoriens, quand leur « maître » n’est pas là ?

Il est curieux de constater qu’aucune remise en cause véritable du dogme sur cet archipel disloqué défendu par l’université française n’est venu des historiens du cru. Ibouroi Toibibou, historien aujourd’hui doyen de l’Université des Comores, semblait avoir pris le chemin de l’historien africaniste Félix Chami sur la prééminence d’un peuplement africain, bien avant les Austro-mélanésiens et les Arabes. Mais on ne l’a pas entendu répondre à l’historien français Jean Martin, lorsqu’il qualifiait la thèse de Chami de positionnement idéologique.

Il y a cette histoire que raconte Cheikh Anta Diop : « L’ex colonisé ressemble à cet esclave du 19eme siècle, qui, libéré, va jusqu’à la porte, ensuite retourne dans la maison du maître parce qu’il ne sait plus où aller ». Il a développé de tels réflexes de subordination auprès de son maître qu’il ne sait plus comment s’en débarrasser. Peut-on appliquer cette thèse au cas des Comores ?

L’on pourrait appliquer cette observation à ce qui se passe au sein du Centre national de recherches et de documentation scientifique (CNDRS) ou même de l’université des Comores, où n’émerge aucune tentative d’écrire sur nos propres réalités à ce jour. Ce n’est pas faute de ressources. Les recherches de Damir Ben Ali prennent la poussière, alors qu’elles auraient pu être questionnées. Il y a comme une dépossession de nos facultés qui s’opèrent, lorsqu’on a affaire à des historiens capables de faire échouer le projet d’un livre d’histoire à destination des écoles, pour ne pas avoir à prendre le risque d’aller à contre-courant et pour ne pas mettre en jeu leur carrière d’enseignant dans le système éducatif français.

Kamal’Eddine Saindou sur son parcours de journaliste.

Comment expliques-tu cette tendance qu’ont les élites du pays à vouloir s’attirer les faveurs du partenaire français ? Celui-là même qui est suspecté de mener le pays à sa perte…

L’histoire telle qu’elle nous est racontée ne fait pas apparaître les fortes résistances à l’envahisseur, comme cela a pu se passer dans d’autres pays. La conquête progressive de l’archipel à travers le statut de protectorat renvoie à la fable de la grenouille. Mise sur le feu dans un lent process menant l’eau à ébullition, elle finit par sombrer sans qu’elle ne saisisse d’où lui arrive l’adversité. La relation avec les colons dans cet espace s’est construite autour de petits arrangements. Andriantsoly, cédant Maore pour quelques piastres, les sultans négociant leurs intérêts. Des pratiques que perpétuent les dirigeants des Comores post-indépendantes, qui semblaient tous avoir intérêt à composer avec l’adversité. Ce que l’on observe actuellement dans le monde associatif et culturel, qui se laisse museler pour quelques euros dans des projets financés par l’Ambassade de France à Moroni, rejoint ce phénomène que nous assimilons au « démembrement », et par lequel la puissance tutélaire réussit à maintenir son emprise sur l’espace et sur l’habitant lui-même.

À la fin, il y a cet adage qui dit : hazi itsona mzungu io yindja shonga, sha e ilona sura za kizungu io yipviri io. Comment vous analyser une telle assertion ?

Salim Ali Amir chantait Si ura mzungu, au sujet du visa dont use la France pour faire reculer les Comoriens, sur des décisions pouvant mettre en cause ses intérêts. L’adversité semble posséder nos vies au point que l’on essaie de lui ressembler. Tout se rapporte au mzungu. Lorsqu’on évoque la diaspora comorienne, il n’arrive à personne de penser à un autre pays qu’à la France, qui met aussi les moyens pour capter l’élite qui en sort et pour lui inculquer ses valeurs civilisationnelles. Alors même qu’on pourrait s’émanciper dans notre sphère identitaire bantu et swahilie… 

Place de France à Moroni, manif anti française à Maore.

La situation est telle qu’on s’interroge sur la faculté de discernement de l’élite au pouvoir. Le partenaire français, tout à son affaire, travaille à contrôler le Canal du Mozambique. Pendant ce temps, les politiques locaux ont l’air concentré sur de petits arrangements qui ne disent rien de leur avenir. L’impression que tous ne parlent pas d’une même langue, en partant du même territoire.

Ahmed Abdallah se disait prêt à céder Dzaoudzi pour accueillir une base militaire française, en échange de l’indépendance. Ce qui est contraire à la souveraineté. Cette posture, qui céderait la Défense du pays à Paris, illustre la fragilité avec laquelle nous défendons le commun. La colonisation a généré un état où l’habitant se laisse déposséder de sa propre réalité. C’est ce que nous ramenons au démembrement. Autrement dit, le stade suprême de la dépossession, synonyme d’une aliénation de l’identité même de l’habitant et de son rapport à son environnement immédiat.

Peut-on encore parler d’amitié entre la France et les Comores, sachant ce que nous savons de l’histoire commune ?

Cette position ambigüe de la France amie / ennemie ne peut tenir longtemps. La départementalisation de Maore, vécue comme une situation de non-retour, disqualifie l’élite politique du pays et renforce une sorte de désarroi de l’habitant, qui ne sait plus où se situer. Au regard de la violence générée par l’histoire coloniale à Maore, en tenant compte du déclassement de l’habitant face aux enjeux géopolitiques qui le concernent, mais qui le dépassent, face aussi à l’absence de perspectives pour le pays, on peut gager que le soft-power ne suffira pas à éviter un sursaut patriotique, surtout dans un contexte d’essor des courants panafricanistes, désormais vent debout contre le narratif colonial.

De tous temps, la France a joué du double discours (ami-ennemi, au nom de ses intérêts, et non de celles de l’île ou de l’archipel) pour se maintenir en unique recours, pendant que les élus du cru continuaient de vendre leur rêve de prospérité matérielle auprès de la population. Le démembrement naît de cette capacité de la puissance tutélaire à agir de l’intérieur du pays pour mener à bien son processus de dépossession. Le drame colonial se trouve ainsi nommé. Le démembrement renvoie d’abord au trauma originel de la dépossession, qui fait que l’envahisseur n’a plus besoin de croiser le fer.

Propos recueillis par Soeuf Elbadawi


[1] Union pour la défense des Intérêts de Mayotte.

[2] Mouvement Populaire Mahorais.

[3] Groupe de Réflexion sur le Devenir des Comores.

[4] Cf. De la fable française aux Comores, Quatre Étoiles, 2024. Ouvrage collectif écrit par Kamal-Eddine Saindou, Mabadi Ahmedali, Elarif Msaidie, Soeuf Elbadawi, Eddi et Mohamed Nabhane.