Un appel à s’indigner contre qui, quoi ? Dites toujours

La question a été posée à différents interlocuteurs de la scène comorienne actuelle. Elle ne fait pas l’unanimité, loin de là. Certains ont été gênés aux entournures. Aucune des personnes interpellées n’a assumé de collaborer à ce qui passe pour être la plus importante des compromissions : nɗo mhuzo oufahari wahe komori. On braderait le pays au plus offrant, sous couvert de préserver le patrimoine encore vivant de l’archipel. Culture ou mendicité ? Notre point de vue.

Les Comoriens ont de sacrées habitudes. Ils aiment prendre la France pour référent, y compris lorsqu’ils s’avisent de s’opposer à elle. Dans le microcosme qui a le vent en poupe, certaines conversations se tournent déjà vers l’Hexagone pour discuter de la manière dont les auteurs de Grasset et les cinéastes à Cannes organisent la fronde contre l’omnipotence affichée et la mainmise manifeste de l’empire Bolloré. La même chose serait-elle possible aux Comores face à la diplomatie d’influence déployée par la France « matrie », qui consiste à acheter le silence de tous, au vu et au su de tous ?

Car c’est de ça que les acteurs culturels français ont peur face à Bolloré. De sa tutelle sans contrôle sur les contenus. On se souviendra peut-être de cette chanson de Salim Ali Amir, extraite de l’avant-dernier opus, Tsi wono zindji, questionnant le rapport entretenu par « l’ami français » avec les Comores. Le titre – Woyi ye dje – verbalisait une incompréhension de la part du colonisé : « Tu m’a appris le droit et la liberté/ mais je n’ai pas le droit de me plaindre ». Des mots qui appellent tout un chacun à se ressaisir. Car que pasa en effet ? Les acteurs culturels du pays-ci ont l’air de tous s’aligner. La scène la plus récente remonte à la semaine passée à Ntsaweni, où les officiels célébraient le patrimoine aux côtés de l’ambassadeur de France.

Un journaliste, qui dit ne pas pouvoir l’écrire en l’état, nous en a fait le récit: « Il y avait là le ministre de la culture, ses représentants. Il y avait là des intellectuels. Il y avait là des artistes qui jouaient un twarab pour le héros du moment, Etienne Chapon. Au nom du patrimoine, on se permet de faire tout et n’importe quoi. Mais nul n’a le droit de le relever. Comme s’il était normal de supporter ce spectacle d’une dévotion excessive de la part des artistes, des intellectuels, des notables et des politiques comoriens envers celui-là même qui oppresse ? Azali est peut-être une plaie. Mais quid de celui qui l’a fabriqué ? Son pouvoir, il le tient de quelqu’un, je crois ». Les journalistes, eux, se sont tus. Ils ont du recevoir, eux aussi, leurs paquets cadeaux. Ou alors non ! Ils veulent bien parler des crimes d’Azali avec des mots sortis du non-dit, oubliant ceux de « l’ami français », à commencer par les extraditions musclées de l’opération Kingia.

Cette vidéo circule sur le net. Un mahorais s’en prend à la France aux Comores. À certains endroits de la lecture, on note l’apparition du logo de l’ambassade de France (en bas, à gauche). Serait-ce une fake news ou est-ce une parole libre ? Qui manipule qui ? Et à quelle fin ?

La France est ce pays qui a érigé le mur Balladur entre une partie de l’archipel et l’autre. Une tragédie que personne, en dehors de quelques exceptions, ne souhaite nommer. Tout le monde la ramène en ce moment sur la mort d’une jeune femme à Fumbuni, mais personne ne souhaite se souvenir que le crime a été commis par cette jeunesse démembrée à Maore, puis renvoyée de l’autre côté de l’archipel, avec sommation. La France est un exemple d’impunité, en matière de co gestion de crise dans l’archipel. Les crimes de président – pour ne citer que ceux-là – n’ont jamais été jugés devant des tribunaux de bonne foi. Mais l’actuel ambassadeur des Comores à Paris le résumait, il y a peu à Bobigny. Entre la France et les Comores, il y aurait une histoire de « compagnonnage », selon lui, remontant à « 150 ans ». L’absurdité n’ayant jamais tué personne, le storytelling lui sert à colmater ses propres trous de mémoire.

Quand Cheikh Mc, rappeur national, a été désigné dans ces mêmes pages comme une prise de guerre de la coopération culturelle, tout le monde a trouvé l’analyse faite autour du soft power français à Moroni excessive. Possible ! Mais c’est ce qui arrive dès lors qu’on nomme chat un chat dans un paysage insulaire aux moeurs aussi étriqués. Les gens se connaissent tellement, pratiquent un entre soi tel, qu’aucune voix dissonante n’a le droit de s’exprimer sur ce qui contribue à démanteler le pays. Mais quand tout le monde s’affiche au service, non pas du commun, mais de son excellence l’ambassadeur de France, il paraît juste de dire que la machine déraille. Ne risque-t-on pas l’apoplexie ? Les AVC sont rendus légendaires de nos jours. Il suffit d’un morceau de mabawa mal ingéré pour avoir le cerveau retourné en un rien de temps.

Un artiste a bien voulu répondre – sous couvert d’anonymat – à la question de savoir si un même appel que celui qui a été lancé en France contre Bolloré serait possible pour dire l’ineptie de la situation d’occupation qui prévaut à Moroni: « Je crains que non ! Il ne faut même pas imaginer ce scénario. Contrairement aux acteurs culturels français, nous jouons notre existence sur notre capacité à mendier. Alors, c’est mort de chez mort ! Personne n’acceptera de vous répondre. On vous dira que c’est un non-sujet ! La « toute puissance » de la France à Moroni ne relève pas d’un fantasme, pourtant. Je ne vois pas qui pourrait soutenir le contraire. Le seul risque que nous courons, c’est que les chiens se bouffent entre eux, pendant que le maître regarde ». Autrement dit, le débat sur la liberté des artistes s’arrête à l’endroit même de leur survie : « On ne chie pas sur la main qui vous nourrit ». Reste à savoir qui va réveiller Fanon au cimetière ?

Extraits des images diffusées de Comores Hindza Info Média Events – Chime.

Un rappel ? Les acteurs culturels, créateurs de contenus, sont pris au piège dans une nasse, où il est très mal vu d’être le premier à assumer une honte collective. On doit plutôt apprendre à se taire. Car qui va aller accuser qui dans ce bourbier ? Cette situation ramène à des années en arrière. Au temps de la conquête coloniale. Un universitaire nous a fait la leçon. Il nous a doctement parlé de la manière dont on a arrosé les élites, puis formaté les consciences à l’époque, avant d’asséner le dernier coup, en les faisant chuter de leur perchoir. On a sollicité les Anciens pour un ultime témoignage. Aucun n’a souhaité nous répondre. Où va-t-on ? Que risque-t-on ? Que répond l’État comorien face aux agissements (à froid) de l’ambassade de France ? Tout le monde a l’air de vouloir éviter le sujet ? Celui qu’on veut à présent fusiller pour avoir tué la jeune fille de Fumbuni est une victime directe de l’État français sous nos tropiques. Ya lidza na larie disent les Comoriens. Mais qui osera l’écrire ?

No comment ! Un internaute nous a confié avoir vu passer une image de l’ambassadeur avec un turban sur la tête. Il ne la retrouverait plus dans sa poubelle d’ordi. Mais on sait, pour l’avoir écrit ici, que l’ambassadeur Chapon a été rebaptisé Ahamada wa Bacari à Iconi, on sait aussi qu’une plume de la capitale, qui a d’abord suspecté ses pairs de choisir la France comme bouc-émissaire dans des histoires sans fin, a récemment écrit que cette même France représentait le principal atout des Comoriens dans l’affaire du gaz et du pétrole. C’est rude comme info, non ? Il paraît que le Comorien, quand il aime, fait fi de tout. Mais l’adage dit aussi que mndru ye tsuhe nguwo, ye ukaantsi. Le problème de la traduction rend la transposition de cette image difficile dans la langue de France. Mais on peut résumer la métaphore par un raccourci, tout aussi enlevé : « la honte se mange assis ». Les amis de la France le savent à Moroni.

On se calme, toutefois ! Nous n’irons pas faire de procès ici, bien que nous n’ayons pas le droit de nous endormir sur ces questions qui grattent le gosier. Ce n’est pas un hasard si la France s’est soudainement affichée aux côtés des créateurs de contenus de cet archipel. Il lui fallait sans doute les aligner contre un mur, pour être sûr d’imposer le silence à la grande communauté rassemblée. Quelques petites faveurs accordées à certains artistes, un coup de pouce appuyé aux chercheurs, un sourire insistant auprès des intellectuels, une petite subvention attribuée aux associatifs, tout en assurant ses arrières avec les institutions de l’État _ de la Banque centrale à l’éducation. La France est entrée dans une dynamique offensive depuis un certain temps contre ce qui fonde ce pays. Mais on a l’impression que le Comorien se refuse volontiers au débat, à moins qu’on ait acheté tout ce qui ressemble de près ou de loin à une coscience.

Kamal’Eddine Saindou consacre un essai à la question de la division dans l’archipel. L’illustration d ela vache à trois pattes est une oeuvre des soeurs Chavalmes, produite à l’occasion des représentations du spectacle Obsession(s) Remix de Soeuf Elbadawi au théâtre Antoine Vitez (Ivry sur Seine).

Où sont passés ces politiques qui beuglaient contre le président Azali ? Il faudrait leur signifier qu’ils ont eu raison de battre campagne contre ce « malheureux », mais qu’ils gagneraient aussi à s’attaquer à plus gros, à son soutien le plus en vue. Celui qui l’a convié à Nairobi pour rétablir le dialogue avec Mayotte, celui qui s’active autour des JOI pour faire admettre l’inadmissible, celui qui fait la cour aux futurs candidats des prochaines élections présidentielles, pendant que l’eau, l’électricité et le manger viennent à manquer dans les foyers. Qui va en causer en premier ? Me Mzimba ? Me Fahami Saïd Ibrahim ? Me Moudjahidi ? Qui ira nommer la débauche actuelle des « cultureux » de ce pays, qui ont tous un défaut en partage, celui de ne jamais affronter celui que le Mongozi Ali Soilihi assimilait jadis à Billmapuzi. Hassani Madjuwani ? Ahmed Ali Amir ? Aboubacar Mchangama ? Le premier s’est laissé ranger dans un placard doré, le second s’est reconverti, le troisième s’est retiré des médias. Mais on pourrait s’intéresser à tous les autres, si bien sûr le système ne les a pas tous récupérés.

On connaît bien les limites du drame. Ils ont commencé par tailler dans la culture et ils vont s’arranger pour ce qui est du reste. Faiza Soulé Youssouf, Ahamed Dine, Dhoulkarnaine ou encore Adinane pour ce qui est des « journaleux » qui sont bien suivis en ligne. Les élites politiques et intellectuelles, toutes catégories confondues, ensuite. Un même constat. Plus personne, parmi ceux qui écrivent, chantent, causent, au nom des communs, n’ose interroger le rapport à cette adversité coloniale. Qu’ils soient dans le pays ou qu’ils se terrent dans la diaspora, les prétendues voix discordantes n’ont plus qu’une seule grille de lecture. Celle qui ne voit que le feu entretenu par le fils et les petits-fils d’Assoumani Boinaheri – ce qui est loin d’être faux – mais qui ne pigent rien à l’enfer promis par cette ombre tenant le couteau derrière un mur. Le pays connaît là son ultime épisode de démantèlement. A-t-on le droit de le crier dans l’espace public ou faut-il que trois ou quatre artistes se plaignent de ne pas avoir profité de la manne promise pour qu’on en parle ? Au CCAC à Moroni, on multiplie les ronds de jambe, sans reconnaître qu’on a failli rejoindre le game.

Dans une tribune politique consacrée à la question de l’occupation française à Maore, parue en ligne sur Le matin des Comores, Raanti Aboubacar commente : « L’aliénation culturelle produit l’aliénation politique. La dépendance intellectuelle devient dépendance stratégique. La souveraineté commence par la conscience ». Dans Spirales[1] de Kamal’Eddine Saindou, qui paraît cette semaine chez Bilk & Soul, il y a aussi ces mots, prenant le lecteur à témoin : « Tout se passe comme si l’adversité avait réussi à déposséder le pays de toutes ses forces, au point que l’habitant de cet espace se retrouve à éviter le moindre débat qui l’y ramène. Tous font le dos rond sur ce qui advient de leur sol d’existence. Ils se comportent à présent en étranger et en mode survie face à leur terre d’ancrage. Comment devient-on étranger à soi-même, telle est la question du moment, qui fait du comorien un migrant en son territoire, désormais ». Dans une allégorie récente, un vieux sage du Bambao enseignait ceci à ses petits-enfants: « mwinyi utsaha wumanga, mwiso umangiha ». À vouloir singer l’ailleurs, on finit par s’y fondre et oublier qui l’on est. Cette phrase reste à méditer…

Houss B.


[1] Editions Bilk & Soul, 2026.