Souvenir de môme. 1978, après le coup foireux de Denard pour restaurer l’autorité du président Ahmed Abdallah Abderemane. Les événements vus à travers le regard d’un gamin, qui y reçoit sa première leçon de responsabilité citoyenne, le jour de la mise à mort du Mongozi.
Le temps efface ce qui traîne, y compris la bêtise.
Cette image est encore fraîche dans mon esprit. Nous sommes en 1978. Je m’en vais sur mes huit ans, quittant tranquillement l’âge de raison, cet âge où l’on apprend à peser ce qui est bien ou mal, où l’on distingue ce qui est juste de ce qui ne l’est pas. 1978 ramène également au nombre 25, lequel chiffre se traduit en 7 – l’âge de raison – par un tour de magie dont j’étais seul à connaître le secret _ simple équation de gosse, en vérité, malgré mon désintérêt pour les chiffres, à l’époque.
1-9-7-8. Mes souvenirs tiendraient, je suppose, dans une malle sous cave, quoi que pas assez remplie pour nourrir l’ébauche d’un livre. Je me souviens, cependant ! Dehors, on se chicanait entre camarades autour des sacs de lait douteux que l’aide étrangère nous envoyait. Ne-djam-ɓe ! Ce lait faisait péter en trombe, vous condamnant aux chiottes, au rythme d’un mɓa-hu-u-ma ya pe-ra-pe-tsa[1], alors qu’il tenait étrangement les feuilles du tiara[2] – mieux que la colle papier – entre elles. Je me souviens qu’on recevait des sinia[3] de riz mal cuit – peka – du Comité régional, où travaillait ma cousine, juste à côté de la maison, dans la vieille bâtisse coloniale de Madame Collette. Des plâtrées de riz que l’on partageait en famille, jouant à qui goberait le plus, sans devoir s’arrêter. Une expérience des plus singulières. Yatsu la siniani hapvirwa[4]. Quand le plateau était chaud, il fallait choisir entre les poignées de riz ou la viande, tu ne pouvais pas avoir les deux, en même temps.



Le jour des matrisa-ɗamu, des sai-gneurs…
Il y avait là tout le monde. Les tantes et leur marmaille, les oncles, les grands, les petits, la grand-mère, elle, toujours avare de sa bonne cuisine, se rassemblaient dans la cour familiale en cette période tendue, où l’on conjuguait la révolution par petits bouts, tel un mantra brûlant traversant nos vies.
Ma mère et ma tante revenaient de Tana, à moitié déphasées pour y avoir passé deux années à y rafistoler le bras cassé de la première, suite à un accident. Ce dernier avait eu lieu en 1976. J’y étais ! Sur la route de Lakazera[5], un notable aviné de la ville, à qui on avait interdit de conduire à certaines heures, lui était rentré dedans. Une scène invraisemblable. Je m’étais retrouvé en haut d’un arbre, pendant qu’elle s’était laissé enfermer dans le cockpit de la voiture. On y a vu le signe fatidique du destin. Sur mon front, l’accident avait laissé une marque que j’ai longtemps gardé, en grandissant, et qui ressemblait au trident arabe, signifiant le nom de Dieu chez les muslims : « Allah ». Trois semaines durant, je n’ai pas causé. Je revois le corps de ma mère, retiré presque en petits morceaux, pendant que quelqu’un hurle : « Et l’enfant ? Il y avait un enfant avec elle ». Un génie m’avait comme exfiltré de la voiture, posé sur une branche de l’arbre à côté, avant de s’évanouir. Est-ce pour ça que je ne parlais plus, pendant des semaines ? Qu’avais-je vu qui oblige au silence ? Après plusieurs opérations ratées, le chirurgien, ami de la famille, avait été arrêté par les commandos Mmwasi pour « raisons politiques », et ma mère, rapatriée à Mada, à la demande du personnel de l’hôpital. Je me souviens du bruit des bottes du commando, entrant dans la salle d’opération…
En 1978, je portais des culottes courtes, pas des shorts. Des culottes courtes en flanelle. J’avais la cuisse dodue d’un bouffeur de pain, arrosée d’eau sucrée glacée. Je lisais les bd de la librairie Nouveauté. Pour trois achetés, j’en volais une pour jouer les mauvais garçons auprès des potes, qui, eux, ne lisaient pas, mais étaient vraiment mauvais, capables de t’asticoter au petit matin, si tu ne disposais pas d’un truc à toi qui te rendait spécial. À cet âge-là, je parvenais à susciter quelques prises de bec entre eux que je clôturais toujours par une expression rendue légendaire depuis par ma grande sœur : « D-u-c-a-l-m-e !! ». Je ne sais pas si c’était de le dire en français qui tétanisait les gens, mais il paraît que cela a longtemps marché, jusqu’à l’adolescence, au moins. En 1978, je commençais à négocier les histoires ramenées par mon cousin Apipos – l’homme le plus heureux du monde – qui, lui, avait le droit d’aller voir les double programme, le soir, au cinéma Al-Kamar. Il me les racontait par le menu, en échange d’une moitié d’assiette de riz, avant d’aller s’encanailler avec les enfants de Mɓoholo, nos voisins des hauts-plateaux de Madagascar.


L’homme de main en chef sous nos regards de minots.
En 1978, sécher l’école coranique vous ramenait au Comité, où l’on s’occupait de vous to-ro-ma-tiser le cerveau, en jouant aux gros bras et à celui qui crie le plus. Je craignais ces moments, qui viraient vite à la torture de sous-chef. Mmadi Swirete, l’homme de confiance de ma mère, du temps où elle n’avait pas encore eu son accident, était l’un des responsables de ce tristement fameux Comité. Il avait une dent contre tout ce qui ressemblait de près ou de loin à la petite bourgeoisie de quartier. Il y faisait sa révolution, en nous enfermant, de temps à autre, voyant en nous les enfants de ceux qui le considérait comme un éternel boy servile, au service de notre mère. À l’époque, il jouait un rôle de « gouvernant », qui lui attirait les foudres de la famille, pendant que Mère en profitait pour mettre son petit monde au pas. C’était son œil-de-garde, quand elle avait le dos tourné ! Mais comme Mmadi en avait après tout le monde, le Comité lui donnait des ailes et du souffle, pour son improbable revanche sociale. Il avait beau avoir le physique ingrat du sous-fifre de classe à leurs yeux, il en imposait du temps de Mère en patronne, comme du temps du Mongozi et de sa révolution.
En 1978, donc, Mère et sa sœur venaient d’arriver de Mada, pendant que la grande bourgeoisie était en train de fomenter la chute du Mongozi, dont l’autoritarisme bousculait le pays, jusqu’à Maore, qui semblait pourtant contente d’avoir clamé sa scission des autres îles. J’avais sept ans, mais J’avais conscience de ce qui se disait, se racontait ou se murmurait, au sujet du pouvoir. On n’a pas idée de ce qu’un môme peut retenir, rapport au temps qui passe. En 1978, les Comités étaient craints. Ce sont eux qui obligeaient le citoyen à travailler pour le commun, y compris parmi les personnes âgées. Ce sont eux qui veillaient aux bonnes mœurs et contre les voleurs de grand chemin. Ce sont eux qui t’arrêtaient, si tu oubliais de saluer l’hymne national en pleine rue. La consigne voulait qu’on s’arrête à chaque fois qu’il passait sur les ondes. Et comme le Mongozi avait trouvé le moyen d’offrir un transistor à chaque famille, la partition vous rattrapait toujours, au beau milieu du chemin. Il fallait s’arrêter le temps de son exécution ou poursuivre, sinon, sa route, en espérant qu’aucun membre du Comité ne vous ait vu ou ne l’ait su. Plus tard, les minots s’inventeront un jeu de sadique, où lorsqu’un camarade vous surprenait en train de batifoler, il pouvait vous figer une heure durant, en lâchant juste ce petit mot emprunté, derrière vous : « S-T-O-P ! ». Cela suffisait à remuer le souvenir des années du Mongozi. Mais nous ne connaissions pas encore les miracles de la psychanalyse…
Des année difficiles pour lesquelles Mère n’avait nulle estime. À son retour, elle s’était contentée d’observer les événements, gardant le regard haut, le nez légèrement retroussé, sur lui-même. Sauf que voilà ! La rumeur est vite passée par là. Le Mongozi aurait susurré à ses forces les plus vives : « Si jamais, vous entendez annoncer à la radio qu’on m’a arrêté, ne résistez pas ! Je ne veux pas que le sang du peuple coule sur cette terre ». Ils l’ont compris un peu comme l’aveu forcé d’un condamné. Lui sentait venir à lui le vent. Un vent mauvais ! Dans la nuit du 13, ils ont effectivement débarqué sur le sable doré de l’Itsandra. Un navire et des soldats de fortune, cagoules et visages noircis au charbon. À leur tête, un homme de main, au service des réseaux français, spécialement mandaté depuis Paris, à la demande d’un ancien sénateur français, feu Ahmed Abdallah Abderemane. La nouvelle est arrivée aux oreilles du Comité régional, vers quatre heures du mat. À celles de ma cousine, par la même occasion. « Que faire ? » s’inquiétait les forces vives du Comité. Un même discours : le Mongozi l’a dit et répété, rien ! Que chacun rentre chez lui. Le pays n’est plus à nous. Sur la véranda familiale, j’ai alors vu s’éteindre cette nuit en douceur, les premières lueurs de l’aube poindre du nez, avant que la grande folie ne s’empare des ruelles de la ville.

Le jour du Mongozi, vu depuis le cimetière.
Mon premier choc vint de l’attaque de la prison, à vingt mètres de là. Un militaire à l’intérieur, menaçant, arme à poing dans une main ; la foule, qui, elle, l’enjoignait de partir, en criant ; un mercenaire, rampant de l’autre côté du mur, mitraillette en main, à quelques mètres des badauds. Des coups de feu ! Le monsieur qui détale. Il était le dernier des geôliers en place. Et la foule qui danse, emportée par le rire. La prison s’est alors ouverte. Les détenus sont sortis, les uns derrière les autres. Ceux de droit commun, suivis aussitôt par les plus connus, des opposants politiques. La foule pointait du doigt. L’homme, qu’on suspectera plus tard d’avoir contribué à faire assassiner le Mongozi, sortit à leur suite. La foule et son chahut. On s’est précipité à l’intérieur. On a entrouvert les cellules, on les a visités, l’une après l’autre. Odeur de renfermé, odeur de chiottes. Une des cellules m’a marqué. Elle n’avait plus de toit. Le sol et le ciel, comme une paume retournée vers Dieu. Je suis resté une vingtaine de minutes à l’intérieur. Et quand je suis ressorti, j’ai vu cette benne Saviem, arrêtée devant la maison. Les prisonniers à l’arrière. On me hèle de loin. J’accours. Les miens me désignent un monsieur. Un oncle paternel. Le petit frère de mon père. Un vétéran sorti d’une guerre française menée contre l’Algérie. Mis en prison pour avoir voulu attenter à la sûreté de l’État. Il me sourit dans ses vieilles guenilles, me caresse le dos du crâne, en descendant de la benne. Il est pieds nus, la barbe lui court jusqu’à mi poitrine, crâne rasé. La benne s’apprête à courir l’arrière-pays pour montrer au peuple uka ko kalikali litso hutswa. Il n’est de soleil qui ne se couche, un jour. Même celui du règne de l’homme qui osa nommer la malice de ɓillmapuzi, cet ogre régnant sur nos imaginaires depuis 1841.
Je me souviens des foules énormes, déboulant à Moroni, surgissant de la périphérie, au pas de trop. Quelqu’un avait-il donné le signal pour ce grand lâcher de bêtes furieuses dans les rues ? Les ennemis de la révolution attendaient dans l’ombre, depuis trop longtemps. L’adversité n’a eu aucun mal à les rassembler. Première consigne, prendre les places stratégiques d’assaut. Les gens, comme habités, sont entrés – hallucinant ! – au siège du Commando Mmwasi, l’intraitable commando où même les chats de service avaient pris la tangente. Ils ont ouvert la citerne pour en déterrer les derniers prisonniers. Se sont invités dans les bureaux, vidant les armoires, se servant sur les étagères, emportant tout ce qu’ils trouvaient. Le geste se répétera de bureau en bureau, de lieu en lieu. Le palais de justice, les buildings de l’administration, l’ancienne chambre des députés. Je me souviens de la grande bousculade dans les rues et des descriptions du visage effrayé de tel ou de tel autre agent trouvé sur lesdites places. Il en est qui traînaient des machins avec des roues, d’autres se promenaient avec des sacs. Ils défonçaient les portes des institutions publiques, fouillaient dans les différents services, pillaient ce qui se présentait. Tout le monde semblait emporté par cette foule carnavalesque. Mlahatra toute ! À Mɓueni, il y avait ce muɗiria, ce grand centre régional, qui avait été dévalisé. Mon frère y était revenu avec des brouettes remplies à ras bord. Je ne l’ai jamais vu travailler autant. Une vingtaine d’aller-retours lui aura suffi pour voir les livres, les classeurs, les cahiers, s’amonceler sur mon lit, jusqu’au plafond.
Au quatrième jour, on vit débarquer les agents de la nouvelle police de l’île – montée en hâte – dans la cour familiale avec un chef maigrichon, claudiquant sur une jambe, de petites lunettes d’animal à sornettes sur le nez. Il suait en bon petit chefaillon sur ses gardes, venu constater les faits. Le quartier, soudain, s’était déplacé en nombre, croyant que Mère se faisait attaquer par les gardiens du nouveau régime. Et non ! disait-elle. C’est moi qui leur ai demandé de venir récupérer les objets que mon fils a ramené frauduleusement dans cette maison. Mtrume ! Bo mdza… Ehwamɓa ?[6] s’inquiéta une voisine. Qui te dit que ces policiers sont des gens nets ? C’était proféré sans la moindre ambiguïté devant cette maréchaussée aux yeux poussiéreux, faisant mine de ne rien comprendre. Et Mère de sourire. Ils vont offrir ces cahiers, ces classeurs, ces livres, à leurs propres familles ou les revendre, commente cette autre voisine. Et Mère de répondre, du tac au tac. Ils n’ont qu’à, tsi shuhuli ya hangu ![7] Moi, vivant, personne, parmi mes enfants, n’ira dépouiller quiconque de ses biens. Or toutes ces choses proviennent d’une institution d’État. Je ne féliciterais jamais mes enfants pour avoir subtilisé le bien d’autrui. Autant dire qu’elle m’assenait là ma première leçon de responsabilité citoyenne. At home ! Mère n’aimait certes pas les révolutionnaires, mais elle tenait à condamner ceux qui volaient à l’État, à commencer par son propre fils. « Mes enfants n’ont pas à s’approprier ce qui ne leur appartient pas, ils ne manquent de rien, que je sache ». Le quartier avait l’air scandalisé par ces mots.
J’allais célébrer mes huit ans, douze jours après.
Le jour même où ils annoncèrent la mort du Mongozi.
Un 29 mai.
Soeuf Elbadawi
[1] Une diarrhée qui pète.
[2] Cerf-volant.
[3] Grande assiette plate et circulaire en alu.
[4] Qui n’a pas mangé dans un sinia, en groupe forcément, est passé à côté de l’essentiel.
[5] Se dit du lotissement réservé aux gardiens de la prison. De la caserne…
[6] « Qu’as-tu dit ? »
[7] « Ce n’est pas mon souci ».