Du peuple et debout…

On l’oublie, mais le président Azali a dû un jour écourter un voyage à l’étranger et allonger trois mois de salaires aux fonctionnaires pour sauver son régime d’une révolte contre la hausse du carburant. Près de vingt-deux ans plus tard, l’ensemble du pays a failli à nouveau s’embraser contre une nouvelle hausse, décidée par le même. Sauf que l’histoire retiendra cette fois le début d’une insurrection.

Les mots et les gestes sont parfois trompeurs. L’annonce d’un « retour à la normale », suite au soulèvement populaire contre la hausse du prix du carburant, masquait un terrible désaveu. L’expression, lancée par l’entourage du pouvoir, sitôt relayée par la presse et les réseaux sociaux, devait réussi à faire du retrait forcé de la mesure impopulaire un geste de « sagesse et d’apaisement ». De la part du président Azali…

L’expression donne en effet l’illusion de retourner à une normalité sociale, auparavant confortable et satisfaisante. En réalité, elle gelait tous les efforts de questionnement par rapport à une situation pré-insurrectionnelle. Pourtant, le devoir de vérité s’impose à quiconque souhaite comprendre cette séquence historique. Seule une lecture exigeante des faits permet de ne pas subir le narratif officiel et les manipulations d’une classe politique disqualifiée, essayant de se refaire une santé sur le dos du peuple. Sauf qu’un nouveau cri est remonté de la vase.

Les scolaires dans la rue.

Retour à la séance du samedi 16 mai. 6ème jour d’une contestation, qui venait de prendre un tournant tragique, suite à la mort d’un jeune manifestant, fauché par une balle dans le dos, sur les barricades de mPaje, un quartier de Mutsamudu. Le gouvernement misait sur un essoufflement de la grogne syndicale, qui venait tout juste de basculer. Le président Azali, silencieux depuis son retour de la conférence de Nairobi, revivait sans doute le cauchemar de son premier mandat. Les syndicats à l’origine du mouvement avaient compris que celui-ci leur échappait au profit des manifestants, qui avaient pris le contrôle du pays. Ces manifestants continuent toujours sur leur élan, mais avec un visage plus jeune, désormais.

C’est dans cette atmosphère d’extrême tension que les protagonistes se sont retrouvés à la nuit tombée, à Beït-Salam. En live sur les réseaux sociaux, les visages étaient crispés, presque défaits. Autour de la table, les représentants du gouvernement et les syndicats à l’origine de la grève constataient une impasse. À la place du président Azali, c’est le ministre « Premier » qui se charge d’annoncer le retrait de la hausse, à l’origine de ce gigantesque gâchis. Le moment est calamiteux. Aucun mot ne convient pour le qualifier. Le gouvernement veut donner l’impression d’être encore le maître du temps. Les partisans du pouvoir vantent « l’esprit d’apaisement du président ». Ils ne savent pas à ce moment-là que les manifs vont recommencer le lendemain avec l’entrée en scène des scolaires contre la grève de l’école publique.

Une reprise du discours des scolaires sur le net par IA interposé (image Négus Négus).

Les syndicats sont d’accord pour sauver les apparences, mais quelque chose s’est définitivement brisé. Les manifestants, qui avaient pris le contrôle du pays réel, comprennent qu’ils viennent d’arracher une victoire face à un système arbitraire, qui se voulait invincible. La mort d’un des leurs, Karim Ousseini, tombé sur les barricades, justifie, si besoin, leur détermination, au nom de la liberté et de la dignité. Le mouvement lancé par Usukani wa Masiwa et Synaco aura donc déclenché une colère longtemps contenue. La hausse du prix des hydrocarbures a servi de catalyseur. Pour une fois, le peuple était debout sans intermédiaire pour l’égalité sociale et le droit à la vie.

D’Ikoni à Usipvo, en passant par Mirontsy, mPaje et Fomboni – pour ne citer que quelques exemples –, ye marentsi (le peuple oublié des rues) ne répondaient pas à des appels partisans. Ils n’étaient reliés à aucun candidat, ni même au pouvoir. Ils se sont levés d’un même élan pour dire leur ras-le-bol contre l’oppression dont ils sont les principales victimes, en pointant du doigt cette gouvernance politique, qui, au bout de 50 ans de zozotements, les a assignés à la marge. Contre la vie chère amplifiée par la hausse annoncée de l’énergie, la rue s’est mise à fabriquer les outils de son émancipation. Mɓe trinɗi ya hala yetsolise mwana. Les plus jeunes ont repris le chemin de la fronde. Arriveront-ils à se faire entendre ? Qui les soutiendra ? Et qu’en dit le ministre de tutelle ?

La manif des scolaires du lycée Saïd Mohamed Cheikh à Moroni.

C’est en ce sens en tous cas que les manifestations de ce mois de mai 2026 avaient réussi à faire peuple. Elles auraient pu rappeler la mémoire des aînés en janvier 1968. Eux s’étaient levés pour défendre la dignité du Comorien face à l’humiliation coloniale et contre le mépris des féodaux. Dans un cas comme dans l’autre, le peuple s’est défini autour de la conscience d’une cause commune à mener contre un adversaire identifié. Dans cette clarté, chacun savait pourquoi il pouvait se lever jusqu’au sacrifice. Nul ne connaissait Karim, avant qu’il ne tombe à mPaje. Son jeune visage représente tous ces autres, qui, dans les villages, autour des rues, battaient le pavé contre la souffrance imposée, par un système politique qui s’est construit sans eux et souvent contre eux. Les militaires du PIGN iront-ils tirer sur des gamins, cette fois ? Que vont dire les parents ? Et qui en donnera l’ordre ?

Karim personnifie cette conscience du peuple, répondant d’elle-même pour le bien de tous. Ce n’est pas étonnant que les manifestants se soient spontanément reconnus en lui et célèbrent sa mémoire partout. Des plumes se sont également aiguisées, dénonçant la récupération de sa mémoire pour des causes qui ne sont les siennes. Karim et son frère de combat ne sont pas tombés pour défendre un village ou une île, mais un peuple se reconnaissant dans sa souffrance. Il est devenu l’incarnation du refus de se laisser déclasser pour servir les privilèges de groupes particuliers. Des clans ! Un peuple de citoyens debout pour l’égalité sociale rappelle le Mongozi, un visionnaire de ce pays, qui avait cru que le destin de l’archipel passait par « ufakuzi wa maesha ».  Une révolution…

KES