Renouer avec la marmite qui forge le mMasiwa

À l’occasion d’un atelier autour du livre 50 ans[1], s’est tenu un djanɗo djenɗedji sur les questions relatives à l’adversité coloniale à Paris, Bastille. Un manifeste en est sorti, rassemblant une quinzaine de citoyens, se réclamant de l’appartenance à l’archipel, avec une perspective d’œuvrer dans le sens d’une réponse articulée au récit dominant sur les quatre prochaines années.

À l’origine, il y a cette tradition du djanɗo. Qui relève d’un point de vue architectural. On évoque ensuite le djanɗo comme étant un socle sur lequel se fige la vie d’une maisonnée. On en parle comme d’un espace où se constitue une parole informelle, portée par le voisinage immédiat ou lointain, incarnant le vécu alentour, les histoires enfouies ou fantasmées, auxquelles se mêlent les on-dits, les non-dits, les espoirs de la grand-mère, la rumeur sur le chef cocu du village, les prières familiales ou encore les bénédictions de l’oncle maternel. De cet espace sourd un imaginaire que le mMasiwa en devenir va emporter dans son histoire pour toujours. Il fut un temps où l’on célébrait l’enfant qui se réclamait du djanɗo : « emwana nguso ledjanɗo ».

On parle alors du djanɗo comme d’un lieu fondateur, où une parole informelle va interférer dans le processus de formation de l’individu et contribuer à définir son rapport au monde. Ce vécu, né du djanɗo se rapprochera plus tard d’une pratique, celle du djanvi, qui, au-delà de son usage religieux (ledjanvi de tel ou de telle autre maisonnée ou matriarche), va cristalliser une manière commune de penser, caractérisant certaines personnes côtoyant le djanvi en question. Le djanvi, tout comme le djanɗo, font référence à une réalité fédératrice, rassemblant des personnes de manière intergénérationnelle, et qui finissent par se rejoindre dans leur lecture des événements. Les uns et les autres font s’y rejoindre leur entendement du monde alentour…

Les participants. Naïlat Oumar.

C’est là qu’intervient l’histoire de Bastille, par le hasard des chemins. Naïlat Oumar, anthropologue, auteure d’une thèse soutenue à l’EHESS (Paris) sur les résistances anti coloniales[2], a l’idée de tourner le concept du djanɗo vers le monde à venir. À l’origine, Mme Sania Boina (Naridjidjue), militante associative, qui lui en parle. Naïlat Oumar y voit aussitôt un prolongement possible, à partir du terme djenɗedji, déjà aperçu du côté du mbandzi mwenɗedji. Elle se dit qu’elle pourrait l’inscrire dans un ailleurs, renouvelant les motifs d’origine. Sa proposition de djanɗo deviendrait une chose itinérante, ouverte à toute personne souhaitant expérimenter une parole libératrice, sur un sujet déterminé, voire de poser des actes dans la société, en se raccrochant à ce qui y est énoncé. Ce terme lié à une forme d’itinérance (djenɗedji) encourage à expérimenter le concept en toute liberté, sur différents thèmes touchant au commun, et à solliciter le mwinyintsi (on va dire le citoyen) dans une démarche se voulant efficiente par rapport au réel.

Ce propos semble théorique et abstrait à première vue, mais le projet est de générer une parole commune, susceptible de fédérer, non pas seulement un imaginaire, mais d’aboutir à une parole commune, impliquante, voire engageante, sur le long terme. Le point de départ d’une chose autrement plus conséquente : une sorte de constituante, prenant naissance dans le vent et se prolongeant dans le temps à travers une déclaration d’intention partagée à plusieurs. Le principe d’itinérance permet de rendre cette parole mouvante aussi légère qu’une graine semée dans la conscience d’un citoyen en devenir, capable surtout de régénérer les communs. Elle rejoindrait par-là l’ambition du shungu et du mila, selon la grille de l’anthropologue et historien Damir Ben Ali. Des hommes et des femmes, se retrouvent en un endroit, confrontent leurs vécus, quel que soit leur âge, et finissent par décider d’un cahier de charge commun, sauf qu’ils ou elles s’inspirent d’une tradition à l’origine informelle. Le djanɗo des anciens se réclamait du non-dit, le djanɗo djenɗedji, lui, souhaite grandir dans un espace plus formel, posant un acte au sein de la société.

Au-delà de la théorie, le djanɗo djenɗedji insuffle un air de liberté à des échanges, susceptibles de générer des alternatives, sans tomber dans des normes qui, d’ordinaire, limitent la parole des uns ou imposent des leaderships contraignants, au nom des prétendues valeurs partagées. De la proposition faite, intégrant toute force susceptible de contribuer à la question initialement posée, on arrive possiblement à fixer les possibilités d’une avancée commune. Le concept pourrait participer d’un débat sur les violences sexuelles ou sur la parité des genres, sur le droit de vote des immigrés africains en Europe, entrer dans le débat mitigé sur l’écologie mondiale ou de la non-prolifération de l’extraction des richesses fossiles. Une manière de fixer une parole citoyenne, de s’y attacher en la rendant visible, de la défendre hic et nunc et de dénoncer tout ce qui l’entrave. Dans le cadre d’un atelier mené dimanche 03 mai à Bastille, un atelier initialement entamé avec Mvukisho Ye Masiwa, poursuivi de manière indépendante, le concept a été soumis à l’approbation d’une poignée de personnes, qui l’ont trouvé intéressant. Avec une orientation particulière, cette fois-ci : la volonté d’activer une réponse originale aux agissements de l’adversité coloniale aux Comores.

Témoignages de différents participants à l’atelier de Bastille autour de « 50 ans« . (image NED).

Organisé autour du livre 50 ans, l’atelier partait entre autres d’un postulat : ce que la culture, une fois comprise et assumée, permet ou non au citoyen de l’archipel. Il y a été question notamment de l’expérience coloniale, de ses formes réactualisées, néo ou postcoloniales, qui achèvent d’imposer un sentiment de défaite à ce paysage insulaire, situé dans l’océan indien. Il a aussi été question, durant cet atelier, de valeurs assoupies, de renoncement aux utopies hier embrassées _ la diplomatie d’influence ayant tout ravalé sur son passage. Le concept du djanɗo djenɗedji, tel que proposé par Naïlat Oumar à ses compagnons, suggère l’émergence d’une parole de résistance, qui parte du citoyen (on parle du mMasiwa, qui paraît souvent démunie devant de multiples enjeux, interférant dans son quotidien), et non d’une organisation politique déclarée. Un collectif de citoyens. Une parole qui n’engage certes qu’une quinzaine de personnes, tous évoluant dans la diaspora comorienne en France, aujourd’hui, mais qui pourrait trouver un écho dans la situation actuelle du pays d’origine, d’autant plus qu’il n’est pas question de verticalité, mais d’horizontalité entre les waMasiwa présents. Une charte a été dessinée…

Dans ce pays de tradition, aujourd’hui en proie à une dislocation méthodique, le djanɗo djenɗedji peut résonner comme une bonne nouvelle, sans prétentions autres que de redonner de la visibilité au mMasiwa. L’atelier s’est interrogé sur le travail mené par la puissance sur un peuple dépotjolé. Un terme emprunté au conteur martiniquais Dédé Duguet, qui rejoint la réflexion aux Comores sur le démembrement archipélique, vu comme l’ultime aliénation d’un peuple qui, à force de dépossession, a appris à se départir de tout ce qui le fonde, au point de ne plus savoir à quel saint se vouer, noyé qu’il est dans les incertitudes. Au lieu de vivre ses doutes en toute humilité dans sa longue quête d’humanité (le shungu chez le Comorien demeure ce processus originel d’humanisation de l’être), le mMasiwa sombre alors, tel l’orphelin de la fable, qui ne sait à quelle branche s’agripper sur l’arbre, dans le néant. La légende reconnaît à présent que les derniers conquérants sont arrivés avec l’idée première de réécrire l’histoire en partage. Ce qui a généré de la confusion dans l’appréciation des événements par les natifs de ces terres insulaires. Ce qui a fait qu’au sein d’un peuple, la division a pris une ampleur telle qu’on parle de point de non-retour.

Face à la poursuite du démantèlement d’un archipel, qui, paradoxalement, n’a pas bougé d’une place dans son ancrage géographique, le mMasiwa (Naïlat Oumar préconise presque de ne plus parler des habitants de cet espace qu’en ce terme) a cru bon se réfugier derrière des écrans, où sévissent de plus en plus l’IA et ses effets dévastateurs, dans la manière d’impliquer le citoyen dans son réel. Pendant qu’une bonne partie de l’intelligentsia de l’archipel se laisse avaler par celui-là même qui détruit les communs, leurs concitoyens baissent la garde, résignés, incapables manifestement de retrouver une capabilité face à l’adversité, quelle qu’elle soit. Manipulations, rachats de conscience, diplomatie d’influence. En moins d’une année, le rythme s’est accéléré dans cet ensemble pourtant historiquement constitué. Au rythme bien sûr des nouveaux alliés locaux de la puissance tutélaire, qui, contrairement à ce qui s’est écrit jusque-là, continue à semer le désastre pour ses propres intérêts. Il faut croire que le feuilleton colonial ne scandalise plus dans l’archipel. D’où l’intérêt de ce djanɗo djenɗedji, tenu le 3 mai à Bastille. L’idée d’un dessein autrement plus grand s’y dessine, bien que chacun des compagnons se demande encore où cela pourrait mener…              

Les participants.

La parole constituée lors de ce djanɗo djenɗedji est assurément annonciateur d’une alternative face à l’adversité. Elle n’est pas une fin en soi, sur laquelle vont s’endormir les esprits des compagnons présents. C’est l’expression d’une attente, qui, malgré les doutes et les obstacles annoncés, tente d’ouvrir une brèche nouvelle sur la question des résistances anti coloniales. Elle a cet avantage de ne pas émaner d’une confédération adoubée, ni d’un mouvement prétendument expert sur ces questions de domination, mais de citoyens, libres et scandalisés face au réel, souhaitant contribuer à une parole de résistance dans le monde en partage. La valeur d’une constituante, se déclinant dans le temps et l’espace, est une bonne unité de mesure. Tout en rejoignant le réel dans sa complexité, les mots partagés à Bastille ambitionnent de consolider une position-debout contre l’adversité rampante. C’est en ce sens que les mots deviennent bouclier pour quiconque vacille. Dans le fait de surgir au moment précis où tous les indignés de l’archipel ont l’air débordé par la question coloniale. Reste à savoir par quel bout entamer ce qui risque d’être un long travail. Car détricoter le fait colonial exige du souffle, au-delà des réactions immédiates et convenues.

L’atelier organisé à la Bastille a essayé d’avancer des réponses, en ramenant les compagnons présents à la culture archipélique et au concept de la marmite qui forge _ référence est faite au passage à Saïd Ibrahim, un pédopsychiatre comorien, à Marseille. Mais la question initiale demeure, pleine et entière. Faut-il s’attaquer à l’adversité coloniale et à sa totalité réductrice ou se contenter d’en scruter un aspect, en interrogeant la mémoire du visa Balladur, en s’inquiétant du numéro de claquettes du conquérant sur le Canal de Mozambique ou encore en pointant du doigt sur les illusions perdues du vaincu ? L’adversité et ses avatars sont connus. Il fallait juste focaliser sur un point globalisant, afin d’éviter la dispersion des forces réunies. Car le mMasiwa est aussi une force, n’en déplaise à certains. Le manifeste de ce dimanche à Bastille se penche sur quatre principaux problèmes : questionner la mémoire archipélique, documenter la question coloniale de près, sensibiliser l’opinion, réparer et condamner. Des professions de foi ont alors été prononcés, des pistes de travail esquissées, des rendez-vous pris, des ambitions évoquées. Mais comme le professe la tradition de l’archipel : ne fuhe ngeramɓe kondze. L’opacité de ces mots rejoint une constance de la mémoire collective, dont la parole, toujours, choisit de se fonder dans une totale opacité. D’où la poétique ici discutée du shinduwantsi. C’est ainsi en tous cas que s’est fini le djanɗo djenɗedji de Bastille. Sur une promesse suspendue dans le vent…

Soeuf Elbadawi


[1] 50 ans de Soeuf Elbadawi, Quatre Étoiles, 2025.

[2] Les résistances anticoloniales en Grande Comore, soutenue en décembre 2022, École des Hautes études en Sciences Sociales (EHESS).