Le portrait-express de Mouradi M’chinda, comédien, à l’affiche récemment du spectacle Vudù, sous la diretion de la metteure en scène espagnole Angelica Liddell. Celui qui se voyait jadis en avocat pénaliste se projette sur les scènes de France et de Navarre, désormais.
Il vient de finir une tournée. Une pièce d’Angelica Liddel. Elle y parle d’elle-même, de ses passions meurtries. Une fiction de femme trahie, pactisant avec le diable, en échange d’histoires. Inspirée de Karen Blixen. Mouradi M’chinda y joue un personnage de faiseur de miracles. Un petit rôle, d’aucuns diront, mais dans une pièce à succès. Programmée à l’Odéon – Théâtre de l’Europe à Paris du 27 mars au 12 avril, après la Comédie de Genève en Suisse, le Teatre Nacional de Catalunya à Barcelone, le Teatro Central de Séville.
Une occasion toute trouvée pour revenir sur son parcours de miraculé. Le bac littéraire obtenu aux Comores, Mouradi entame des études de droit à Chambéry en Savoie. « Ma première ambition était d’être avocat pénaliste ». Un choix difficile, quelque peu perturbé. Sa cousine, juriste, le fait venir en région parisienne, dans l’idée de mieux l’encadrer. Mais le destin s’emmêle. Un jour, elle l’envoie chercher ses médicaments. Sur la route, il tombe sur un tournage, il s’en approche, se faufile, intrigué, entre les membres de l’équipe. « Une dame se présente à moi, me confond avec une autre personne et m’équipe ». Mouradi ne nie pas, fait le larron, comme s’il en était, pendant que l’autre zozo se fait recaler, un peu plus tard. Sur le moment, il dit être subjugué : « J’ai aimé cette expérience ». Pendant que tout le monde se saisit de la bévue, lui cherche à comprendre comment ça joue devant la caméra.
Au Théâtre de l’Odéon, lors d’une représentation de Vudù…
Mouradi se lie à la dame qui l’a accueilli sur le plateau : Mekaoui. Celle-ci l’appelle à chaque fois que se présente un rôle de figu. Entretemps, il mate un film – La cité Rose – qui parle de banlieue. « En fait, je n’avais pas l’habitude voir des comédiens noirs à l’époque ». Il se renseigne : « Comment le film a été monté ? Comment se fait-il qu’il ne dénigre pas ceux dont il parle ». Nous sommes en France. On en est encore à caricaturer la banlieue et ce projet lui donne une autre idée du métier. Il contacte l’un des coproducteurs, Sadia Diawara, dont il retient le nom sur le générique de fin. Via facebook, au culot. « Je lui parle de mon parcours, de mes parents qui m’ont envoyé au bled, de mon désir d’être avocat, de mon envie d’essayer le cinéma ». Diawara lui lui donne rendez-vous dans son antre – un centre d’animation du 19ème arrondissement de Paris – un soir d’hommage à Césaire.
Sur la scène, trône feu Jacques Martial, qui lit un extrait de Cahier d’un retour au pays natal, suspendant l’auditoire à son seul souffle. « Je me rends compte plus tard que c’est la voix française de Denzel Wahington ». À nouveau, « subjugué ! J’entends des mots français que je n’avais jamais entendus », auparavant. Césaire ne laisse jamais indifférent. Là se produit le coup de foudre : « Je me dis que « je veux être ce mec-là, que je veux faire ça ». Un historien, Amzat Boukari, parle de la négritude à cette soirée, de Césaire et de Senghor, mais oublie de mentionner l’existence de Damas. On a l’audace de son âge ou pas. Mouradi M’chinda lève une main – « Je voulais vraiment faire partie de l’histoire de cette soirée » – et on lui tend le mike : « Vous omettez le nom du troisième d’entre eux ».




Mouradi M’chinda dans le 20ème. Martial, Boukari et Mouradi lors de la soirée en hommage à Césaire.
S’ensuit un échange intéressant avec Boukari. Sadia Diawara, qui suit ce qui se passe, le rappelle, une semaine après : « Je sais que tu veux faire du cinéma, mais je t’appelle pour du théâtre. C’est pour jouer dans Tupac Shakur ». Nadir Ioulain, metteur en scène, venait de mettre la main sur les droits d’un texte qui n’avait jamais été monté : Tupac Requiem pour un thug de légende. Mouradi n’avait jamais fait de théâtre, mais donne son accord. Il passe les essais sur skype, se retrouve sur le plateau, aux côtés notamment de Yann Ebongue et d’Idrissa Diabate. « C’est comme ça que j’ai commencé. Nadir – je me rappelle – me dit ‘tu entres à cour, tu sors à jardin’, j’ai buggé. Qu’est-ce qu’il me raconte ? J’ai dit oui, mais je ne savais pas ». Il apprend sur le tas, « dans le bain ».
Le spectacle est présenté au Palais de Tokyo à Paris. Des étoiles s’alignent. Mouradi se retrouve dans plusieurs petits projets dont Un éclair puis la nuit, inspiré d’un poème de Baudelaire, et dans À la recherche des Roméo et Juliette de Baya Belal. Celle-ci lui parle des Ateliers de Théâtre de la Colline, dirigés par Braunschweig, initiés par Nordey, avec le concours de la fondation Rothschild. « Le but était de mettre plus de diversité sur les plateaux de théâtre. Les promoteurs de ce projet trouvaient que les plateaux de théâtre étaient désespérément blancs ». Mouradi passe les essais. Il est recruté : « Un merveilleux souvenir ! Le théâtre… On est dans les sous-sols de la colline, on finit à point d’heure, tellement on est passionnés ». Les intervenants se nomment Thierry Paret, Moanda Daddy Kamono, Lazare, Blandine Savetier.
Cette dernière lui accorde son amitié. « Elle a deux appartements qui se font face. Elle me propose de m’en laisser un, gracieusement, durant six mois », en échange d’une note de lecture. « Sa seule condition, c’était que je lise L’idiot de Dostoïevski, Voyage au bout de la nuit de Céline, et que j’en fasse le compte-rendu ». Elle lui demande la même chose pour des films aussi pointus que le Winter Sleep du turc Nuri Bilge Ceylan ou pour des spectacles. Blandine Savetier lui présente aussi son premier agent : Yoan de Birague D’apremont. C’est enfin elle qui lui parle de la classe prépa, dirigée par Meunier à la Comédie de Saint-Etienne, dans le but d’intégrer les écoles supérieures d’arts dramatiques. La vie est semée d’embûches, mais les rencontres font naître des possibles. Comment voit-il ces personnes, qui surgissent sur son passage ?
Des êtres avenants à son égard ? Des sortes d’ange-gardiens ? Des catalyseurs qui lui tendent une main ? « Je crois qu’elles ont décelé un talent et elles y ont cru. Je parle de Blandine Savetier, mais elle n’en a jamais parlé. Il arrivait qu’elle me gronde plus que les autres, mais les élèves ne savaient pas que j’habitais chez elle. Ce que je veux dire, c’est que ces personnes-là, Baya Belal, Blandine Savetier, m’ont donné sans rien en retour. Elles n’en ont jamais parlé. C’était une connexion humaine réelle. Elles ont vu un mec de quartier avec du talent, elles y ont cru, se sont dit « on va l’accompagner comme on peut. Et basta… » Donc à la suite des conseils de Blandine Savetier, Mouradi prend le train pour Saint-Etienne. Là-bas, « nous sommes cinq heureux élus pour la première édition », sous l’égide de la Fondation Culture et diversité.
Des noms aussi fameux qu’Alain Françon ou Stanislas Nordey passent leur faire coucou durant près d’une année. « On les rencontre, ils nous font des masterclass. On avait une bourse. C’était une école dans un théâtre. Le soir, on était ouvreurs à tous les spectacles. On était des privilégiés ». Mouradi là aussi fait ami ami, y compris avec le gardien de la Comédie. « Donc j’ai plus dormi dans ce théâtre qu’à mon appartement. C’était devenu ma deuxième maison. Il m’arrivait de dormir sur le plateau, dans les loges, dans tous les recoins du théâtre. Je me suis familiarisé avec le plateau presque naturellement. On y vivait ». Arrivent les concours. « J’ai passé trois écoles, je les ai eues, mais j’ai choisi d’aller à l’Eracme[1]. Pour rester auprès d’un ami, et aussi parce que Cannes me faisait penser au festival. Je m’étais dit que ça pourrait être un pont pour basculer aussi dans le cinéma ».
Deux ans à Cannes, un an à Marseille. Entretemps, il tourne dans des séries comme Plus belle la vie ou Marseille sur Netflix. « Le jour où ma mère a commencé à me prendre au sérieux, c’est quand elle a regardé Plus belle la vie, une de ses séries préférées. Je lui avais fait la surprise, j’étais venu à la maison et elle m’a vu apparaître à l’écran. Elle était contente, mais inquiète ». Jouer n’est pas un métier stable pour sa maman. « Du jour au lendemain, tout peut s’arrêter. Tu peux faire quatre mois fastes et six mois de galère. C’est un métier de passion, mais aléatoire. Il faut être au bon endroit, au bon moment. Parfois, il ne suffit pas juste d’être bon, il faut aussi avoir la connexion. Il faut que les étoiles s’alignent. C’est beaucoup de paramètres ». Mais il y croit, et cela seul suffit : « Je ne me vois pas faire autre chose de ma vie ». Et les parents, bien qu’intranquilles, le soutiennent dans ses envies.

Mouradi, Place de la Réunion.
Ils sont originaires de la Grande Comore. « Ils sont religieux, intègres, très droits. Mon papa est illettré. Il a été envoyé au charbon de la vie très tôt. Il a perdu ses parents très tôt. Il a dû travailler de ses mains toute sa vie. Il a fait tous les métiers possibles et imaginables, tous les métiers ingrats, tous les métiers difficiles. Et il ne parle pas très bien français. Donc on communique en comorien. Ma mère, elle, est plus lettrée. Elle a eu accès à l’école ». Mouradi M’chinda est l’aîné de la fratrie. Il sait ce que cela représente, n’oublie pas qu’il a une enfance digne. « Mes deux parents ont tout donné à notre éducation, même si on a grandi dans des « quartiers sensibles ». Ils ont mis un point d’honneur à notre éducation, pour qu’on soit bons à l’école. Tous les ans, on partait aux Comores. Les deux travaillaient. Ils faisaient des métiers doubles. On n’a manqué de rien. Je peux dire que je suis un enfant gâté à la dure. Les dernières baskets ou les consoles. À 14 ans, j’avais mon scooter. À 18 ans, j’ai eu mon permis. On n’a manqué de rien ! Deux parents extraordinaires. De bienveillance, d’amour et de tout ce qui s’ensuit ».
Lorsqu’il a entamé ses études de droit, Mouradi faisait la fierté des siens, d’une manière autrement plus ancrée. « Pour mes parents, surtout pour mon père, qui ne sait pas lire, qui n’a pas eu accès à l’école, un métier stable, un métier où tu es « quelqu’un », c’est être médecin ou avocat ou la politique. Ce sont les métiers qu’il connaît. Mais gagner sa vie en jouant, pour lui c’était inconcevable ». Aujourd’hui qu’il trimballe son pas sur les scènes d’Europe, il rêve encore d’autre chose : « Je ne pense pas à la célébrité, ni aux paillettes ». Il aimerait juste accéder à des « rôles profonds ». Ce qui le fait s’interroger sur le plafond de verre, empêchant le succès des acteurs racisés dans cette partie du monde où il circule : « Je pense avoir du talent. J’ai été talent Adami 2021 dans la promotion de Pascal Rambert. Sur 2.000 candidatures, ils ont retenu quatre garçons, quatre filles, dont moi. J’ai dû apprendre à travailler. Comment apprendre un texte ? Comment se documenter sur un personnage. Comment marcher, parler, respirer ? Tout ça, ça s’apprend et j’ai appris ». Vivre de son art pour un comédien de sa trempe suppose beaucoup d’espérance. Et il semble en avoir à revendre…
Soeuf Elbadawi
[1] École Régionale d’Acteurs de Cannes et de Marseille.