Isabelle Mohamed Une conscience d’archipel

A-t-on le droit d’interroger le parcours des figures non-comoriennes dans le combat mené pour s’approprier du narratif-pays ? Isabelle Mohamed, la patronne de la Bouquinerie à Passamainty, fait partie de ces rares visages dont l’engagement au service de l’unité archipélique conforte, au même titre qu’il éclaire sur les obstacles. Mais que sait-on réellement de son apport ?

Il n’est pas question de se perdre dans un entre soi, ni de verser dans les hommages, mais de relever un fait. Au moment où les sirènes de l’opération Kingia, la troisième après Wuambushu, cherchaient à poursuivre la chasse aux Comoriens en terre occupée, Isabelle Mohamed faisait de la place dans sa librairie à Passamainty pour la projection du film Zanatany L’empreinte des linceuls esseulés de Hachimiya Ahamada. Une fiction où il est question de la mémoire archipélique. Ouverte en 2011, La Bouquinerie s’est affirmée avec le temps comme l’un de ces rares endroits où il est possible d’acquérir les ouvrages blacklistés sur les Comores ou de rencontrer des auteurs mettant en question le récit dominant. L’existence de ce lieu de vie culturelle est en soi un acte de résistance.

Cet espace renvoie à la constance d’un combat mené par ses fondateurs contre l’effacement de la mémoire commune. Par humilité sans doute, et surtout par lucidité, Isabelle se garde d’en parler. « Au tournant d’une tranche de vie, je ne prétends pas avoir une pensée à exposer », dit-elle. Une éthique de vie la distingue pourtant de la plupart des personnes expatriées, qui, sur cette terre, s’arrogent la légitimité de nommer une réalité dont la complexité leur échappe. De fait, ils participent le plus souvent à prolonger un feuilleton colonial, qui, à force, contraint l’habitant à renoncer à l’idée même d’appartenir à un pays. Isabelle se refuse certes à la vocation de « chanter la messe » en lieu et place des concernés, mais elle n’en est pas moins une grande défenseuse de l’unité archipélique. Elle est de ceux ou celles qui apportent leur contribution « dans la stimulation et la mise en forme de la réflexion » dans ce pays où elle a choisi de vivre, il y a près de cinquante ans.

Dans son parcours de jeune française ouverte aux problématiques de son époque, Isabelle s’est vite intéressée aux enjeux du monde et aux combats pour l’émancipation des peuples dominés. Elle découvre ce paysage des Comores en 1977, en se rapprochant de la communauté comorienne étudiante à Nantes. À l’époque, « tout le monde se disait comorien, sans distinction d’appartenance à telle ou telle île », reconnaît-elle. Elle y rencontre Ahmed Mohamed, qui deviendra son compagnon et avec qui elle fera sa première entrée dans l’archipel en 1982. Un voyage initiatique, qui lui fait prendre conscience de la réalité coloniale à cet endroit oublié du monde. Malgré la sécession de Maore, enclenchée sept années plus tôt, elle relève ce fait : « les habitants continuaient à circuler librement dans leur espace d’existence ».

Isabelle Mohamed, lors de l’opération Esprit des Lunes à Passamainty qu’elle a soutenu.

« Les gens ne pensaient pas que cette partition allait durer. C’était complètement irréel ! » Lorsqu’elle arrive en 1990 à Maore, elle constate que la division s’opère à travers différents faits annonciateurs de la grande mécanique à l’œuvre. « Le refus d’autoriser l’arrivée d’une troupe théâtrale de Ndzuani à Maore sur ordre du Conseil général, défendant une coopération culturelle excluant les Comores. La position d’un acteur culturel persuadé que « la troupe serait accueillie à Labattoir par un jet de tomates ». L’instauration de l’obligation de déclaration des salariés, annonçant la mise en place de la future carte de séjour, suivie ensuite du Visa Balladur en 1995, assortie de règles contraignantes et irréalistes, qui vont « faire basculer les gens dans ce qu’on appelle la clandestinité ».

Elle a ainsi vécu l’entrée en scène d’élus locaux de plus en plus radicalisés, appelant à la discrimination. Ils accélèrent de fait le long cheminement menant à la dépossession du territoire. Les premiers arrêtés d’expulsion tombent et attestent de la réalité de la frontière et de la fracture coloniales. « Tout cela incarnait quelque chose contre lequel il fallait réagir » confie Isabelle. Elle se rend compte de la manière dont la question de l’appartenance va commencer à poser souci. La façon de formuler son identité « invite à croire qu’il s’agit d’une question d’insularité, alors qu’il n’y a pas de conscience forte, par rapport à une différentiation. En fait, les gens se situent toujours par rapport au lieu où ils se trouvent (je suis de telle famille, de tel quartier, de telle région), non pas pour être différents, mais dans l’expression d’une façon d’être de la société comorienne ».

Les conflits apparents deviendront vite systématiques et assumés à Maore, traduisant la stratégie en train de s’imposer. Ils se prolongeront dans les autres îles à travers des déstabilisations dont la « folie séparatiste » signale un point de non-retour. L’engagement d’Isabelle Mohamed à la cause archipélique s’inscrit à ce moment dans le mouvement de résistance à la désintégration de l’archipel. Cela se traduit par la production d’un des meilleurs textes interrogeant le démembrement de l’archipel en cours en 2000[1]. Cette réflexion, loin d’être le fruit d’un cheminement individuel était l’aboutissement d’un travail collectif. « On n’en est pas venue là, par hasard. Je n’aurai jamais écrit ça, s’il n’y avait pas eu les gens autour, si je n’étais pas le scribe d’un collectif, s’il n’y avait eu la dynamique du GRDC[2] ».

À la Bouquinerie, lors de la tournée Esprit des Lunes qu’elle a soutenu. Avec les auteurs…

Soeuf Elbadawi, qui a accompagné la publication d’une série de textes sur cette crise séparatiste aux éditions Komedit, fait valoir l’idée qu’Isabelle incarnait peut-être « la plus comorienne des Comoriens que je connaisse, la meilleure d’entre nous »[3]. Loin d’être une boutade, Isabelle Mohamed ne correspondait nullement au cliché du mzungu qui dit aimer le pays, en s’affichant en shiromani ou saluva, tout en ignorant le réel ou en le déformant, au profit de ses seuls intérêts. Le texte signe avant tout l’adhésion à une réalité historique. Des convictions politiques, un engagement de ses auteurs à rejoindre le « cercle archipélique », un ressourcement à la base même de ce qui fonde ce peuple. Le texte signale un point de vue qu’Isabelle continue encore à défendre au sein de sa Bouquinerie à Passamainty, de celle de Mutsamudu également. De rares espaces où s’entretient, bon an, mal an, un discours sur l’unité archipélique, loin des logiques de défaite et de renoncement, actuellement à l’œuvre.

Sa position reste affirmée, bien qu’elle surprenne par sa discrétion : « Même si ça fait 35 ans que je suis ici, je reste quelqu’un qui est à la fois à l’extérieur et à l’intérieur. Je suis à la fois dedans et pas dedans. Si je parle aux Français, ils vont m’écouter parce que j’ai l’expérience de l’espace. Mais ça ne changera pas grand’chose, parce qu’il faudrait changer de focale, ce qui n’est pas simple. Quant aux Comoriens, on peut être d’accord, mais pour autant on n’arrive pas à changer les choses. Ça reste vain ». Isabelle n’estpas entrée dans cette société de la même manière que les expatriés et n’a jamais eu pour projet d’abrutir quiconque avec des préjugés. Elle n’est surtout pas arrivée à Maore pour les mêmes raisons. « Je n’ai pas spécialement de parole à proférer sur cet espace. Ma réflexion s’inscrit dans un cadre collectif. S’il y a des paroles ou des actions revendicatives, il faut qu’elles incarnent quelque chose ». Des mots qui en disent long sur un champ politique, aujourd’hui noyé sous les décombres de la déception, signe d’un véritable délitement face à l’adversité.

« Ce n’est pas propre à cet endroit. Mais il se trouve que les gens, on les connaît. Et quand on s’attend à certaines choses et qu’au final c’est pire, ça devient consternant », poursuit-elle. En quelques décennies de militantisme, Isabelle a vu le pire se réaliser. Des êtres sans convictions, passés d’un bord à l’autre, des façons de fonctionner qui les conduisent à se compromettre avec une tutelle. « Les gens ont besoin de sentir des choses positives », dit-elle. À force de comptabiliser les renoncements et les volte-face, on finit par penser que le temps a asséché les consciences. « Il faut être lucide. On ne peut pas avoir un combat revendicatif, s’il n’y a pas de figures au premier plan, qui sont ancrées localement et identifiées comme telles. Quand pendant la campagne pour la départementalisation à Maore, S2O se couche en affirmant « nos grand-mères ont eu raison », tu fais quoi ? Quand on fait une manif pour les droits de l’homme et que le FD ne se présente pas, tu perds des forces… Quand ces figures appellent à voter Azali dans les autres îles, c’est foutu. Tu n’as aucune lutte qui résiste à la déferlante de la défaite ». Telle une métastase, le démembrement s’empare finalement des corps et du citoyen.

Kamal’Eddine Saindou


[1] Les Comores existent-elles ? I. Mohamed, in Maandzish n°3 Petites histoires comoriennes, recueil collectif, Kom’Edit, paru en 2003. Une analyse profonde sur la crise séparatiste, plongeant dans les méandres du quotidien de cet espace et réaffirmant au-delà des failles, des vulnérabilités et des clivages, les dynamiques des liens unissant cet archipel, débordant les seules limites insulaires.

[2] Groupe de Réflexion sur le Devenir des Comores.

[3] Dans Je suis Blanc et je vous merde, l’artiste Soeuf Elbadawi démystifie l’image du Blanc, de manière à dissocier ce qui relève du hasard de l’épiderme et de la posture de domination du mzungu _ ce terme évoquant à ses yeux le colon. Cette clarification faite, il fait observer, en évoquant la personne d’Isabelle, qu’elle « est plus que comorienne ». Ce qui renvoie à la fracture de ces lieux où l’habitant, ne parvenant pas à embrasser son espace d’existence, s’est laissé prendre au piège du discours colonial, y compris sur le rapport à l’assignation identitaire et au colorisme binaire du blanc contre le noir.