Auteure d’une thèse d’anthropologie à l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) sur les résistances anti coloniales, Naïlat Oumar poursuit ses travaux autour du legs aux Comores. Elle travaille notamment sur le concept du djanɗo comme matrice fondatrice des imaginaires de l’archipel. Elle œuvre depuis peu sur une variante de cet espace originel, vu comme le lieu d’une libération de la parole, en en faisant une forme itinérante (djando djenɗedji), inattendue et expérimentale.
Djanɗo. Ce mot relève de l’architecture…
C’est Sania Boina Boina de Naridjidjuwe – une association – qui m’en a parlé au départ et j’ai cheminé après pour essayer d’en prolonger l’idée. Le djanɗo renvoie originellement à un empilement de pierres, qui constitue le soubassement d’une construction. Le djanɗo en représente la première étape, la fondation. Sur ce soubassement sont implantés les quatre piliers du futur lieu d’habitation. Lorsque la demeure est achevée, une partie de la fondation s’étend vers l’extérieur. Cette extension du djanɗo permet de protéger les piliers en bois, qui soutiennent la construction des intempéries. Les occupants de la maison et d’autres membres de la communauté, s’y asseyaient pour palabrer. Djanɗo provient du terme mwanɗo ou mwanɗa qui signifie « commencement ». De mwanɗo, découle le mot shanɗo, qui émane du verbe mwanɗa. Shanɗo était un prénom par ailleurs qu’on donnait au premier né d’une famille.
Mais elle reflète également une autre réalité, non ?
Aux Comores, le terme djanɗo se réfère également au hinya, la lignée maternelle. Une expression rappelle cet ancrage, ngariredjeyio pvo djanɗodjuu – « nous retournons au djanɗodju » – qui évoque le mɓa, la maison familiale, liée à la mère, là où tout a commencé. Le djanɗo fait également allusion au ilinɗi, la maison de l’ancêtre, fondateur de la communauté villageoise. Les habitants s’y réunissaient pour effectuer des prières. Sur le djanɗo, on racontait également des contes et des devinettes.

Lors du dernier djando djenɗedji avec les membres de Naridjidjuwe.
Peut-on dire que le rapport du comorien au djando le ramène à l’intime ?
Dès la naissance, l’enfant comorien est assimilé au djanɗo. Lorsque celui-ci commence à tenir debout, les Comoriens disent « emwana ngusiho djanɗo », pour signifier qu’il se tient sur la fondation, comme sur les piliers enfoncés dans la construction afin de soutenir la maison. Un autre terme tire sa source du djanɗo, le djanvi, une natte en feuille de cocotier, où l’on s’assoie. Le djanvi est très présent dans la vie sociale du comorien. Il permet la communion entre les individus dans le cadre d’un partage de repas, de prière ou d’échanges.
Le djanɗo intègre un principe d’enracinement à la lignée et à la communauté. Cet espace est à cheval entre l’intérieur et l’extérieur. Il est privé et ouvert au public. Le visiteur attendait sur cet espace, avant d’être introduit dans la maison. Le voisinage et les personnes de passages pouvaient également s’y réunir et converser sur différents sujets, des commérages, en passant par des questions liées à la vie communautaire. La parole n’est pas régulée, comme dans certains lieux d’échanges plus formels, comme le paa la mdji. Le djanɗo n’est pas codifié, hommes et femmes peuvent s’y retrouver ensemble et discuter.
Un lieu de vie, autrement dit ?
La dimension sociale de ce lieu est très palpable. On peut y saisir tout ce qui lie les uns aux autres, déceler les conflits, les attentes, les désirs. C’est un premier espace citoyen, informel. Du djanɗo découlera également le ɓaraza, la terrasse. Cependant, l’interaction entre le dehors et le dedans n’est pas aussi spontanée. Le djanɗo peut être considéré comme un exutoire. Chacun y déverse ces frustrations, ces inquiétudes, ces doutes etc. C’est un espace d’extériorisation de paroles non régulées, une sorte d’exutoire. La dimension psychologique de ce lieu permet de prévenir d’éventuelles dépressions, car chacun y trouve une oreille attentive pour ses problèmes.
Extraits du dernier djanɗo djenɗedji à Nanterre (images Faïdhadji).
Vous ré-interrogez ce lieu dans une nouvelle acception ?
Conscients de la symbolique lié à cet espace, nous en proposons une réactualisation, avec la mise en place d’un djando djenɗedji, qui peut se tenir en intérieur et à l’extérieur. Le djanɗo djenɗedji propose un espace citoyen itinérant de libération de paroles. Cet espace est Intergénérationnel, accessible à tous. Il privilégie des paroles de femmes, reste également ouvert aux frères, aux fils et aux pères, comme dans l’espace originel.
Vous l’avez expérimenté à deux reprises, au moins.
Djenɗeji signifie ici « itinérant ». Nous avons essayé de reconstituer les conditions du djanɗo en région parisienne. Nous avons été accueillis dans l’appartement d’un membre de l’association Naridjidjuwe. Cette rencontre a eu lieu pendant le mois de ramadan de l’année 2026. Le but était de rompre le jeûne, ensemble, après la séance de discussion. Nous étions réunis dans le salon de notre hôte. Plusieurs générations y étaient présentes. Il y avait des grands-mères (makoko), des enfants (wana) et des petits enfants (wadjuhuu, zilemɓwe). Les petits enfants, débordant d’énergie, jouaient tout autour des adultes qui discutaient. L’assistance était majoritairement féminine.
Cela s’est-il déroulé comme vous l’espériez ?
Le djanɗo devait débuter en début d’après-midi. Malheureusement avec les conditions du ramadan, nous étions contraints de rompre le jeûne, avant de commencer l’expérience. La discussion débuta en début de soirée. Contrairement au djanɗo des origines, nous avons imposé un thème de discussion, tournant autour de la valorisation de l’agriculture et des produits locaux aux Comores. Nous avons invité une experte sur ces questions pour qu’elle nous partage son expérience.

Naïlat Oumar, lors de la rencontre Naridjidjuwe à Nanterre.
Dans un premier temps, j’ai présenté la définition du djanɗo en français. La coordinatrice de l’association a fait le même exercice en comorien. Ensuite, j’ai mené l’entretien avec notre invité. Je l’ai interrogé sur son parcours, la manière dont elle aborde l’agriculture dans l’archipel et l’intérêt de la valorisation des produits agricoles. À la fin de l’échange, l’assistance lui a posé des questions. Les questions tournaient autour des plantes et de leurs vertus.
Une expérimentation emmène toujours son lot de surprises. La vôtre est-elle restée fidèle au souhait de départ ?
Une koko nous a interpellé sur un aspect du djanɗo qu’on avait omis. Elle l’a signalé : « pvanu ngapvo ndrongo mwadiwaza harumwa ledjanɗo. Ledjanɗo nɗe mahala wandru waɗohamba zehale ne zendzinyo »[1]. Elle nous a rappelé que c’était le lieu des contes et des devinettes. J’ai remercié cette dernière pour cette contribution. L’atmosphère était conviviale. Tout le monde participait à la discussion. Le djanɗo s’est conclu par des chants en shikomori, interprétés par les enfants et des devinettes. À 22h, nous avons officiellement clos la discussion. Toutefois, malgré le départ de la majorité des convives, certains ont continué le djanɗo jusqu’à 3h du matin…
Qu’est-ce que vous envisagez ensuite ?
D’autres djanɗo sur différentes thématiques sont prévus prochainement à Paris et en région parisienne. Récemment, nous avons prolongé l’expérience auprès de l’association Naridjidjuwe, en questionnant les convives sur le rôle du chant dans les luttes et en partant de la manière dont le comorien concevait cette pratique, jusqu’à un passé récent. J’ai souhaité délimiter le questionnement. J’ai proposé de l’aborder depuis la colonisation française. Nous avons sélectionné deux chants datant de cette période. Le premier est de 1915.

Lors du dernier djanɗo djenɗedji organisé à Nanterre.
En 1912, l’archipel devenait une colonie rattachée à Madagascar. Le projet colonial était ficelé et l’installation française bien ancrée sur le territoire. À Ngazidja, les habitants, excédés par cette domination, mènent une révolte en 1915, notamment dans le nord. Cette révolte se cristallisera dans la mémoire collective grâce à un chant de deuil de Zema Boina, la mère de Masimu, un des meneurs de la révolte. La mémoire de Masimu et ces compagnons sera ensuite réactualisée dans les années 1970 avec la reprise de ce chant par les militants de l’ASEC.
Le second chant est de Mohamed Hassane. Il date de 1967. Durant les années 1960, période des indépendances en Afrique, le projet colonial européen est bousculé, entre autres dans les colonies françaises. Dès les années 1950, la France usa de nombreux stratagèmes pour retarder l’écho du verbe indépendantiste dans l’archipel. Le parti vert et le parti blanc étaient les deux organisations politiques actives à l’intérieur. Le chant de Mohamed Hassane est une illustration des dualités politiques entre les autorités locales de cette période. Pour chacun de ces chants, j’ai présenté le contexte de son élaboration et sa dimension protestataire. Mais avant de statuer sur cette période, nous avons demandé à l’assistance de répondre à la question de l’efficacité du chant dans une situation de domination, afin de l’emmener à réfléchir collectivement sur un point qui interroge le commun, dans le but également d’élaborer une vision partagée. L’assistance a joué le jeu et la réponse apportée a été une très belle introduction aux propos qui ont suivis sur le legs.
Dans le cadre d’une autre association comorienne (MYM, Mvukisho Ye Masiwa), nous avons organisé un djanɗo djenɗedji autour de quatre critères à définir pour parvenir à une société parfaite. On a parlé de droit, d’équité et de justice. Toutes ces expérimentations sont pour moi une manière de comprendre où en sont les waMasiwa et leur diaspora, rapport à leur vécu. Elles me permettent d’offrir des outils de compréhension, sur certains aspects de cette société, du moins ceux que j’ai étudié. Cet espace de libération de paroles peut également intéresser les chercheurs. C’est aussi l’occasion d’emmener les gens à poser des actes sur ce qui ne va pas dans leur société.
Propos recueills par Soeuf Elbadawi
[1] « Vous avez oublié une chose sur le djando. C’était aussi l’endroit où l’on racontait les contes et les devinettes ».