Au pays d’Azali durant ce même temps

Le pays va mal, dirait Tiken Jah Fakoly. Plus les crises s’étalent au grand jour, plus les yeux se ferment pour laisser l’État orienter les esprits sur des futilités, qui n’apportent rien au présent. Dernier scandale en date, celui des locksés, contre qui la police de la capitale part en guerre. Une scène a été filmée, diffusée sur les réseaux et allumé la mèche…

C’est une de ces poudrières qui vous surprenne au saut du lit. Une scène digne de figurer dans un feuilleton de série B, à défaut de ramener à certaines scènes d’une époque révolue, où l’on rasait les voleurs de grand chemin, avant de leur jeter le gungu au visage pour les excommunier. Des jeunes, qui n’ont commis aucun crime, ont été serrés par les condés de la capitale, qui, eux, se pavanent en groupe telle une meute, se faisant passer pour les hérauts de la bonne société. Ils agissent au nom de la tradition. Mais qui les a mandatés ? L’État ? Les notables ? Les conseillers du pouvoir ? Nul ne sait. Ils se signalent juste à temps pour dérouter les citoyens du réel qui les surplombe, en molestant les jeunes, au nom d’une guéguerre souterraine menée contre le cheveu locksé. Le geste a pu choquer certains. À l’écran de ce qui circule désormais sur les réseaux, une commissaire frayant avec la limite du selfie abusif, des flics agissant tel du bétail enragé, des mômes arrêtés et humiliés. Les réseaux sociaux n’oublient pas de nommer ce qu’il y a autour. Déni, mensonge et abrutissement collectif. Aucun politique crispé ne s’excuse de ne pouvoir rien faire contre ce qui apparaît comme une mascarade du pouvoir : « Circulez ! Y a rien à voir ! »

Les autorités se convainquent là de s’engager dans une énième bataille des mœurs en ce pays où la drogue enrichit d’ordinaire les plus protégés du pouvoir, où la prostitution avale les plus faibles des citoyens, où la corruption ne met personne à l’abri, en dehors des professions de foi, qui, elles, ressemblent à autant de sornettes que de serpents en liberté. Parler des Comoriens, c’est nommer une réalité des plus indomptables. Un peu comme se le figurerait un camerounais, ayant subi trente ans de pouvoir Biya, sans relever la tête. Les méthodes policières ne sont-elles pas le reflet du degré de développement du pays où elles sont pratiquées ? Il en est qui parlent d’une histoire de démembrement, vu comme l’aliénation ultime dans le paysage. Et si les démembré en question se retrouvaient dans les rangs de cette police en campagne ? Le ministre de l’éducation nationale, Bacar Mvoulana, lui, a osé l’inimaginable, espérant faire bonne figure : « La police nationale a pour mission de préserver l’ordre social et les repères de notre pays. Il est injuste de condamner systématiquement ceux qui cherchent à protéger les valeurs qui constituent l’âme des Comores. Préserver notre identité culturelle et religieuse n’est une honte ». Vous cherchez plutôt à banaliser l’arbitraire, ainsi que le bafouement des droits et des libertés individuelles, lui a répondu Arfane Salim Abdou.

À Moroni, sur la route menant vers Gobadju.

La même a poursuivi sur son indignation : « La culture et la religion ne doivent jamais servir à humilier. Si l’on doit imposer par la force, alors ce ne sont pas des valeurs. Il s’agit de contraintes et d’abus d’autorité ». C’est écrit noir sur blanc sur son mur fbk. « Respecter un peuple, ce n’est pas le contrôler, le rabaisser ou l’uniformiser. C’est l’écouter, le comprendre, lui laisser le choix. Mais ce mot semble avoir disparu ces dernières années : tout n’est plus qu’imposition, arbitraire, abus, autoritarisme, voire dérive dictatoriale ». Nourina Abdoul-Djabar, journaliste, a réagi à son tour : « On est souvent très sévère avec les plus faibles et très silencieux face au reste. Depuis quand une coiffure est-elle devenue une menace ? Depuis quand des tresses mettent-elles en danger l’identité d’un pays ? Et sur la base de quelles lois ? L’islam interdit -elle aux hommes d’avoir les cheveux longs ? » Elle a ajouté aussitôt : « Ce n’est pas en rasant des têtes dans la rue avec autant de violence que l’émergence 2030 se fera ». Azali Assoumani est-il au courant de cette mèche de cheveux qui crame les esprits du moment ? Sait-il que ses protégés sont en train d’allumer un feu profond à un endroit déjà surtendu par la crise actuelle ? On commence toujours par les plus jeunes, on s’empresse ensuite de finir avec les plus vieux, mais arrive toujours le moment où une tête du troupeau s’énerve : « labeka ? »

La guerre aux cheveux texturés (bouclés, frisés, crépus) est lancée. Il n’y a plus d’eau, plus d’électricité ? On s’en fout ! Le prix du carburant augmente ? Même chose ! Alors que les syndicats s’activent. Et quid de la déconfiture devant les autorités de l’ambassade de France à Moroni ? De quoi on parle au final ? La police, soutenue par quelques religieux au verbe haut, a trouvé le moyen de lancer une campagne anti locks, rappelant à tous que ce pays, qui n’est pas qu’arabe, admet d’effacer sa nature profonde. On y reviendra. Ces gens parlent de mœurs empruntés, de tendances étrangères, de nuisances religieuses. Au nom d’un Dieu, qui a omis de mettre le cheveu en péril dans sa propre parole rapportée. Ces hommes et ces femmes qui crient au scandale oublient qu’à force de faire porter tout et n’importe quoi au Seigneur, ils finiront, comme le clamait un jour ce vieux sage de Nyumadzaha, par le rendre bossu : Mnyezi Mngu oyi, mtsitso mriha hata mumsisi idjongo. Dieu est peut-être aveugle à leurs yeux, mais n’a rien de l’idiot de service. Il aura toute latitude pour juger les uns et les autres au jour du jugement dernier, et même avant selon les fundi. Pourquoi prendre la parole en son nom ? Les Comores sont un pays à 150% musulman certes, mais nul n’est parti vérifier la véracité de ce pourcentage.

Le ministre Mvoulana recadré sur le net, les caricatures IA, dont celle de l’activiste Zayone, qui apparaît coco taillé sur une photo traficotée, afin de signifier son désaccord. Le communiqué de la CNDHL...

Quelle idée de vouloir s’interposer entre le jugement du Seigneur et ses créatures, alors que lui-même n’a pas cherché à statuer sur cette histoire de cheveux dans le Coran ? On connaît tous la légende du prophète et de ses tresses. On sait tous ce qui est mentionné dans le mawlidi n’nabawi que l’on reprend chaque année en son souvenir. Il y est écrit qu’il avait le cheveu long, en dessous des oreilles. Mais comme l’a soutenu un chef religieux à Moroni : «Ye zahahe tsi hama nde zanyu», « ses cheveux n’étaient pas comme les vôtres ». Doit-on comprendre qu’ils n’étaient pas aussi crépus que ceux des waMasiwa ? Il faudrait alors se raser le crâne pour mériter d’être musulman, effacer le fait que le Comorien a souvent son poil dru. Mieux ! Quel initié ne connaît pas cette autre légende, évoquant Abdallah Darwesh, le saint soufi qui a introduit la confrérie shaddhulliyya l’yashrutwi dans l’archipel, dont les longs cheveux devaient s’attacher aux poutres pour lui éviter de s’endormir en pleine prière, lorsqu’il invoquait le nom de son Seigneur ? Avant l’arrivée de l’islam, ce pays avait – rappelons-le – un passé négocié et consacré. C’est parce qu’il avait pris pour habitude d’accueillir les autres dans son projet d’humanité (Cf. le shungu) que le mMasiwa a su faire une place à l’islam, lors de son apparition au 7ème ou au 8ème siècle. On ne relève aucun désaccord définitif entre les pratiques qui étaient là et ceux défendus par la religion nouvelle, du moins jusqu’au siècle dernier.

C’est au 20ème en effet que le madjlis s’est invité au bal des mariés, avec la volonté de bousculer les festivités d’ordinaire honorés. Cela faisait plus muslim, comparé aux pratiques séculaires, plutôt africanisantes. De nos jours, il semble quand même que certains « grand-mariages » dans le Mbadjini se refusent encore à ce moment où les rappels à l’ordre religieux se veulent désormais insistants, alors qu’il s’agit avant tout d’une célébration des communs. Le madjlis reste donc une pièce rapportée dans l’échelle des valeurs proclamées par la multitude, au même titre que le voile des années 2000, rapporté en partie par la progéniture de la diaspora comorienne, installée en France, au Soudan ou encore au Pakistan. Avant Ali Soilihi Mtsashiwa, le voile était réservé à la bourgeoisie, dont les filles aînées se préservaient des regards possiblement malsains du grand nombre.  La révolution soilihiste s’en prit à ce voile. Dans les années 1980, on vit ensuite arriver les défenseurs d’un nouvel âge de l’islam, formés dans les universités wahhabites. Nul ne s’en est inquiété, mais ils ont réussi à détruire une partie de ce que les Anciens avaient pu garder du passé commun. Au passage, le calendrier agricole du niruz a disparu, le hiriz et les pratiques dites occultes également, ainsi que les rites de possession. Elles furent pointées du doigt. Acculés face à eux, on ne vit plus que du shirk, sauf dans la corruption des âmes, qui, elle, s’est amplifiée, au fil des années. Mwenye Salim a dit : « À les écouter, tout serait interdit, sauf le mal qui leur permet de régner en chef. Quand ils volent, tuent ou piétinent toute valeur humaine, Dieu ferme les yeux. C’est ce qu’ils croient en tous cas. Et c’est pour ça qu’ils prononcent son nom à chaque fois qu’ils commettent un crime ».

À Moroni.

Mais on doit le dire. Certaines pratiques, héritées de la période anté islamique, sont brocardées par le Saint livre et prohibées pour la umma islamique, mais elles ne sont pas toutes fausses. Le Livre précise juste que l’honnête musulman devrait s’en méfier. Car ces pratiques l’éloignent vraisemblablement du droit chemin. L’islam est censé être mahaɓɓa (amour), et non haine. C’est la raison pour laquelle les Anciens ont su lui faire une place. Mais les nouveaux venus ont relu le Coran à l’aune de ce qu’ils ont désappris du monde. Pour le maîtriser, il vaut mieux se nourrir d’arbitraires contre l’alentour. Alors, ils ont sorti le sabre fantasmatique des batailles du désert, sans se rendre compte que l’islam confrérique s’était contenté d’initier un chemin de paix à travers lequel le Comorien se retrouvait, sans la moindre brusquerie. « Quel est le verset coranique qui interdit les cheveux longs ? » s’énerve Mistoihi Abdillah, à qui Arfane Salim Abdou répond : « Si tu le trouves, envoies-le moi ». Ka suku, elle, articule à nouveau le discours sur l’individu obligé (aliénation?) de se renier dans ce qui le fonde : « Tout ce qui nous relie à notre identité, au Continent-mère (peau foncée, cheveux crépus, tresses, leso, saluva, chiromani…) doit disparaître pour laisser croître l’identité des autres peuples. Comment peut-on se haïr à ce point ? » On devine bien de qui on cause ! Le principal malheur du comorien est peut-être celui-là. D’être rattaché à l’Afrique par ses apparences. Ce qui rappellera une phrase bien connue de l’Ancien Testament, au sujet de la reine de Saba : « Elle est belle, mais noire ».

Ceci pour dire qu’on n’en a pas encore fini avec ce cinéma. La Commission Nationale des Droits de l’Homme a fini par se signaler« face à des pratiques, qui, par leur caractère public et contraignant, peuvent être perçus comme portant atteinte à l’intégrité morale des personnes concernées et susceptibles d’être assimilées à des traitements humiliants ou dégradants ». Elle a souligné par ailleurs que « toute restriction imposée aux citoyens doit reposer sur une base légale claire et s’exercer dans le strict respect des droits et libertés garantis par les lois de l’Union des Comores, ainsi que par les engagements internationaux du pays en matière de droits humains ». Elle a honni les actes commis, en invitant « les autorités compétentes, notamment les responsables de la police nationale, à veiller au respect scrupuleux des droits fondamentaux dans toutes les opérations de terrain et à privilégier des méthodes d’intervention conformes aux principes de l’État de droit ». La CNDHL, qui parle de dignité humaine, de libertés fondamentales et de relation de confiance entre les citoyens et les institutions publiques, appelle à sensibiliser et former les agents « chargés de l’application des lois sur les normes relatives aux droits humains et à la déontologie professionnelle ». Le bât qui blesse ? Le rappeur Jetcn Balacier s’insurge à son tour : « Où était cette commission toutes ces années face aux agressions et aux violences subies ? Faut-il désormais risquer sa vie, en filmant pour que vous réagissiez ? Heureusement que je ne porte plus la « touffe » de mon adolescence, car j’aurais pris un malin plaisir à défier ce système arbitraire ».

Med