Une créatrice de mode, mariant éthique et esthétique. Elle mise sur l’insertion sociale, récupère des chutes de tissu dans les grandes maisons de haute couture et dessine des modèles respectueux de l’environnement. Incroyable, mais vrai ! Sakina M’sa invoque le durable et le solidaire. A rebours des pratiques établies dans le secteur. L’article est paru dans le Mwezi Mag de juillet 2020.
Encore un conte de fée, digne des temps modernes. L’histoire d’un petit ange, tout rayonnant, au sourire inspirant. 1m50 de taille, des idées pleins la tête, une figure singulière de la mode en France. Née aux Comores à Niumadzaha (Bambao), Sakina M’sa débarque à Marseille à l’âge de sept ans. Elle y apprend à rêver en couleurs, dans la langue de Vian, Baudelaire et Rimbaud, avant de se laisser envoûter par la magie des costumes, à l’occasion d’un spectacle de Tadeusz Kantor. C’est alors qu’elle s’imagine son avenir dans la mode.
Sakina M’sa n’a que 14 ans, lorsqu’elle dessine son premier défilé à coup de torchons et de nappes en toile cirée pour célébrer la fin de l’année scolaire au collège. Punk et rebelle contre toute attente, elle apprend à déchiffrer les codes en ces années-là, en interrogeant les univers de Viviane Westwood, de Jean-Paul Gaultier ou de Balenciaga. Surprise par son audace, Maryline Vigouroux, à la tête de l’IMM (Institut Mode Méditerranée), lui finance une partie de ses études. « Après, j’ai eu la chance d’atterrir dans le 9-3, à Bagnolet, où j’ai rencontré un tissu social haut en couleur, qui m’a donné l’idée des ateliers du même nom. Je sensibilisais au beau et à la traçabilité ». Développant une réflexion sur le tissu social, Sakina M’sa donnait des cours de couture à tous et à toutes en Seine Saint-Denis, où il est notamment question d’intégration des exclus par le biais des métiers de la mode.



Du chic (Ph. @Bimduo)…
Dans ce département, classé parmi les plus pauvres de la région parisienne, elle travaille pour des maisons de retraite et des centres de quartier, où elle privilégie des modèles atypiques, issus des classes populaires. Elle enchaîne ensuite sur des ateliers de médiation culturelle autour du vêtement et des imaginaires, avec l’association Daïka (ange) dans le quartier de La Goutte d’Or à Paris. Dans le 18ème arrondissement. Tout un symbole ! « Aujourd’hui, on gère le social en cloisonnant selon le milieu, le sexe, l’origine… Ce n’est pas une bonne solution. C’est important de faire se rencontrer des gens très différents. Cela apporte une vraie richesse », confiait-elle. Aidant des personnes en difficulté à trouver un emploi, elle a la bonne idée de transformer son atelier, Trevo, en entreprise d’insertion en 2009. Elle ira jusqu’à embaucher plus de 20% de salariés en insertion. Une démarche atypique de la part d’une créatrice de mode haut de gamme. Sakina s’associera à Pôle emploi pour promouvoir l’idée d’un label d’insertion « par le beau et l’excellence ».
La mode comme outil de valorisation et d’émancipation : « Je pense que ce travail permet aux femmes de retrouver de l’estime de soi, en touchant de belles choses, de belles étoffes ». Généreuse mais responsable, elle dit qu’elle n’aide pas : « J’accompagne, je partage. Je donne autant que je reçois ». Une vieille antienne, typique du don et du contre-don à la comorienne. C’est durant les années 2000 que Sakina M’sa rencontre le couple Baudrillard. Marine et Jean : ses « parents spirituels ». Marine s’était déjà signalée pour son soutien à des artistes comoriens dont Boul des îles. Quant à son philosophe de mari, la jeune styliste le cite et le reprend dans ses défilés, où on croise le couple aux premières loges. C’est aussi l’époque où les créations de Sakina M’sa se retrouvent en vitrine aux Galeries Lafayette et chez Marie Luisa. A Paris, elle signe pour La Redoute en 2006, présente une installation (L’étoffe des héroïnes) sur le vêtement recyclé au Petit Palais en 2007, en partenariat avec Emmaüs.



…et de l’éthique (Ph. @LouannCorre).
Quelques années plus tard, la créatrice se montre même prête à rogner sur ses marges, en se dégottant une matière à prix coûtant. Elle récupère des chutes de tissu dans les maisons de couture pour en faire des vêtements haut de gamme (upcycling), en effet. Ne pas jeter, ni gaspiller ! Un crédo en soi ! « On a parié sur le recyclage pour notre marque féminine Sakina M’Sa, en rachetant 35.000 mètres de très beaux tissus unis à des maisons de haute cou-ture, qui les auraient brûlés.À 12 euros le mètre, au lieude 40 à 120. Voilà pourquoi une robe affichée chez nousà 500 € sortira au double chez certains » déclarait-elle en 2016. Sakina M’sa défend le projet d’un écosystème inédit et durable, où le client apprend « à ne plus nourrir une société Kleenex. On l’encourage à être un consommateur citoyen, qui veut savoir où est fabriqué le tee-shirt, quelle est sa composition, etc. Ils sont de plus en plus nombreux à nous poser ces questions ». Résolument engagée contre la « malfringue », Sakina M’sa essaie de montrer que le luxe n’est pas contraire à la responsabilité citoyenne, à laquelle se rattachent des principes tels que ceux défendus dans l’écologie. S’habiller classe, par exemple, ne doit pas s’opposer au solidaire : « Il y a urgence à contaminer la planète par des actions justes et authentiques ».
Auteure de Robes des possibles aux éditions Filigrane en 2007, année où elle reçoit aussi le Grand Prix de la création de la ville de Paris, Sakina M’sa fait une entrée en 2010 au musée des arts et du design à New-York. Consacrée par le prix de la Fondation PPR pour la dignité des femmes, elle fait défiler les détenues de Fleury-Merogis en 2012, lors d’une fashion week prison, avec MC Solaar à ses côtés. C’est à la suite de cette expérience, probable- ment, que la styliste, mariant le chic à l’éthique, cosigne son premier film, Mode d’évasion, avec Laurent Cantet en 2019. Huit détenues habillées par elle ont d’ailleurs accepté de poser devant l’objectif d’un photographe – Antoine d’Agata – et de s’afficher sur les grilles de l’Hôtel de Ville dans la capitale française, du 25 septembre au 20 octobre 2019. De quoi donner le tournis à ses proches et amis. Est-ce la raison pour laquelle elle a autant de succès auprès des comédiennes Eva Mendes et Ludivigne Sagnier qu’elle habille ? Sakina M’sa continue en tous cas à nourrir une vision de la working class heroes, grâce à laquelle elle taille désormais du bleu de travail recyclé pour les défilés, au nom de la dignité et de la solidarité.
Inaugurant son concept store – « Front de mode»– dans le quartier parisien du Marais en 2015, Sakina évoque volontiers un laboratoire, où viennent s’affirmer des griffes (Misericordia, Katherine Hamnett ou Christine Phung) partageant les mêmes valeurs qu’elle : « Longtemps la mode dite écolo a souffert d’un déficit d’image. Je voulais montrer qu’on peut être une marque de prêt-à-porter durable… et désirable ! » Un business model, se revendiquant toujours de l’entreprenariat social et solidaire. Elle n’oublie pas que les gens se posaient des tas de questions, lorsqu’elle a commencé à cheminer dans ce sens. Aujourd’hui, plus d’une quarantaine de marques l’ont rejointe, sans parler de celles qui viennent lui demander conseil. Contre la malfringue, et pour une mode éco responsable, à contre-courant de l’industrie de la mode : « Un tee-shirt à 10 € ne peut pas être fabriqué dans des conditions acceptables. Les consommateurs doivent se poser des questions. Peut-être faut-il acheter moins de vêtements mais qui durent plus longtemps et sont confectionnés dans le respect de l’humain et de la nature».
Nouriah Saïd