Considéré comme la valeur la plus sûre du moment dans le rap-game hexagonal. Avec un public plus que familial ! Ados comme adultes ne rêvent que de s’afficher à ses côtés, lui, qui chantait, il y a encore dix ans : « Ma tête est trop petite pour une couronne / je n’ai que mes chiottes comme trône / J’suis pas l’King ni le Duc des Bouches-du-Rhône ». Cet article est paru dans le n°5 du magazine Mwezi.
Pour tout dire, il y a bien longtemps déjà que le label Comores flotte sur la planète hip- hop en France. Avec les Rohff, Spike Miller ou les 3ème Œil, dont Boss One, l’un des leaders, déclarait, un jour, sur RFI : « Marseillais, Comorien, et Français, s’il en reste». De tous, bien que chahuté cette année, pour n’avoir pas respecté les mesures du confinement[1], anti Covid-19 lors de l’enterrement de son papa au pays, Soprano semble le plus adulé. Avec son petit air de gendre parfait, il donne à voir une certaine image du comorien cool et sans soucis. Une attitude qui fait la fierté de la sphère washko[2] : «Monsieur Soprano».
Pour beaucoup, c’est l’homme qui réconcilie les mondes. Le Nord, le Sud, la France, les Comores. De son vrai nom, Saïd M’Roumbaba – un nom de vieux sage – est né il y a 40 ans dans la cité phocéenne. D’une maman femme de ménage et d’un papa homme-à-tout faire sur des pétroliers. C’est ce que raconte la légende sur Wiki. Le minot grandit dans les Psy 4 de la Rime. Un groupe de cousins et d’amis (Vicenzo, Alonzo et Sya Style), repéré par Akhenaton, qui les signe sur son label : 361 Records. Block Party, leur premier album, sort en 2002. Saïd, lui, lâche son premier opus solo – Puisqu’il faut vivre – en l’an 2007. Un carton immédiat ! Plus de 200.000 exemplaires écoulés. Hala hala et A la bien deviennent des slogans populaires. Eloge de la bonne humeur à la marseillaise, ce titre vire vite à la marque de fabrique : « Envoie le mic à Marseille, on l’fait… à la bien ! Pour les mecs en bas des blocks, on l’fait… à la bien ! ».
Soprano en retire son premier classement dans les hits : « meilleur artiste de l’année 2008 ». « Mais ce n’était que le hors d’œuvre » s’exclame un proche. En 2010, le label Hostile Records sort son deuxième album, La Colombe. Disque d’or ! En 2011, tout s’accélère. Il sort Le Corbeau, avant d’être nominé aux NRJ Music Awards, un an plus tard, avec C’est ma life, un single. Et plus personne ne l’arrêtera dans son ascension fulgurante depuis. Sorti en 2014, Cosmopolitanie, son quatrième, est certifié disque de diamant en un rien de temps. Plus de 500.000 ventes au compteur. Soprano rejoint Les Enfoirés en 2016, soulignant son intérêt pour son prochain, tout en signalant, au passage, la parution de son cinquième solo : L’Everest. On dit qu’il est le premier rappeur à remplir un stade entier en France avec son « Everest tour »[3]. 53.000 spectateurs en joie au Vélodrome en 2017. Un événement qui rappelle Hallyday…


Soprano (©Fifou).
L’Everest est disque d’or en moins d’un mois, disque de platine en deux mois et disque de diamant, un an après sa sortie. 800.000 exemplaires écoulés en juin 2018. Difficile de faire moins bien, par la suite. Phoenix surprend, en effet, son monde, quatre mois plus tard,. Il devient disque d’or en dix jours. L’album parle du harcèlement, de l’infidélité, de la violence et passe rapidement, là encore, le cap des 500.000 ventes en décembre 2019. Black M et Maître Gims citent l’artiste en exemple. Le rappeur charrie des ondes positives ! Et contre les images négatives accolées au rap, il se réclame fièrement d’une école. Celle d’IAM. L’esprit ouvert à d’autres influences, il s’adonne également aux featurings qui dépotent avec l’Afrique. Collabore avec Magic System sur Chérie Coco en 2011. S’attaque aux pièges de la migration avec Ahmadou et Mariam sur On a besoin de toi. Aux politiques indignes avec Tiken Jah Fakoly sur Ouvrez les frontières en 2007 et Le monde est chaud en 2019.
Une occasion de brocarder les pouvoirs en place : « C’est sur le dos des mêmes qu’ils font leurs plus grosses recettes/ Il y a le sang d’innocents sur les mains de leurs bullets/ Et ça depuis des siècles (…) Le monde est chaud, parce qu’ils font le show/ Nous manipulent pour se mettre au chaud ». Saïd M’Roumbaba est ainsi. Main sur le cœur, poète du vivre-ensemble. Ce fils aîné d’une fratrie de cinq (deux frères et deux sœurs), n’oublie pas que les artistes ont aussi une responsabilité. Et pas que dans les mots ! Après son implication dans l’aventure des Restos du cœur, sa contribution au sein du projet Paris Africa, Saïd M’roumbaba monte sa fondation caritative pour les Comores en 2018. Vêtements collectés pour les démunis, matériel médical, fournitures scolaires, amélioration d’infrastructures, notamment au profit de Mkazi, le village de ses parents. Il est toujours question pour Saïd de mettre son art et son image au service du plus grand nombre. Normal, s’avoue-t-on, quand on connaît son histoire, déjà relatée dans une autobiographie (« Soprano, Mélancolique anonyme »), parue en 2014 aux éditions Don Quichotte.
Tout y passe ! L’enfance dans les quartiers nord, le collège et l’école coranique, les parents et les amis, les Comores et la musique, les valeurs et les convictions, surtout. De quoi vous susurrer une âme de bandit d’amour, loin du cliché bad boy de la planète hip-hop. « Aujourd’hui, un rappeur, il faut qu’il dise qu’il a vendu de la drogue. Il faut qu’il dise qu’il est méchant, qu’il insulte les mères, les femmes. Moi, je ne suis pas comme ça ! Je suis un père de famille, un mari. J’ai 40 ans et des responsabilités ». Soprano aime ses semblables, respecte les Anciens, sait tendre la main à son prochain : « Ma politique est simple, c’est l’humanisme. J’essaie de ramener de la positivité. Car la positivité, c’est une arme ».



Sopra le mbaba (©Fifou/ DR).
Deux événements l’ont marqué dans sa vie. L’assassinat du jeune Ibrahim Ali par des militants de l’extrême-droite française (FN) en 1995, et le crash du Yemenia en 2015. A la presse, il confie : « Ce sont deux événements fondateurs. Ibrahim Ali, je l’ai connu à la Savine. Nous allions enregistrer dans cette cité et Ibrahim qui était plus âgé que nous, avait son groupe B-Vice. Sa mort nous a fait réagir. C’était le premier vrai contact violent avec le racisme. Ça nous a tellement marqués que l’on a même changé notre manière d’écrire. Le second événement, c’est le crash du Yemenia en 2009. Les Etats-Unis ont eu leur 11 septembre. A Marseille, toutes proportions gardées, on a eu le crash de la Yemenia. 153 morts, une rescapée. J’ai perdu beaucoup d’amis dans cette catastrophe aérienne. C’était terrible ». Un être sensible, donc. Plein de compassion pour ses contemporains, qui le lui rendent bien, quand ils le peuvent.
Dans l’archipel, on l’adore, même s’il ne s’y est jamais produit : « Je voulais fêter les dix ans de ma carrière solo aux Comores, mais on n’a pas pu le faire. Nous sommes en train de chercher un truc pour faire un grand show. Je ne veux pas que les gens croient que je suis venu faire un truc au hasard. Si on fait les choses, on doit les faire bien ». Parole de scout ! Ses fans attendent au pays qu’il les surprenne en beauté. Proclamé « personnalité de l’année 2017 » par le journal Al-Watwan, hissé au rang de Chevalier de l’« Ordre du Croissant Vert » par le président Azali Assoumani, lors du 43ème anniversaire de l’indépendance, Soprano entend offrir son meilleur à sa seconde patrie. En attendant ce petit miracle, il savoure son succès français, devenu exemplaire en son genre ! En 2019, Saïd le mdrumbaba – père de quatre enfants – est entré au musée Grévin de Paris. Manière pour la France des hommages de rappeler que le poète des quartiers nord à Marseille a fait du chemin. De l’underground au jury de Voice, en passant par le Vélodrome et l’Accord Arena Paris.
Sa statue de cire a rejoint celle des plus grands au Grévin. Soprano dit que la première fois qu’il l’a vue, c’était juste « avant qu’il ne fasse tous les détails. J’ai eu comme un malaise. Ça m’a fait bizarre, parce que chez nous, on n’est pas habitué aux statues. Mais c’est le symbole et le fait d’être là qui est fort ! Une statue qui sera à coté de celles de Johnny Hallyday et d’Edith Piaf, entre autres». Commentaire de son fidèle ami Black M: « C’est super bien fait, c’est une fierté. Je le suis depuis les Psy 4. C’est un exemple pour moi. Par son expérience, son acharnement et son talent. Le vrai numéro 1 ». Un commentaire qui ne déplaît pas à Aboudou, jeune fan au Panier : « Je dis qu’il est vraiment trop fort. Il suffit de relier ces cinq albums pour comprendre, de mettre les titres bout à bout pour saisir tout son projet entre les lignes. Ça donne ce truc étrange à la fin : « Puisqu’il faut vivre, la Colombe et le Corbeau fraternisent dans l’urban vibe’s (Cosmopolitanie), afin d’arpenter le mont Everest et de renaître tel le phénix (Phoenix)». C’est cool, non? Moi, je dis que ça ne fait qu’annoncer la suite. Car c’est maintenant que le meilleur va sortir. Et il y a encore du jus, je vous assure. C’est lui, le boss du rap-game à la française, et il est comorien. Une fierté personnelle !!! ». Et tout est dit…
Nourdine Saïd
[1] Pour enterrer son père, décédé du Covid-19, il a débarqué de la Réunion aux Comores, alors que les frontières aériennes étaient censées être fermées. Ce qui a divisé l’opinion comorienne, certains trouvant anormal qu’il bénéficie d’un passe-droit de la part des autorités, pendant que d’autres considéraient le fait normal, eu égard à sa stature de star. Les obsèques du père ont également rassemblé beaucoup de monde dans son village, alors que l’Etat interdisait les rassemblements de plus de 20 personnes à cause de la pandémie..
[2] Contraction de « washikomori ».
[3] Plus de 100 dates à guichets fermés dans toute la France en 2017.