Auteure, compositrice et interprète. Voix profonde, chaude et prenante. Elle évolue sur la scène des musiques du monde depuis plus de 20 ans et vient de signer un dernier opus dans les bacs : « Aman »[1] (paix intérieure). Entre traditionnel et contemporain, la musique de Nawal, résolument acoustique, tisse un harmonieux dialogue des cultures indo-arabo-persane, avec les polyphonies bantoues, les chants soufis, et les rythmes syncopés de l’océan indien. Entretien à l’occasion du Kult.Kom[2], organisé en novembre 2008 au Majungais dans le 10ème arrondissement à Paris.
La question du religieux dans ta musique ?
Djalal ad din Rûmi disait : « Plusieurs Chemins mènent à Dieu, j’ai choisi celui de la danse et de la musique. » Said Mohamed Ben Ahmed Al Maarouf, mon aïeul, disait : « Prier, c’est penser. » Il disait aussi : « Celui qui donne de la joie à tous ses frères, ne serait-ce que pendant la durée d’un soupir, celui-là Dieu viendra tout contre lui. Une prière pendant soixante-dix ans ne rapprocherait pas de Lui comme cela. À l’inverse, si un adepte fait de la peine à son frère, Dieu le rejettera loin de Lui ». Quand je chante, je prie à ma façon. Avec mes mots et mon Être, je prie pour un monde meilleur.
N’y-a-t-il pas le risque d’être vu comme quelqu’un qui désacralise ?
Il n’y a pas très longtemps alors que j’étais au mariage de mon frère aîné, j’ai profité de l’opportunité pour poser la question au cheikh venu le marier. Il a répondu : « Les musulmans de France ne sont pas encore prêts mais en Syrie, en Jordanie et dans d’autres pays, il n’est pas choquant de voir des musiciens inclure Allah dans leur création ». Mais bien avant lui, j’ai décidé d’écouter mon cœur, à chaque fois que j’ai une réponse à trouver, c’est là où se cache ma divinité. Le jour où j’ai posé la question, mon cœur a dit : « Il y aura toujours des personnes qui ne seront pas contentes. L’important est l’intention que je donne aux actions que je fais, qu’elles soient en harmonie avec mes pensées ».

Nawal au TGP, en première partie de Mwezi WaQ.
Vous vous inspirez d’un patrimoine confrérique bien précis, celui des shadhulii aux Comores, dont un membre de votre famille était l’un des plus fervents propagateurs. Il s’agit de Maaruf que vous citez plus haut…
Je ne m’inspire pas uniquement des shadhulii. Je m’inspire de différentes confréries, et même du bouddhisme, et même de l’animisme. Par contre… Oui ! Maaruf m’inspire, ça c’est sûr !
Parler de soufisme en musique dans un contexte où l’islam devient une cible facile pour une large partie du monde, n’est-ce pas se mettre en danger, surtout en ce monde occidental où vous construisez votre carrière ?
Justement, c’est peut-être le moment ! Curieusement, beaucoup de gens me remercient de montrer une autre image de l’islam. Et puis tout a un prix ! Cela me coûterait bien plus si je ne pouvais pas chanter ce que j’ai EN-VIE de chanter par peur de l’avenir de ma carrière.
A la base de tout cela, il y a l’humain qui vous interpelle ?
Oui, l’humain ! Je pense que l’humain est création ou tout au moins co-créateur. Car c’est avec toutes les gouttes d’eau réunies que l’océan existe. L’humain m’interpelle car son équilibre physique, mental et spirituel est, je pense, essentiel à la construction de l’humanité.

Nawal au TGP, en première partie de Mwezi WaQ.
Quel effet cela fait d’avoir à défendre sa musique loin de sa « matrice », loin de sa terre de naissance ?
Ça se passe pas trop mal pour moi.
La quête d’un public de cœur (du pays d’origine) est-elle essentielle, à l’heure où les créateurs écrivent en présence d’un monde de plus en plus complexe et ouvert ?
C’est toujours bon de se savoir aimé et reconnu par sa « famille ». Mais ma patrie, c’est la terre. Et tous les humains sont mes frères.
Cette question pour rappeler que la promotion de votre dernier oups s’effectue à Moroni dans le souci de rendre votre musique plus accessible au grand nombre dans ce pays pays où la musique demeure un produit de piratage incontrôlable. Vous dites vendre votre cd moins cher (5 euros au lieu de 20 à Paris), parce que vous voulez « donner les moyens au peuple d’acheter dans la légalité ».
En effet ! Quand on connaît le niveau de vie du peuple là-bas, il est évident que 15, voire 20 euros, c’est trop cher pour acheter un disque quand on aime une musique. Je pense que à chaque fois que l’on commet un acte reconnu comme malhonnête, on inscrit inconsciemment dans sa mémoire des données qui tuent petit à petit notre dignité, notre fierté. Je veux donner la possibilité aux personnes qui aimeraient acheter mon disque de l’acheter honorablement pour leur fierté mais aussi pouvoir avoir la qualité complète de l’objet (les textes des chansons, les photos, etc…) Je veux ouvrir des possibles. Je veux croire à un monde beau et bon, où tout le monde a sa place. Je pense que la culture doit être ouvert à tous et à toutes. Car elle contribue au développement personnel et à la construction de l’humanité. J’ai eu l’occasion d’apprendre que pour lutter contre la piraterie au Nigeria, les producteurs de films vendent leur film presque le même prix que sur le marché noir. Cela m’a encouragé.
Propos recueillis par Soeuf Elbadawi
Les images viennent d’une première partie assurée par Nawal le 25.01.16 au Théâtre Gérard Philippe à Saint-Denis, à l’occasion d’un concert du groupe Mwezi WaQ.
[1] Aman de Nawal, 20 euros, Dom Distribution. Infos sur Nawal et ses dates de concert : http://www.nawali.com
[2] Kult.Kom I Une autre vision de la culture comorienne. « Des retrouvailles dans un restau parisien tous les trois-quatre mois. Découverte d’une cuisine issue d’un territoire voisin du nôtre en termes d’imaginaire. Rencontre avec des acteurs culturels se réclamant des Comores. Des artistes, des écrivains, des agitateurs invités à parler de leur travail. Show musical, débat d’idées, performance théâtrale ou encore projection de film. Les idées ne manquent pas. Avec livres, disques, films ou encore médias servis sous plateau. Ni conférence débat, ni meeting. Invention juste d’un réseau de solidarité culturelle inédit et échanges de vue ». D’après une idée de Washko Ink. Avec des acteurs de la culture comorienne en France : Abderemane Boina Boina, Djamal Msa Ali, ismael Mwinyi Washili, Soeuf Elbadawi…