Zangoma toutes…

Il y a longtemps que les Comoriens en rêvaient. Baco à Maore l’a pensé, conceptualisé, poussé au-devant de la scène. Eliasse et sa bande viennent de le capitaliser. Ainsi s’explique la marmite sacralisée du zangoma, aujourd’hui.

On n’avait rien vu de pareil depuis l’époque du folkomorocéan, objet multiforme, sculpté jadis par un géant de la chanson comorienne, Abou Chihabi. Cet homme, devenu orchestre à lui tout seul depuis, empruntait à tous les patrimoines pour faire tonner un son, qui soit ancré (archipéliquement parlant), réveillant les spasmes enfouis du Tout-Monde dans le gosier de l’océan indien. Le folk d’Abou Chihabi a pu sonner révolutionnaire par moments, du temps du mongozi Ali Soilih, en se moquant des esprits mal embouchés, qui s’échauffaient sur la même scène, sans parvenir à susciter un déluge. Beaucoup se diront héritiers du pionnier de Traleni et de ses locks traînaillant dans l’ouest parisien, pendant que lui-même revenait sur ses pas, pour s’établir à Maore auprès de sa bonne maman. L’histoire de l’archipel, qui se poursuit d’un bout à l’autre du territoire des Comores, en fait un cas d’école. Mais qui ne se souvient de sa reprise de Cat Stevens ? « Maboto maili o usoni mwangu/ maboto maili hodingoni mwangu/ eba mimi nifadje/ Abu Abu… »

Sa reprise n’a pas fini d’exprimer tout le mal-être de la scène comorienne. On croyait dur comme fer à l’époque sur le fait que les masses allaient transformer les verres à vins en trembo vuruga, sans exiger d’extrême onction. Abou Chihabi, assis sur sa vieille moto, se rendait alors sur les hauteurs de Dawedju à Moroni, invitant ses compatriotes à faire leurs ablutions en mélomane averti. Et depuis… plus rien ! Ou plutôt si ! Des tentatives qui n’ont jamais débouché sur un horizon à l’internationale. On ne dira pas que tous ont échoué. Mais la plupart du temps, on se contentait de se refiler les recettes pourries des managements passés, qui n’ont donné lieu à aucune carrière pérenne dans le monde. Le même geste pour tous ! Un tour sur le podium, et puis s’en va ! Reste cette mémoire en partage. Il en est par exemple qui remontent en souvenirs le fil du folk des années hippies jusqu’aux chœurs racées de Maalesh, en passant par les orchestrations complexes de Boul ou les audaces vocales de Sedo, l’autre miraculé du Traleni, dans les années 80-90. Ce qui fait dire à la scène moronienne qu’elle a pu rénover les fonds de culottes du twarab, qui ont donné vie aux meilleurs des auteurs-compositeurs, d’Adina à Salim Ali Amir, en passant par toute une bande de joyeux lurons que l’on feint d’oublier, à cause de cette récente épidémie du copier-coller (limite plagiat) qui rend le plus vaillant des mélomanes maboul…

Du temps d’Abou…

Des années 1970 aux années 1980, les habitants de l’archipel ont vu se distinguer leurs vedettes locales, avec des effets inattendus sur le moral des troupes. On a souvent glosé sur les têtes à l’envers, une fois aperçues au sommet. Un tour, et puis s’en va ! On n’a jamais disserté autour de leur incapacité à se faire accompagner. La musique est un métier, qui exige du tact et du savoir-faire. Seul, on n’y arrive pas. En même temps, on a vu débouler la tendance des studios fastfood et ses limites. On a vu s’exercer la violence de cette technologie forcée en live. On a vu se rompre le respect dû aux Anciens au nom du mi ndekina. On a vu se perdre le savoir-faire instrumental ancien dans des séances interminables de poker-menteur. Quand les souvenirs remontent, on se demande ce que sont devenus les fameux flûtistes au plexiglas, qui, jadis, inspiraient Rakoto Frah sur la grande île. On se dit que personne n’écoute plus le ngoma-iliao à Domoni, en dehors des mariages dits coutumiers. Quid du violon, de l’accordéon et du ndzumara ? Avec le temps, les instrumentistes se sont faits rares. Certains ont été remplacés par l’ordinateur et les programmations. Une histoire qu’aucune cover ne pourra conter aux jeunes générations, à l’heure où tout le monde éructe pareil au mike. Musiques urbaines, hurle-t-on, dans lesquelles on navigue entre des influences naija, amapiano, beaucoup de solos de kompa, du ragga dance-hall intubé, et toujours un peu de zouk, histoire de montrer que la chevauchée afro du moment laisse ses volets ouverts à tous les vents.

Certains vous feront croire qu’à cette époque, leurs parents écoutaient de tout, y compris du jazz et de l’afrobeat, de la salsa et des rythmes yé-yé, avec un fond de salegy malgache, de maloya réunionnais, de sounds jamaïcains. Mais la question demeure pleine et blessante. Quel son comorien transmettre à la génération à venir ? Quel son méritera son blaze bien taggué sur les réseaux ? Quelle relève, ensuite ? Aucun artiste du cru n’a atteint le graal sur la scène internationale à ce jour. Ce qui génère de troublantes histoires à l’envi. Rien n’aurait-il donc infusé durant ces années passées sur les bancs au contact du monde extérieur ? Au-delà des singularités et des talents, qui, on n’en doute pas, représentent un potentiel incroyable de génie inusité, l’impression que les artistes du coin n’ont rien retenu du passé. Personne n’arrivera seul sur la ligne d’arrivée sans les siens ! Tout comme personne ne comptabilise le nombre d’artistes-pays signés en label – ceux de la diaspora rap et soul ne comptent pas – à l’étranger. Ils sont si peu ! pour être tout à fait honnête. Comme si on ne produisait qu’une musique pour l’écouter entre cousins-cousines, et non pour la mettre en partage avec les autres communautés. On retiendra cependant la dernière tendance en vogue. Eliasse, qui prend le risque de parler d’une musique spécifique (comorienne ? mahoraise ? indianocéane ?), se fonde sur les rythmiques du coin, en lorgnant du côté de la pop qui bouscule. Eliasse & the band commence par prendre son mégaphone, afin d’annoncer le premier d’entre eux, son guide spirituel, pour être plus exact.

L’homme et l’ombre tutélaire, Eliasse et Baco.

Il s’agit de Baco Mourchid, l’intrépide, qui a peut-être dû mal à se dire nommément « comorien » (trop conflictuel, les frères ? trop mortifère, cette appartenance ?), qui invoque surtout son panafricanisme pour dépasser la frontière du trop insulaire et qui dit se souvenir de son premier gambusi, traficoté au village, avant d’aller quémander son reste d’aumône à l’autre bout du monde. On parle là du meilleur parolier que l’archipel n’ait jamais connu depuis les papys du twarab et leur néo prodige consacré (Salim Ali Amir), qui vient d’ailleurs de signer son premier livre aux éditions Kalamu : Tsiono zindji. Baco avec sa poétique née du silence, qui brise le bitume, réveille les mânes, s’est confrontée à la multitude de l’hémisphère Nord, est revenu s’asseoir sur son rocher, en ramenant le Tout-Monde dans une boîte à musique à travers laquelle il retisse du lien, en rappelant la dure vérité des waungwana mrima. On sait tous ce que ça signifie comme délire dans le destin de ces îles. Normal qu’il soit à l’origine du zangoma ! Tant qu’il inscrivait ses pas dans l’ailleurs, on feignait de ne pas comprendre. On préférait voir en lui l’homme expérimental, et il l’est ! Sauf qu’il est aussi autre chose : une sorte de mwalimu de la musique, on va dire, archipélique, pour ne pas lui écorcher les tympans, bien arrimé qu’il est, géographiquement et culturellement. Un mwalimu qui éduque, transmet, conseille, figure la science ancienne des percussions dans ces îles, bien que ne se réclamant uniquement que de Maore la tronçonnée.

Baco à l’avant, Eliasse et sa bande ont suivi. Dans les pas du grand frère ou rien ! Cherchant à incarner cette scène comorienne en mouvement, le petit prodige d’hier, parti des quartiers périph de Moroni, fait montre d’une certaine maturité, aujourd’hui. Il a grandi, forci les biceps, à force de taper le ngoma sur scène. Lui aussi a rêvé d’être un « grand » un jour. Il a surtout appris à s’entourer avec le temps, à se faire accompagner pour courir le « graal » sur les scènes du Nord, tout en gardant son oreille bien accrochée au pays. A l’heure des egos et des discours pleins de désenchantement du maëlstrom, il aurait pu se contenter d’être une individualité de plus. Mais non ! Il a choisi de se raccrocher (hakuroshe) à la profession de foi du mwalimu Baco, en prolongeant sa vision du zangoma. On a toujours besoin d’une histoire derrière soi pour exister. Et le Zangoma a son histoire ! « Ce terme, né de l’esprit visionnaire de l’artiste comorien de l’île de Mayotte Baco, illustre la fusion entre les rythmes de la sono-mondiale avec les sonorités propres aux Comores, de l’Océan Indien et de leurs racines venues du continent Africain. Eliasse, portant ce flambeau, propulse le concept vers de nouveaux horizons (…) une innovation musicale qui fait briller les Comores ! » C’est écrit sur le carton de com. Et une maxime à la Safke (un as de la pop dézinguée) prétend que si petit peut se nourrir, c’est parce que grand a mangé avant, en lui laissant sa part sur la table. Eliasse, contrairement à beaucoup de ses prédécesseurs, a compris l’intérêt de regarder derrière lui. Il sait que le talent seul ne suffit pas à faire décoller les carrières de l’endroit où elles ont été confinées. Il revalorise une mémoire commune, en embarquant son label (Soulbeats Music), ses camarades du collectif Od’Art, dans ce même élan. Tous font front, ont compris sa démarche et l’aident à frapper aux portes.

Extrait du dernier album…

Donc on retient un bout de la fable : il était une fois une musique, venue de Maore, la quatrième île de l’archipel, portée par des enfants de lunes et leurs amis. Quelque chose d’inimaginable est en train d’y naître. Une lumière qui emporte tout le monde. Reste à savoir qui vont s’aligner autour et comment. Car les egos ont bien entendu toujours tort ! Le dernier opus d’Eliasse ne passe pas par quatre chemins. Zangoma toutes… « Une identité musicale unique », lit-on encore sur les cartons. Le premier titre de l’album parle du lien, Nduzangu. Nduzamndru uronvi, disent les Anciens. Après le folkomorocéan, le zangoma, digère tout le background, du twarab au mgodro, en passant par le mlelezi et le siripiti (encore une spécificité archipélique, dont nous ne savons pas grand’chose, avouons-le), à la table du rock et de l’afrobeat, et, surtout, il émerveille.  « Eliasse nous invite à une exploration musicale où chaque titre révèle une facette de son engagement artistique et émotionnel, faisant de « Zangoma » un hymne à la vie, à la culture comorienne et à la résilience des peuples », apprend-on. L’appel d’Eliasse suppose que les artistes de l’archipel puissent continuer à entretenir un lien profond entre eux, au-delà des colères articulaires de l’establishment politique, qui voudrait que le pays connaisse quatre destins désarticulés. Ce samedi, ils seront tous Chez Alriq, lui (Eliasse) et ses potes. Ne manque au programme que leur fundi déclaré – Mwalimu Baco – pour faire « tableau complet ». Certains sortiront de la ginguette bordelaise, en parlant de bonne vibes, ignorant sciemment que tout ça ramène aux mêmes souvenirs d’archipel que tout le monde aimerait voir notifiés. La musique comorienne est en train de se relever. Avec un nom de genre au fronton. Une histoire de flambeau et de relève entre Baco et Eliasse. Que disent les autres camarades présents sur cette scène ? Peut-on vraiment faire de la musique, sans souscrire à un peu de politique dans le geste ? Faut tomber la chemise comme disait Zebda, si on veut que ça marche…

Soeuf Elbadawi

Zangoma, l’album, est disponible sur toutes les plateformes, en cd et en vinyl : https://www.soulbeatsmusic.com/boutique/eliasse-zangoma-cd/

La photo de Baco est signée de Isma Kidza, fils de Pigeon voyageur.