« P » comme patrimoine

Moroni et son Kalawe relancent le débat sur le patrimoine. Il en est qui pensent que les médinas historiques vont booster l’économie et obliger les éternels bouffeurs d’exotisme au sourire. Moroni ne voudrait surtout pas être la dernière sur la liste à profiter de ce boom annoncé…

Moroni, sa baie et ses riverains. On parle peu du projet initié par le saint soufi El-Maaruf, un bâtisseur campant l’espérance depuis la cité de Undroni[1], ce chef-lieu dont s’est emparé l’État colonial pour ériger sa capitale, que l’on dit « rapatriée de Daoudzi ». Ces dernières semaines, ils sont un certain nombre à s’inviter sur l’ancien quai aux boutres, avec au programme l’idée de se débarrasser des déchets et des odeurs de kwasa – carburants et autres saletés – afin de retracer une perspective. Personne ne se demande d’où arrive cette initiative, qui semble en apparence improvisée.

Il y a eu quelques tentatives, auparavant. À l’époque du président Ahmed Abdallah Sambi, un ancien directeur des hydrocarbures avait remué les eaux de la baie pour se racheter une image, auprès de la population. Aux riverains, on fourguait alors l’idée de revivre un temps de baignade innocente, les belles heures du Mongori où l’on se jetait tête avant dans l’eau, les matchs de foot inter quartiers sur le sable fin. Certains songeaient même à relancer le commerce des boutres à cabotage. Ils ne supportaient plus de voir les petites embarcations de pêche, bien qu’ils aient permis de relancer l’économie de Badjanani, ce quartier, qui, déserté par certains de ses légataires, accueillait désormais les frigos à pwere _ la bonite. Une économie souterraine, survivant entre les ruines fumantes de la médina.

Puis il y eut les promesses non-tenues du monde des affaires. Certains parmi eux s’amusaient à tracer les plans d’une marina imaginaire accueillant les touristes, ainsi que leurs monnaies sonnantes et trébuchantes, un peu comme à Zanzibar. Mais la ville avait dû mal à suivre. Quand on a parlé d’un fonds américain, décidé à soutenir la réhabilitation du Dhwahira, le palais où siégeait Saïd Ali Mfawme, le dernier sultan ntibe, des têtes de lézard au soleil se sont levés, confiantes en l’émergence d’un nouveau monde, bien avant que l’on ne se rende compte que ledit palais s’était transformé en cendres _ comme nombre de sites patrimoniaux, abandonnés à leur sort depuis des lustres. Avant eux, un fils de la cité, architecte prodige, ailleurs, avait tenté, non sans peine, une manière de capter les fonds et l’intérêt des gardiens de la cité. Personne n’a voulu suivre. Tout le monde parlait d’une manne à venir des partenaires étrangers. L’enjeu, qui consiste à miser sur des murs décrépis, menacés de ruine, n’a pas pris, à l’époque.

Ujumbe, Mutsamudu, fleuron du débat sur les sultanats historiques à inscrire sur la liste de l’Unesco.

Il a continué à nourrir les débats, d’autant qu’à Mutsamudu, Fatima Boyer (du Collectif du patrimoine des Comores) a suscité de l’envie, avec tous les efforts qu’elle a déployés pour restaurer l’Ujumbe _ palais de sultan. Une fièvre de la réhabilitation a donc pris dans ce paysage défalqué. Elle a même fini par être revendiqué par des associatifs, sans moyens. Le questionnement nouveau autour des ruines du passé s’est fait jour de manière surprenante. Une vague de militants, prétendument actifs sur le terrain, se contente cependant d’élaguer la plupart du temps autour des sites et d’apposer des panneaux sans projet réel, en espérant une manne financière à venir, soit de l’État, soit des partenaires étrangers. Etienne Chapot, le nouvel ambassadeur de France à Moroni, est parti récemment visiter la médina, et l’on a applaudi. On ne sait jamais ! Il pourrait mettre la main à la poche, au nom de sa diplomatie d’influence. Car il n’est plus question de patrimoine, en réalité, mais d’opportunité économique.

Qu’est-ce qui va le plus rapporter en termes d’image et de sous ? Sachant qu’un ambassadeur à l’international, un certain Mohamed Badjrafel, connu pour être prophète en dehors de son pays, a eu l’idée de reprendre le dossier de l’inscription du patrimoine à l’Unesco. Jackpot fantasmé ! On y a cru, tout le monde s’est mis au garde à vous, mais nul débat n’a eu lieu sur l’intérêt d’égayer ou non les murs dévastés, sachant que de l’autre côté l’immatériel est en train de disparaître, sur place. H ! Si ! Le zifafa s’est fait inscrire sur la liste des patrimoines à protéger ? Sur la base de quels critères objectifs ? Nul ne sait ! La bataille du patrimoine est devenue ce jeu que se livrent certains acteurs, issus de l’entre-soi féodal et au nom d’un prestige perdu, pour beaucoup. Le ridicule ne tuant pas, on trouve nombre d’espaces labellisés, attaqués par des formes d’envahissement liés à dame nature, qui, elle, donne l’impression de vouloir reprendre ses droits, sans que les inscriptions affichant la promotion des lieux – qui porte, elle, le nom d’un bailleur étranger, comme la coopération française – n’ait été discutée.

À n’y rien comprendre ! D’autant que personne ne parvient à expliquer le désintérêt affiché par ceux-là même qui vivent au milieu des vestiges du passé. Les héritiers que l’on dit « consacrés » se montrent rarement intéressés par leurs propres biens, sauf si bien sûr se profilent l’opportunité d’enrichissement, à tous les niveaux. Il en est qui pensent que les ateliers et les discours ronflants sur le patrimoine ne sont là que pour servir l’existence de ceux qui les tiennent en public, et non pour servir le legs, aujourd’hui en souffrance. Au ministère de l’aménagement ou de la culture, on paraît dépassé par ces avancées, bien qu’on y soit persuadé que le patrimoine ne peut se résumer au seul bâti des sultanats historiques annoncés. On ne le dit pas jamais, quand certains brandissent, comme au CNDRS, le label de l’Unesco pour passer leur chemin en toute quiétude. Est-ce vraiment suffisant pour qu’on croie en la possibilité de défendre le bien commun dans un débat aussi discutable ? Car il est difficile de défendre des projets qui ne convainquent même pas le riverain. Que peut-on dire des échanges récents sur le patrimoine, au-delà des discours, des labels ou des investisseurs, qui suggèrent des processus voilés de gentrification, prenant appui sur l’intérêt supposé du touriste ? Qu’est-ce qu’on patrimonialise, et pourquoi ?

Gerezani, Itsandra.

Il y a des années, les bons croyants allaient jeter une petite pièce à dix mètres de la mosquée de Mtsangani pour réaliser un vœu. Cet endroit magico religieux est aujourd’hui muré, rendu inaccessible. Le patrimoine populaire et ses ziara au caractère paganiste certain, remontant à l’époque des pratiques animistes et non-islamiques, a été effacé du legs d’une certaine manière par les nouveaux imams à la barbe rêche. Encore heureux, si vous trouvez une personne prenant les djinns à témoin pour la moindre de ses décisions en mode survival. Difficile en tous cas de défendre officiellement ce type de pratiques, bien qu’il s’agisse des legs les plus séculaires. Il aurait fallu protéger les sites de ce genre, et non à les céder au plus offrant, en spéculant, qui plus est, sur le foncier, de nos jours minés par les histoires impossibles d’indivision entre les familles. Nul n’a idée des sorts que les branches d’une même fratrie se jettent au visage pour être sûr de l’emporter contre le cousin de l’autre lignée. Les parents, parfois, oublient de signifier que tout n’est pas à vendre, pas même un bout de quartier dans la médina. Quant à l’État, il fait le mort, pour ne pas avoir à les départager.

Arrive ensuite l’autre discours aux relents coloniaux. Celui qui consiste à réhabiliter des sites d’exploitation mercantile, appartenant aux descendants de certaines familles coloniales. Il y a quelques longues années, l’ancien ministre Mohamed Saïd Mchangama avait, semble-t-il, suscité une réaction acerbe (que nous n’avons plus retrouvé sur le net, ni dans les archives, mais dont se souvient encore l’auteur) du journaliste Ahmed Ali Amir, sur une affaire délicate concernant la réhabilitation possible du site de Shongonduda, dont on connaît le narratif lugubre. Un membre de la famille Delapeyre avait souhaité le promouvoir, oubliant que des vies comoriennes y avaient été sacrifiées, au bénéfice de l’incontournable colon. Mais il n’est plus besoin de s’étonner. Des acteurs de cette scène culturelle avaient clairement embrassé les contours de ce discours, gagnés sans doute par la nostalgie d’une expérience coloniale qu’ils n’ont pas connu et dont ils n’ont retenu que des bribes. Voir le pano du Collectif du patrimoine à Ndzuani, avec la mention dessus d’une coopération française agissante, sur un site d’exploitation de sisal dans le Nyumakele, où l’on tranchait certaines mains et fouettait les esclaves, en laisse plus d’un perplexe, mais se comprend. La coopération française n’a aucun intérêt à rappeler les heures sombres de son histoire aux Comores. Ceci ne tient d’ailleurs pas compte d’un bâti colonial que les avocats de la capitale s’amusent à dépiauter (les maisons Grimaldi), avec le soutien des autorités judiciaires, dit-on.

À la suite de l’affaire dite de Shongodunda, Ahmed Ali Amir s’était étonné que l’on veuille tailler des éloges aux ruines à l’abandon du règne impérial. Mais peut-on se passer d’un débat autour de tous ces lieux ou ces bâtisses, où l’on a souvent subi l’opprobre ? Certains bâtiments à Moroni ont bien sûr été recyclés, depuis. Dar Saânda, hôtel Karthala, Sococom. Mais si on admet que les sultanats, pour parler d’autre chose, ont laissé un patrimoine qui interroge, on peut aussi s’assurer de son utilité, après restauration. L’argument du touriste ne peut suffire, à moins de penser le pays comme un zoo. Fatima Boyer espérait transformer l’Ujumbe à Mutsamudu en espace culturel, avec des résidences d’artistes – et pourquoi pas ? – à la clé. Que deviendront les sites du Kapviridjewe à Iconi ou du Gerezani à Itsandra, une fois restaurés ? Des musées ? Pour quel type de missions ? Les touristes ne ferons pas taire les inimitiés entre les acteurs engagés dans ce travail de réhabilitation du passé ? Y a-t-il une vraie politique, au niveau étatique, pour emboîter le pas aux initiatives prises sur le plan associatif ? Que devient le Kalawe de Moroni, une fois débarrassé de ses odeurs de carburant ? Le sable de plage, qui y était, ne reviendra certainement pas. Doit-on imaginer la marina promise avec ses boutiques de cartes postales et ses fastfoods bon marché ou peut-on espérer l’émergence d’une véritable économie, qui se situe au-delà des tourismes de masse ? Ceux qui font du rentre-dedans à pas rusés aux côtés de l’ambassade de France auront-ils gain de cause ? C’est la tendance du moment…

Houss B.


Image à la Une, le Kalawe en images par Aboudou Jacques.

[1] Là où il fait bon vivre ou, autre sens, ceux sont de l’autre coté de la rivière. L’État colonial a réussi à imposer le sobriquet de Moroni (le feu ou encore dans la rivière, emporté), et lieu et place.