Formé à l’ORTF, Cherif Saïd Mohamed a œuvré ensuite de longues années au sein de Radio Comores. Il est connu pour avoir sillonné les localités de Ngazidja, afin de réaliser reportages et captations sonores, auprès des orchestres de l’île durant les années 1970.
Quarante ans à Radio Comores, autant dire que le métier n’avait pour lui point de secret. L’ancienneté et la polyvalence faisait de Cherif un incontournable de ladite maison. Il était à la régie, derrière la vitre du studio, courrait tout Ngazidja pour les reportages. Il intervenait même au niveau des émetteurs implantés sur les hauteurs de Haboho. A la radio, Cherif Said Mohamed était un technicien reconnu _ l’un des premiers. Il y a marqué les esprits notamment pour sa volonté de transmettre un savoir-faire aux nouvelles générations.
Celui qui travaille trois ans à l’hôpital de Mamoudzou, en tant que comptable, ne pouvait pas imaginer que sa carrière allait virer soudainement pour un autre domaine, plus passionnant, du moins à ses yeux. À Maore, il traîne dans les milieux de la musique, et de là, il bascule dans le monde de la radio. « L’administration mettait en place la première radio, basée à Mayotte, pour les quatre îles. Ses connaissances dans le milieu de la musique l’ont poussé dedans. On lui a dit si tu es intéressé, on peut te prendre » raconte son fils Karim.
Cherif rejoint l’ORTF dans les années 1960, bénéficiant par la suite de plusieurs formations, à Paris. Il en revient formé en technique de prise de son. « Il nous parlait de la première fois où il a capté le son d’un orchestre symphonique. Ça n’était pas simple. Il nous parlait des 40 instrumentistes qu’il devait enregistrer en même temps » poursuit Karim, en évoquant la formation du père. Du siège au lieu-dit La Ferme à Maore, la radio est délocalisée à Ngazidja en 1967. Cherif suit le mouvement et vient s’installer à Moroni, sa ville natale qu’il ne quittera plus. Même quand on lui offre, en 1975, au départ des français, un nouveau poste en Nouvelle-Calédonie. Il choisit de rester auprès de sa famille et continue de servir au sein de la station, devenue Radio Comores.



Cherif Saïd Mohamed. Ténor du temps où il évoluait en musique. L’entrée de la station de l’ORTF à Maore.
Journaliste à la Radio, Papa Djambae se rappelle de lui : « Cherif était populaire à la radio. Parce qu’il a enregistré tout le monde. Depuis les chansons de Mohamed Hassan et celles de Mbaroukou, Taanchik, Aouladil’Comores, Asmumo, etc. Pour nous, qui sommes arrivés après, Cherif était un symbole ». Muni d’un Nagra, Cherif a sillonné les localités de Ngazidja pour enregistrer les orchestres villageois des années 1970, pour l’émission d’Abdallah Mansoib, entre autres : Habari zo Ngazidjani. Une période marquée par une certaine émulation : « Ils envoyaient une lettre pour annoncer leur venue dans telle ou telle localité. C’était un évènement, la radio qui se déplace. Le village s’impliquait. Les rues étaient nettoyées, l’orchestre du village répétait encore et encore la chanson qui sera jouée et diffusée à la radio. On préparait des festins pour accueillir la radio. Certains se déplaçaient même des villages voisins pour voir le spectacle. Pendant la diffusion, tout le monde prenait place à côté du poste radio » poursuit Papa Djambae. Sur une époque qui semble si éloignée, que les plus jeunes auront peut-être du mal à se représenter…
C’est par ailleurs durant ces tournées que Cherif participe à nourrir à la radio un fonds de documents sonores, témoignant de ce temps. « Il a fait 40 ans à la radio, il a enregistré beaucoup de musiciens » témoigne Karim, évoquant d’ailleurs une démarche, ne se cantonnant pas au seul domaine de la musique. « Il faisait un travail autour de la parole des anciens : les conteurs, tous ceux qui portait une mémoire collective, et aussi les discours politiques, etc. ». De cette mémoire recueillie, le technicien gardait chez lui certaines copies des bandes, comme pour les prémunir du néant à venir. Et son instinct s’avère légitime, vu que les archives de la radio ont fini délaissées, noyées pour certaines dans la flotte. Karim Cherif se rappelle d’un jour où son père est rentré du travail, gagné par le dépit. « Il disait : là ils viennent de tout changer, ils nous ont mis des systèmes numériques avec des cds, des disques durs. Et toutes les bandes sont jetées dehors ». Et le fils de lui répondre : « T’aurais dû les ammener à la maison. Mais il m’a dit non, moi j’ai mes doublons que je garde ici ».



Feu Abdallah Mansoib, enregistrant dans les villages. Les archives de Radio Comores dans la citerne…
Sur cette question des archives, Papa Djambae relate les conditions inadaptées de conservation : « Quand les changements ont commencé à la radio, ils ont récupéré les bandes et les ont placés dans un local, qui était initialement une citerne. Il n y’avait pas de climatisation et c’est ce qui a détruit toutes les archives de Radio Comores ». L’ancien journaliste déplore la détérioration des lecteurs de bandes. Ce qui a rendu difficile tout travail sur les fonds conservés. Ce qui pose également la question de l’entretien du matériel de la radio. Si bien évidemment, les employés de la radio ont une grande responsabilité face à une si grande perte, le journaliste souligne toutefois l’absence d’une politique de à ce sujet de la part de l’État. « Les bandes devaient être conservées, dans un lieu climatisé. Dans les conditions adaptées ».
L’intuition de Cherif à penser en mode « multi-copie » fut bonne. Elle représente encore une chance de réhabilitation des archives radiophoniques. Feu Saïd Hassan Djaffar, surnommé Bodi, lui aussi, ancien journaliste à la radiodiffusion nationale, disposait d’une quantité importante de ses archives. Nul ne sait ce qu’elles sont devenues après sa disparition survenue en décembre 2022. Leur transfert à Moroni a été effectué par un membre de sa famille, mais l’histoire en est là, à ce jour. « Les bandes de Cherif étaient conservées chez lui, chaque personne qui cherchait des archives s’y rendait » témoigne Papa Djambae. Quid de ces bandes ? Les enfants de Cherif, Nassim et Karim, que l’on a rencontrés, sont ouverts quant à une exploitation de ces dernières, tant que cela participe à valoriser une mémoire du pays et, au passage, le travail de leur père, décédé à Moroni en décembre 2015. Un hommage national lui a été rendu, en présence du président de la république.
Fouad Ahamada Tadjiri
Image à la Une, Cherif Saïd Mohamed à ses débuts.