Le groupe né à Maore dans les années 1970 a d’abord défendu l’indépendance, avant de montrer patte blanche aux départementalistes. Un article de Lisa Giachino, paru dans le Kashkazi n°30 de mars 2006.
Guitares de bric et de broc, musiciens chevelus et paroles un brin opportunistes : pour les 40-50 ans d’Handrema, le groupe Scolopendre est resté le symbole de la « grande époque » de leur village. « Il y avait les Rapaces de Pamandzi, les Globizin de Mamoudzou, et nous avons eu le 3e groupe », raconte Ahmed Abdoul Anziz, l’un des guitaristes. « On imitait les musiques africaines. Dans nos banga, là-haut, pendant que les gens dormaient dans le village, tous les soirs c’était l’ambiance. Le week-end, les gens nous demandaient de les faire danser. Au début c’était un groupe familial : les oncles, les frères, les cousins. Aucun de nous ne connaissait le solfège. Sans avoir appris quoi que ce soit, on a commencé à jouer tout seuls. Il y avait trois guitaristes et du chant. On avait donné un modèle de guitare à un menuisier et il en avait fabriqué. Les cordes étaient du fil de pêche ou des brins de fer des roues des bicyclettes. »
Le groupe à une époque récente.
Les “Scolopendre” empruntaient parfois les guitares électriques des Rapaces, même si le célèbre Papa Joe, qui était aussi un redoutable meneur de commando soroda, s’impatientait. « On avait une manière de régler nos guitares qui énervait les Rapaces, quand on leur empruntait les leurs, on les déréglait », explique Ahmed Abdoul Anziz. Porteurs des revendications du village, les “Scolopendre” ont abandonné leur engagement indépendantiste, en même temps que les habitants. « Quand il y a eu le renversement politique, des commandos de villageois du nord venaient nous mettre la pression », affirme Daoudou Soulaïmana. « Mais ils ont compris qu’on était revenus à la raison. Quand le mouvement a pris de l’ampleur sur le territoire, on a commencé à baisser les bras. »
Ahmed Abdoul Anziz se souvient ainsi d’une chanson remaniée pour convenir à l’air du temps. « Les paroles défendaient la cause comorienne », décrit-il. « Ça disait Moina entshi na ri hime rifanye hazi : « Jeunesse réveille-toi pour travailler ». C’était en référence aux mudiria d’Ali Soilihi que pas mal de gens d’Handrema soutenaient au début. Ensuite, on disait Ritembeye Komori, « Voyageons dans les îles Comores ». J’ai modifié les paroles pour dire : « Voyageons en France. » Le vent avait tourné, on voulait que notre musique soit écoutée. La chanson, on l’entend encore sur RFO. Mais on sent bien, quand on arrive à cette phrase, qu’Ibrahim hésite, parce qu’il avait l’habitude de dire : « Comores ». Outre les chansons d’amour, « qui décrivaient tout ce qu’il se se passait dans le ménages », les “Scolopendre” sont alors devenus le porte-parole du village délaissé qu’était devenu Handrema.
La nostalgie d’une musique datée dans le rythme et le texte.
« On a commencé à composer, et puisque le groupe était connu dans l’île, c’était l’occasion de faire passer le message qu’Handrema était classé pour des raisons politiques », indique Ahmed Abdoul Anziz. « On faisait des tournées, tout le monde aimait le groupe. Une chanson lançait un appel, disait qu’Handrema faisait partie de Mayotte, même s’il avait été autrefois serrelamê. On n’avait pas d’école, pas de route, pas de dispensaire. Quand quelqu’un était malade, on devait aller en pirogue jusqu’à l’hôpital de Bandraboua. Les chansons étaient pour nous un moyen d’être entendus par la population mahoraise. On jouait partout, même dans les villages très départementalistes. »
Le « grand chef » de “Scolopendre” est décédé il y a peu. Un autre est devenu djaula, a brûlé toutes ses photos de l’époque et ne veut plus en entendre parler : « Quand je veux le chatouiller, je mets la cassette », rigole Daoudou Soulaïmana. Un quatrième larron, Ben Ali, est chauffeur de transports scolaires et vit aujourd’hui à Bandraboua, tandis que l’un des compositeurs habite à la Réunion. Le groupe renaît timidement aux mains d’une nouvelle génération, sous le regard évidemment sceptique des vieux de la vieille.
Revival.
Handrema affiche désormais haut et fort son allégeance à la pensée dominante de la départementalisation… même si les souvenirs des serrelamê sont loin d’être effacés. « Si on revient dans le passé, les autres vont croire qu’on est contre le système », lance un habitant. « Mais ça reste, on en discute à peu près quotidiennement. On se rappelle les bons souvenirs, même les mauvais, sur la place, le week-end », tempère Ahmed Binchehi, instituteur à Cavani. En prenant bien soin d’en parler sur le ton de la plaisanterie. « Aujourd’hui, on raconte des bêtises, et tout le monde rigole », sourit Daoudou Soulaïmana. « À l’époque, c’était risqué mais il y avait de l’ambiance. J’aimais beaucoup les chatouillements. On m’avait aussi étalé du poisson sur tout le corps… Il y a des villages où les serré-la- main ont beaucoup plus souffert. »
La transmission de l’héritage, même en version comique, n’est cependant pas garantie. Assis sur un bout de pirogue, quatre adolescents jouent au mraha. « On a appris au collège que Mayotte avait voulu rester française, c’est tout. Normal, l’indépendance c’est galère. Les serrelamê ? On ne sait pas ce que c’est. Nos parents ne nous en ont jamais parlé. »
Lisa Giachino