Histoire d’un monument ignoré de l’oraliture comorienne. Le vieux Mandalupa, une centaine d’années sur le dos ou presque, poète itinérant dans la région du Hamahamet. Un homme habité par les conversations, notamment avec le monde des invisibles, bien qu’on ait tendance à l’oublier…
Ce pays aime célébrer les parcours d’exception. Celui de Mandalupa n’entre néanmoins pas dans les catégories consacrées. La nature l’a doté de dons, qui ont marqué la scène culturelle durant la décennie 1960 à Ngazidja. Mais Mandalupa n’est pas l’artiste culte que retient souvent la mémoire collective. Comment une épopée aussi extraordinaire que celle de cette icône de la culture comorienne peut-elle demeurer autant dans l’ombre ?
Il ne reste presque aucune trace de la geste de Mandalupa dans l’île. L’homme s’est construit une réputation de danseur exceptionnel dans le tari la ndzia, en emportant les cœurs de ses concitoyens par un pas signant le début d’une gloire, avant de lui faire sillonner le Ngazidja, de cité en cité : « Les gens venaient jusqu’ici me chercher pour danser et égayer leurs cérémonies ». « J’avais 15 ans lorsque j’ai commencé à chanter et à danser ». De l’avis de la génération qui l’a admiré sur scène, il excellait dans toutes les danses du répertoire.
Mandalupa au micro d’Imrane à Buuni en 2025, lors du torunage du clip Mavuza landa.
Le mélomane aurait hérité de sa mère – une chanteuse de berceuses – une poétique, caractérisant et sublimant ses propres créations musicales. Il s’initie tôt à la scène avec l’Aouadil’zamane _ le groupe qu’il a fondé et qui donnera plus tard l’Association musicale des jeunes de Seleyani. Ses passions amoureuses et les événements alentour lui inspiraient ss compositions spontanées, qui n’avaient nul besoin de papier, ni de texte. L’oraliture dans toute sa démesure…
Le twarab de ces années-là porte encore son empreinte. La discographie de cette musique venue du monde swahili, lui doit ses meilleures mélodies avec des titres comme Téléfoni, Ninga, Pwapwayi. Parmi les morceaux les plus connues, Nyamba, « métaphore d’une fille ingrate, menant une double vie à la fois en mer et sur terre ». Autre titre, Makonokono, reprise des années plus tard par le chanteur Farid Youssouf. L’un des rares titres gravé sur disque, disponible sur les plateformes, grâce à la célébrité du compositeur émérite de la ville de Mbéni.
Ahmed Toiouil, jeune réalisateur, préparant un documentaire sur la vie de Mandalupa, pense que l’artiste compte une vingtaine de chansons « non écrites, non enregistrées, mais interprétées de bouche à oreille par plusieurs groupes de twarab ». Evoquant le meilleur conteur qu’il ait connu, le réalisateur reste admiratif. « En l’écoutant raconter, je me suis aperçu qu’il avait une capacité d’interprétation incroyable. Quand je suis venu tourner mon film en 2021[1], je lui ai fait jouer le personnage du mgangi et je peux dire qu’il a été remarqué dans ce rôle d’acteur par le public », L’artiste Soeuf Elbadawi en est également convaincu, lui qui l’a convié dans un clip, Mavuza Landa[2], pour lequel il a prouvé à 90 ans, qu’il n’avait pas perdu ses talents d’acteur. « C’est après l’avoir vu sur le net, suite à la vidéo d’un homme de média, Lihoma, et après en avoir parlé avec Toiouil que j’ai eu cette envie de l’embarquer dans mon histoire ».




Mandalupa à Seleyani. Au milieu, Mandalupa dans le clip de Mavuza Landa.
Aucune image n’en témoigne cependant aujourd’hui. Aucun enregistrement sonore ne rend non plus grâce à la poétique d’un artiste, qui a pourtant donné nombre de ses titres au twarab. Approcher l’homme, c’est se rendre compte de la manière dont l’histoire l’a desservi. Ahmed Toiouil regrette que les artistes qui ont repris les compositions de Mandalupa ne se soient jamais sentis redevables, ne serait-ce qu’en le créditant comme auteur. Ce principe a du mal à être intégré, même par la nouvelle génération qui carbure au niveau national. Lihoma qui n’a pas résisté à l’envie de le filmer en l’écoutant raconter ses exploits, le temps d’un trajet entre Mbéni et Moroni, se demande comment la réputation de Mandalupa a pu s’évanouir, au point que « la jeune génération ne voit en lui qu’un vieillard au discours nostalgique ».
Moussa Said, auteur d’un ouvrage d’hommage aux poètes ayant marqué l’histoire à Ngazidja n’arrive pas à s’expliquer que « Mandalupa n’apparaisst pas sur la bande sonore d’une émission de Radio-Comores en 1973, consacrée à Sélayani, sa terre natale ». L’énigme se comprend aisément, en relisant la légende d’un artiste dont le récit emprunte les détours d’un parcours cyclique. Tantôt sous les lumières, porté au sommet. Tantôt relégué sous les projecteurs. « J’ai donné tout ce qui m’arrivait en bouche parce que j’ai voulu être connu », se désole aujourd’hui Mandalupa dans un ultime mouvement d’introspection _ Lui, qui a toujours refusé d’échanger sa dignité contre de l’argent, bien animé par la seule ambition « d’être connu comme d’autres le sont pour des raisons différentes », dit-il.
Au crépuscule de sa vie – certains lui donnent plus de cent ans d’âge -, l’icône assoupie traverse un long chemin tissé d’’amertume. « Ngami dja legueni », parlant de lui comme de cet ustensile dont usent les Comoriens pour un gâteau qui va, paradoxalement, porter le nom d’un autre ustensile : « mkatre wa sinia ». Il se sent utilisé, tel un vieux papier dont on ne retient plus que le contenu. Retour sur un parcours coursé par les déceptions. Appelez-moi « mdjizi wa makaratasi » ! Telle une exhortation sur un destin qui n’aurait récolté que des broutilles sur le passage. Derrière la nostalgie qui le gagne, Mandalupa essaie désespérément de ressortir de l’ombre, plaidant lui-même la reconnaissance des actes posés, explique Ahmed Toiouil.
Mandalupa, interrogé par Imrane à Buuni, lors du tournage de Mavuza landa, le clip de Mwezi Waq.
De son vrai nom Kader Mohamed Mlayili, Mandalupa s’est retiré avec les siens à Seleyani, sur les bords de l’océan, près d’une ancienne cheminée volcanique souterraine, dont on dit qu’il fait le lien entre le village et le shungu du Karthala. Dans les sentiers de ce littoral, un morceau de bois, lui servant de canne, porte le poids du temps perdu et l’héritage d’un passé qu’il rumine dans l’indifférence inexpliquée de la part de ses contemporains. D’autres histoires se racontent dans son dos. « Le personnage est ainsi condamné à une servitude des djinns par de puissants marabouts du Hamahamet qui l’ont désigné « mdrumwoi wa mdji », explique le cinéaste Toiouil, qui l’a côtoyé deux mois durant pour préparer son documentaire. Un épisode qui vient brosser le portrait complexe d’un personnage qui a la double faculté de parler aux humains et aux djinns.
« Quand il fallait faire des offrandes, c’est Mandalupa qui était chargé de les apporter aux djinns. Contre les catastrophes, il devait veiller sur l’océan ou dormir dans des cimetières au contact du monde de l’invisible. En 1997, il a passé des jours et des nuits dans un baobab pour supplier les esprits de partager leur parcelle, afin de construire le terrain de foot de Mbeni ». L’homme est ainsi tenu par des liens de servitude envers les invisibles, un pacte le mettant au service de fortes personnalités de la ville de Mbeni, qui cumulent parfois leurs propres positions de wagangi avec leurs statuts de grand notable. Mandalupa est l’un des rares à pouvoir converser avec ces mondes paralèlles. Un fardeau sur ses épaules, bien après qu’il ait tiré le rideau sur son temps de gloire. Son destin questionne à lui seul la relation à la culture dans cet espace. Pour le chercheur Moussa Said, seule l’écriture peut réhabiliter ce passé qui se dérobe. Il regrette que rien ne soit envisagé pour exhumer les archives – écrites et sonores – de ces univers d’oralité condamnés à la moisissure.
Kamal-Eddine Saindou
[1] Le film de Ahmed Toiouil – Imani – est sorti en 2022 avec Mandaloupa dans le personnage du marabout. L’acteur est également présent dans Chiromani, le second film du réalisateur ainsi que sur des courts série diffusés sur Youtube.
[2]Mavuza landa est un portrait sur un tyran de pacotille, qui invoque les reliques du passé (nde nguu) pour se maintenir au pouvoir, faisant régner la terreur, essayant de partager le pouvoir avec les siens, oubliant les valeurs cardinales scellant la communauté. Dans le clip, on voit le dictateur s’adresser au vide sur la place de Buuni, pendant que le personnage de Mandalupa joue à ridiculiser ce pouvoir en vieux sage, qui a tout vécu, tout vu.