Avec L’Enfant du Vent du Nord, maître Abdoulbastoi Moudjahidi consacre son premier roman à la mémoire d’un survivant du génocide des Tutsi au Rwanda en 1994. Sourire à Gaza permet à l’écrivain Dini Nassur de parier, lui, sur la paix, à travers ses jeunes personnages surmontant la réalité complexe en Palestine.
22 ans après le deuxième génocide du XXème siècle sur le sol africain (le premier étant celui des herero et des Nama en Namibie), maître Moudjahidi revient sur la tragédie des Tsutsi au Rwanda en 1994, en livrant le récit du survivant d’une fratrie de 8 enfants, ayant péri sous les machettes. « José Harerimana, dix ans, fut arraché à l’école par son oncle Evode. En quelques heures, l’enfant fut brusquement séparé de la simplicité d’une enfance joyeuse, de l’amour de sa mère, Erodia, et de l’ombre protectrice de ses huit frères et sœurs. La terreur devint son seul horizon, la fuite sa seule raison d’être ».
Inspiré d’une histoire réelle, L’Enfant du Vent du Nord revisite les charniers que le jeune José devait enjamber pour échapper au sort des siens. Dans une écriture brève, incisive, l’auteur saisit la brutalité à l’état pur dans un élan de réhabilitation de la mémoire contre l’oubli. Un livre-témoignage et captivant sur une tragédie qui a noyé les Rwandais dans des identités fabriquées par le colon et qui a généré une violence méthodique, sans limite, ne connaissant ni loi, ni morale, ni Dieu. « La haine est devenue l’air que nous respirons. Elle a transformé la langue qui nous unit en un ordre de mort », réalise José, dans son errance. Livré à un système d’identification et de catégorisation aiguisé en lames tranchantes, il n’y échappe que parce que les bourreaux et les victimes étaient eux-aussi les proies d’une guerre qui les dépassaient et qui continue aujourd’hui à hanter ce peuple.


Dini Nassur.
On se souvient que Nocky Djedanoum, écrivain Tchadien, avait entraîné une dizaine d’auteurs dans l’opération Rwanda : Écrire par devoir de mémoire, en 1998, soit quatre ans après le génocide des Tusti et le massacre des Hutus _ près d’un million de morts. Me Moudjahidi rejoint une longue liste qui ont écrit sur le Rwanda, mais engendre une série de question, dont celle-ci n’est pas la moindre. Être interpellé par ce qui est arrivé à nos voisins est une nécessité, mais que fait-on des tragédies comoriennes. Les auteurs du cru se désintéressent bien souvent de ce qu’il leur arrive. Ils sont quelques-uns seulement à se laisser interpeller par les drames survenus dans l’archipel en écriture. On pense à Salim Hatubou, Saïndoune Ben Ali, Mohamed Toihiri, Ali Zamir, Soeuf Elbadawi, Abdou Baco. Mais tout se passe la plupart du temps comme si les auteurs du pays avaient du mal à se saisir de leur propre réalité, à nommer le mal qui les ronge de l’intérieur, surtout lorsqu’il est en rapport avec une certaine réalité d’occupation. C’est une question, qui, bien sûr, ne remet nullement en cause la noble démarche de Me Moudjahidi, auteur également d’un ouvrage sur les aspects de la question des Chagos…
Sur un autre terrain, pas plus différent, Dini Nassur chemine lui aussi sur le thème de la souffrance et de l’injustice infligées aux peuples opprimés. Dans Sourire à Gaza, l’écrivain qui a signé près d’une dizaine de publications, fait le choix de miser sur l’amour. En signant un « roman d’espérance au cœur du chaos ». Sur fond de bombardements israéliens, réduisant Gaza en amas de cendres, sur les corps sans vie de milliers d’enfants, Dini Nassur campe deux personnages, Amale et Hauva que tout sépare sur le terrain, mais que le destin réunit dans la volonté de connaître un autre sort. Les deux filles du roman se rencontrent au chevet de leurs parents, sur un lit d’hôpital. Elles ne se connaissent pas. Mais la souffrance qui les fait attendre sur le banc d’une salle d’attente scelle une amitié, et rêvent de partager sur les réseaux sociaux ces instants communs, volés à un quotidien qui leur refuse ne serait-ce que la complicité d’un sourire.
« Nous n’avons pas d’armes. Mais nous avons nos mots, nos visages, nos histoires. Si nous parlons ensemble, si nous montrons ce que la guerre fait de nous, le monde nous écoutera ». Comme une prédiction, l’auteur tire de ces mots la trame d’un sursaut planétaire où le monde, si divisé aujourd’hui sur ce conflit, se surprendrait à compatir face à la relation des deux colombes et à rejoindre leur utopie innocente de faire tomber les barbelés et les miradors, les empêchant de continuer à se retrouver hors de cet hôpital. On peut noter la prudence d’un auteur, qui, au moment où une importante communauté rassemblée mondialement, s’autorise à parler de génocide, parle uniquement d’empathie et de douleur partagée. Mais on peut aussi s’interroger sur la difficulté qu’ont les Comoriens à nommer de tels drames qui rappellent que leur pays, lui, vit encore suspendu, entre vingt résolutions des Nations Unies et une absence de volonté politique de l’État comorien, qui se montre incapable de défendre son intégrité territoriale.



Rencontre autour du roman de Me Moudjahidi dans l’Itsandra.
Ces deux écrits, ces deux regards, élargissent le champ de la littérature comorienne, au-delà de nos frontières, et propulsent individuellement leurs auteurs sur la scène du monde. Le thème du génocide et de l’occupation devrait cependant interroger la place de nos propres histoires et la responsabilité des auteurs à porter cette parole. Pour Dini Nassur, « écrire sur Gaza ne m’éloigne pas de nos histoires. Au contraire, ce livre les prolonge ». L’auteur fait le parallèle entre le destin de l’archipel et celui de la Palestine qui montre que la force « d’un peuple à tenir debout quand tout semble vouloir le faire plier ». Gaza incarne une histoire universelle et « en écrivant ce roman, j’ai voulu relier nos rivages à d’autres rivages blessés ». En même temps, il fait le pari risqué d’un récit qui prend de la distance avec l’actualité brûlante. Le conflit est absent des mots des personnages, remplacé par l’espoir d’une paix rêvé par Amale et Hauva. Faut-il en déduire une lecture qui ramène au bourbier de Mayotte française ?
Abdoulbastoi Moudjahidi concède les similitudes sur les causes du génocide au Rwanda avec les réalités coloniales archipéliques dans leurs motivations. Les massacres sont la tragique conséquence d’une instrumentalisation par la tutelle des groupes composant depuis toujours les habitants de ce pays. Le « simple papier », qui a suffi à opposer Hutu et Tutsi, fait penser au tristement Visa Balladur. Mesure qui a réussi à catégoriser les habitants et à en faire des étrangers sur leur propre territoire d’existence. À Maore occupée, ceux qui chassent et persécutent leurs frères de sang et de culture n’hésitent pas à appeler à « en tuer », persuadés de la complicité de l’administration coloniale sur place. D’une absurdité, l’autre. Ces deux romans arrivent donc à figer un questionnement sur des réalités de proximité et à apprendre des autres que rien n’arrive par hasard, mais par l’inconscience et le silence sur les agissements du dominant, qui divise les peuples pour continuer sa mainmise.
L’autre devient un possible miroir. Le désastre qui traverse les peuples, et rwandais, et palestinien, rappelle que ces mêmes auteurs sont le produit d’une histoire nécessitant des voix pour se faire entendre sur l’autre versant du monde. Traditionnellement, les Comores ont su montrer de la compassion pour les autres. Les artistes l’ont montré en leur temps. Qui ne connaît le Palestine de Salim Ali Amir ? Ceci dit, les auteurs ne sont pas lus dans le texte. Peu de gens ont parcouru les vers de Saindoune Ben Ali, annonçant le vertige du Visa Balladur dans Testaments de transhumance ou ceux de Sadani sur la tragédie des mercenaires dans Sania. Les enseignants de français dans l’archipel en sont encore aux analyses de textes qu’ils n’ont eux-mêmes pas lus. Dini Nassur, tout comme Abdoulbastoi Moudjahidi, ne seront pas certes pas des prophètes en ce pays, mais peut-être que leurs écrits contribueront à forcer l’empathie des autres peuples sur la tragédie coloniale, qui continue d’anéantir les Comores. Parler de l’autre pour mieux se voir est parfois une autre façon d’élargir le combat…
Kamal-Eddine Saindou
Un sourire à Gaza de Dini Nassur, Hello éditions.
L’enfant du Vent du Nord de Abdoulbastoi Moudjahidi, éditions Coelacanthe.