Peut-on parler du narratif-pays plombé à la base ou pas ? Il est aujourd’hui pris en otage par une université française, peu porteuse d’apaisement, lorsqu’elle n’est pas au service de la dépossession. Le débat n’a jamais été ouvert sur ce point, alors même qu’une nouvelle génération essaie de trouver matière à se revendiquer de la terre d’origine.
D’aucuns l’ont peut-être oublié. Mais il y a eu un accroc sur le site Muzdalifa House en juin 2020, à la suite d’un article paru sur l’ouvrage intitulé Le combat pour Mayotte française (1958-1979)[1] de Mamaye Idriss. Mohamed Nabhane, l’auteur de l’article en question, se demandait s’il n’y avait pas eu de « compromis à l’université française » de la part de l’historienne. Mamaye Idriss avait justement commencé par rappeler son parcours familial et militant, afin d’éviter toute méprise autour de sa publication, mais Nabhane se penchait surtout sur la préface, signée Sophie Blanchy : « Est-il possible que Blanchy, par exemple, ne se rende pas compte qu’en usant de termes comme « auteurs mahorais et comoriens », elle prend déjà parti pour le discours sur « Mayotte française » ? Est-il possible d’employer l’expression « peuple mahorais »sans penchant, là où d’autres parleraient plus volontiers de population maoraise ? Des idées disséminées ça et là dans cette courte préface positionnent de facto son propos : « les formations politiques anciennes, très structurées dans les deux « grandes » îles, beaucoup moins à Mohéli et à Mayotte, reflètent les différences des sociétés insulaires ». Parler des différences entre Mayotte et les autres îles sans jamais dire un traître mot de leurs similitudes, sur le plan linguistique, religieux, culturel ou encore des liens de sang est discutable. Il est question dans cette préface de « sociétés que contribua à unifier la période coloniale » : une idée répandue chez les partisans de « Mayotte française ».
Ce que Nabhane signalait, c’était le risque d’altération du discours des natifs, dans la mesure où certains des chercheurs comoriens embarqués par ces réseaux risquent d’être inféodés ou d’être sous pression de l’université française, au point de se retrouver à développer un propos qui diverge, à l’encontre de leurs convictions. L’histoire du narratif-pays reste encore à négocier. L’œuvre coloniale française a fait son effet, mais les habitants de l’archipel ne l’ont pas assez compris. Le récit de l’archipel est de fait pris en charge depuis plus d’un siècle par des « savants » français. Il y a eu les chroniques consacrées de la part des premiers explorateurs. Puis, il y a eu le texte d’Alfred Gevrey, publié en 1870. Un condensé de vérités toutes faites, déconnectées du réel, derrière lesquelles la France s’est longtemps réfugiée, avant que ne paraisse un second opus au détriment des Comoriens, pondu par Urbain Faurec _ L’archipel aux sultans batailleurs, que vient, semble-t-il, de republier Mansour Kamardine, ex-député, adepte de « Mayotte la française ». Une leçon de propagande en réalité, censée expliquer comment la France a réussi à pacifier les rangs des barbares sanguinaires comoriens, du temps de la féodalité. Sans commentaire ! Après, il y a eu Jean Martin, Pierre Vérin, et plus récemment encore, Sophie Blanchy, qui truste tous les jurys universitaires de France pour les thèses soutenues par des natifs. La réalité veut que les chercheurs comoriens demeurent sous influence, dans la mesure où la plupart espèrent une reconnaissance de la part du « camp dominant », qui décide de valider ou non leurs travaux.




Du dominant, des vessies et des lanternes.
Une absurdité ! Certains auteurs, en marge du monde universitaire, en discutent, parfois ouvertement. C’est le cas de Soeuf Elbadawi, qui, dans son dernier texte au théâtre – Je suis blanc et je vous merde[2] – évoque ces « théoriciens », qui « sont tous passés maîtres sous la cave », en évoquant les mêmes noms précédemment cités. « Il ne suffit pas de déclamer le poème dans une marmite de colon pour se sentir beau et fier. A-t-on vraiment idée de ce que l’histoire en chemin comme peau de chagrin ? » poursuit Nkaro, un personnage de la pièce. Sophie Blanchy, un nom parmi d’autres, publie depuis quelques semaines un ouvrage[3] sur les inégalités et les hiérarchies à Ndzuani, qui ne manquera pas de susciter d’éternelles polémiques, à quelques mois des présidentielles de 2029. Non pas que le sujet soit insignifiant, mais la manière dont le propos est orienté (« un précieux éclairage de sociétés sous le feu de l’actualité : celles des Comores et de Mayotte » est-il indiqué) finit de rendre perplexe. Tout en feignant de ne s’intéresser qu’à la chose scientifique, les universitaires français développent d’ordinaire un discours sur le pays qu’aucun chercheur du cru n’arrive à remettre en question. Ils dirigent les travaux de leurs affiliés dans un sens, avec le but parfois de légitimer un pan entier de l’expérience coloniale. Ce qui n’est pas adoubé par eux ne tient pas longtemps sur la place publique. Les travaux de Félix A. Chami de l’université de Dar Es-Salam, qui, en investissant le champ de l’archéologie, démontrent que l’histoire du peuplement des Comores remonte à plus de 3.000 ans avant Jésus Christ, remettent en question une théorie française, qui enseigne que le peuplement de l’archipel remonterait à une époque plus récente. Des chercheurs comoriens, abonnés au réseau hexagonal, s’en offusquent. À quelles fins ? Un historien comme Moussa Saïd, dont la thèse en littérature a été validé par les mêmes, affirmait, lors d’une rencontre au Muzdalifa House que les travaux de Chami restaient discutables, parce que non validées par l’institution (sous-entendu, française).
Ailleurs, l’opinion, inquiète, se serait demandée s’il n’y a pas eu « altération » du regard, si le démembrement archipélique n’avait pas encore frappé. Comme les Moroniens n’aiment pas la polémique, personne n’a levé le doigt contre cet éminent chercheur, dont le parcours n’a été forgé qu’à partir de la relation dite de coopération, entretenue avec l’institution universitaire dans l’Hexagone, qui, en passant, s’est débrouillée pour vider les travaux locaux, afin d’en être le seul maître. Un chercheur (sous anonymat) s’en explique : « Notre rapport à la France a une valeur diplômante. Le remettre en question, c’est comme nous couper les vivres. Même si l’on sait que cette université forme aussi bien que les premiers Coloniaux, manipulant le discours sur ce que nous sommes ». Les wazungu – au sens du prédateur colonial – ont formé, qui plus est, dans une dimension fractale. Les chercheurs comoriens n’ont qu’une vision fragmentée de leurs propres réalités. Ils admettent, à la demande de leurs « encadreurs » français, et pour aller vite, de ne se consacrer qu’à une vision limitée de leur monde. Bourhane Abderemane travaille sur le ntrimba, parce qu’il est originaire de Ndzuani, alors qu’on le sait capable de deviser sur le rapport aux invisibles dans tout l’archipel. Mais avait-il la possibilité d’aller plus loin ? Askandari Allaoui, fidèle à ses maîtres, se consacre au foncier à Maore, alors qu’il navigue sur une portion de territoire qui est seul à détenir le secret de la toponymie héritée des coloniaux. Étudier les terres expropriées sur toutes ses îles exige de retrouver de vieux tracés établis depuis l’arrière-cour de Dzaoudzi, où disparaissent les derniers témoins susceptibles de converser sur ce legs. Salim Djabir, qui, pourtant, bénéficiait d’un certain respect de ses pairs, risquait de finir « pestiféré », pour s’être s’opposé au récit de ses collègues français sur Mwali et le sultanat. Il mettait en effet un bémol sur la théorie de Djumbe Fatima, qui a pourtant l’air d’être repris par bien des chercheurs comoriens.




La volonté de se dire autrement.
Lui préférait se référer à Sultwani Mtsambu, une tradition de dignité et de démocratie, rassemblant la communauté, non pas autour d’un pouvoir vertical, mais plutôt au nom d’une même volonté de générer de l’harmonie et de l’équité entre les habitants. Il pensait que la reine Djumbe Fatima était une invention française, née d’une usurpation, celle de Ramanetaka. À Ngazidja, les travaux incontournables de Sultan Chouzour, salués de près par le même type de jury, n’ont saisi qu’une vision limitée du anda na mila – une singularité de Ngazidja ? – dans cet archipel, où sévit depuis le premier millénaire (selon Damir Ben Ali) la loi du shungu, partagée par tous[4]. Celle-ci ramène au commun d’un ensemble insulaire historiquement constitué, auquel le récit dominant ne souhaite pas faire de place. Avec du temps et des moyens, Chouzour aurait probablement poussé le curseur plus loin. Les chercheurs ont dû faire avec cette fracture de leurs imaginaires, un peu à l’image des politiciens, qui se sont toujours réclamés, chacun de leur fief, et non d’un pays. Mais ils insistent toujours sur cette absence de moyens, permettant de s’investir davantage dans la réalité insulaire. D’autant plus qu’ils dépendent, au-delà de l’adoubement universitaire, du soutien, souvent, de la coopération culturelle française aux Comores. Qui paie l’orchestre, choisit la partition, reconnaissait un jour Damir Ben Ali, fondateur du CNDRS et de l’université des Comores. Ce qui est étrange, c’est que même lorsqu’un politique, Anissi Chamsidine, ex gouverneur de Ndzuani, cherche à ouvrir le débat sur la souveraineté dans Nisisu’ali Intsi, ceci n’est pas une réponse[5], les chercheurs locaux se montrent incapable de s’en saisir. Ils cheminent trop à l’étroit. Comme le concède un jeune thésard, travaillant sur feu Ali Soilihi Mtsashiwa : « J’en suis à mes débuts. Je n’ai pas envie de griller mes chances. Je suis prudent sur ce que je raconte, bien que je ne fasse pas trop de concessions ». Mais travailler sur le label « Comores » exige une vision plutôt globalisante de nos jours. Histoire de fixer le récit autrement, en partant de l’ensemble de ces îles.
Cet archipel n’a pas connu que le spectre de la division. Rien qu’en analysant la seule trajectoire des sultanats, le chercheur averti se rend compte des liens consolidés entre une île et les autres. Si Sophie Blanchy a eu besoin de faire du cabotage entre les îles (après Maore, Ngazidja et Ndzuani, on attend son ouvrage sur Mwali), le pays, lui, aurait bien besoin d’une étude fidèle à son histoire de fratrie, de sororité, n’en déplaise. La question du shungu est en cela représentative des limites fixées. Il s’agit d’une complexité résumant le socle archipélique. Or, en dehors de Damir Ben Ali, qui a tenté d’étudier le vécu du ndola nkuu entre Domoni à Ndzuani et Moroni à Ngazidja, les chercheurs comoriens ne se sont contentés que d’un aspect insulaire, jusque-là. Ils considèrent des faits en lien avec le commun comme autant de particularismes, appartenant à chaque île. Ce qui est forcément réducteur. La question de la langue est néanmoins celle qui reste la plus visible. Même après les travaux de Mohamed Ahmed-Chamanga, les habitants persistent à croire que leurs parlers les divisent. L’écrasement des chercheurs locaux par le mzungu les atteint, au point de leur faire prendre des lanternes pour des vessies. On a affaire à une cour de récré où la limite des ambitions au niveau intellectuel réduit l’étendue du territoire dans leurs avancées. Ce phénomène produit bien sûr son lot d’absurdités. L’histoire de la tournante derrière laquelle s’abrite une grande partie du monde politique pour contrer le président Azali Assoumani en est une. On arrive à faire croire que le pays fonctionnerait autrement, s’il respectait cette logique insulaire. L’histoire du drapeau en fait également partie. Unifié dans le vert, puis dans le rouge de la révolution soilihiste, il est aujourd’hui éclaté en cinq couleurs inintelligibles. Les élites aux affaires n’arrivent pas à penser l’unité et la diversité de l’archipel, sans tomber dans le piège de la fragmentation. En juin 2025, la fondation Beshelea na ntsi, initiée par Anissi Chamsidine autour du Visa Balladur et de la question coloniale, a essayé de convier l’opinion à un débat sur le nom « Comores », rappelant d’emblée que les Comoriens n’ont pas cherché par le passé à se nommer (ce qui ne veut pas dire qu’ils ne s’appelaient pas), mais qu’ils continuent par ce biais de subir les conséquences d’un baptême colonial.




Une histoire en partage.
Cela donne « Comme-mort », « com-me rien », au lieu de Masiwa/ mMasiwa, « mort-au-nid » à la place de Undroni, « Mayotte » dérivé de l’arabe maïti, la mort. Une manière plus que mortifère de dire. La fondation rappelait qu’en son temps, Sankara avait su changer la Haute-Volta en Burkina. Elle insistait pour que l’on comprenne que cette approche était la condition sine qua none « pour l’érection d’un récit en lien direct avec la mémoire de ces lieux que nous avons reçus en partage ». Mais ce manifeste est comme tombé dans un puit sans fond. Personne, en dehors d’une trentaine de signataires, n’a cru bon de prolonger ce débat autour du nom. « Car il supposait, nous avoue un sollicité, qui n’a pas voulu signer ce manifeste, que nous en sachions un peu plus sur ce qui nous relie. Alors que nous sommes de plus en plus persuadés du contraire dans notre manière de résumer notre vision du pays. Chacun parle depuis son village, sa région, son île et ne parvient pas à se hisser au niveau d’un archipel ». La faute à qui ? Aux chercheurs ou aux politiques ? Il n’y pas que l’autorité coloniale qui est en cause ici. Les autres – des natifs – ont desservi la cause commune. Important de reconnaître que l’un des rares livres qui ont permis de déconstruire l’occupation à Maore est l’œuvre d’un blanc hexagonal, du nom de Pierre Caminade, un membre de l’ONG Survie[6]. Son texte parle de « Mayotte-Comores », bien qu’il défende le pays. Important d’admettre aussi que le dernier bouquin qui re questionne Maore est l’œuvre de Rémi Carayol, encore un autre blanc[7]. Son livre remet Maore dans le contexte archipélique, mais pêche par son titre, comme si la colonie n’était que sur cette île, alors qu’elle irradie tout sur l’archipel. Sauf que pendant ce temps, manque une voix comorienne, qui tonne assez pour dépasser les frontières de l’archipel et interpeller le monde alentour. Où l’on reparle du rôle des sciences sociales et humaines. Où sont nos historiens, nos anthropologues, nos philosophes ou même nos archéologues, pour commencer ? Prendre de la hauteur est une nécessité chez le colonisé, s’il souhaite digérer la complexité à laquelle il est contraint. Les universitaires ont probablement un rôle à jouer dans la fabrique d’un autre récit que celui qui maintient le dominant en place. Ils sont les seuls à ce jour à pouvoir lui opposer une autre approche, à défaut de l’évacuer du paysage. Eux, les artistes et les poètes. On se souvient de ces vers de Saindoune Ben Ali, s’adressant à ses compatriotes : « Je vais tout te raconter/ L’histoire est fausse/ ne lis pas leurs livres/ écoute plutôt la voix/ de la montagne en érection »[8].
Med & Zineb Farhat
[1] Le combat pour Mayotte française, Mamaye Idriss, Éditions Karthala, 2018.
[2] Je suis blanc et je vous merde, Soeuf Elbadawi, Éditions Passages et Traverses, 2025.
[3] Inégalités et hiérarchies dans l’Océan indien (Anjouan, Comores), une anthropologie historique, Sophie Blanchy, Maisonneuve & Larose I Hémisphères.
[4] Connaître et comprendre le mila, Damir Ben Ali, Kalam éditions, 2023.
[5] Nisisu’ali Intsi ceci n’est pas une réponse, Anissi Chamsidine, Bilk & Soul, 2024.
[6] Comores-Mayotte : une histoire néocoloniale, Pierre Caminade, Agone, 2010.
[7] Mayotte : Département Colonie, Rémi Carayol, La Fabrique, 2024.
[8] Testaments de transhumance, Saïndoune Ben Ali, Komedit, 2015.