Janvier 1968 a été le début d’une histoire fabuleuse de jeunes audacieux, voulant bousculer les spectres du féodal et du colonialisme. Quelle signification attribuer à la révolte lycéenne, qui a duré jusqu’en mars 1968 ? Que sont devenus ses meneurs ? Une chronique parue dans le journal Kashkazi de mars 2007.
Si les circonstances du déclenchement de la grève de 1968 ne relèvent pas d’une volonté des lycéens, on peut lui trouver quelques points communs avec la grève de 1964, qui constitue historiquement le premier mouvement de protestation en milieu scolaire aux Comores. Cette première grève contestait la discipline coloniale et s’est d’ailleurs terminée par le limogeage du principal du collège de Moroni et une nette amélioration des conditions de travail des élèves. On doit aussi à ce mouvement l’ouverture du lycée Saïd Mohamed Cheikh, qui permettait aux élèves de l’archipel de terminer leur cursus secondaire, sans devoir se rendre à Madagascar.
Dans le contexte de l’époque, ces acquis avaient prouvé que la lutte pouvait payer et que le système colonial n’était pas infaillible. Bien que les évènements de 1968 relevassent d’une réaction spontanée, la présence d’élèves qui avaient participé à la grève de 1964 et qui, se trouvant en Terminale, avaient atteint une certaine maturité, a été bénéfique au leadership du second mouvement, sans lequel il aurait été impossible de tenir le pavé pendant plus d’un mois et demi, en dépit de la pression populaire et politique qui pesait sur ce mouvement. Les actions de solidarité à l’instar des « cours en milieu ouvert », imaginées pour maintenir la cohésion du mouvement de grève dans ses heures les plus incertaines, ou encore la stratégie du maquis visant à « extraire » les élèves de la pression des parents, relèvent plus d’un sens aigu de l’organisation que de l’amateurisme.

Des anciens de 1968, lors d’une rencontre au CASM Moroni, autour du livre de Mbaye Toyb sur ces événements.
Pour Moustoifa Saïd Cheikh, en Terminale à l’époque et l’un des meneurs de la grève, « avec le départ au maquis, le mouvement avait pris une forme de contestation nationale. Un déplacement massif de jeunes, parmi les plus instruits, qui débarquent dans un village, cela pose des questions. C’était un choc pour la population qui assistait à un acte de défi de l’administration coloniale. Un choc aussi pour les élèves qui, pour la première fois, ont pris conscience d’une réalité [celle du pays, ndlr], que l’on vivait, mais dont on n’avait pas conscience. Cela a provoqué une agitation de l’administration coloniale qui ne voyait pas jusqu’où pouvaient aller les élèves, qui n’étaient à ses yeux que des énergumènes. Agitation également dans les milieux de la petite bourgeoisie, jusque-là docile, qui a été amenée à prendre position. »
Une telle stratégie confirme une dose politique incontestable dans le déroulement de la grève de 1968. Dès les premières manifestations, des pancartes dénonçant le système colonial étaient apparues dans les rangs des élèves. 39 ans plus tard, Moustoifa Saïd Cheik retient la leçon suivante : « C’était un mouvement salutaire pour le pays, qui a donné libre cours à des forces décisives, qui allaient influer le cours de l’histoire. C’est un mouvement qui a constitué une sorte de renouveau du pays. » Ce mouvement de contestation a libéré l’espace politique dominé par l’administration coloniale et le régime féodal du président Cheikh, et permis la naissance de courants politiques réformistes tels que le Rassemblement démocratique et populaire des Comores (RDPC), mené par Mouzawar Abdallah, qui a contraint le régime à s’organiser en créant le parti Vert.
Si le mouvement indépendantiste existait déjà à travers le Molinaco (Mouvement de libération nationale des Comores) créé en Tanzanie, les événements de 1968 ont facilité l’installation du Parti socialiste des Comores (Pasoco), sa branche locale. La promotion, partie cette année-là en France après le bac, était naturellement perméable aux idées marxistes, qui traversaient les universités françaises à l’époque. « Cela nous a permis de transformer l’Asec [Association des stagiaires et étudiants comoriens, ndlr] d’un syndicat d’étudiants vivant le mal du pays, en un syndicat révolutionnaire dans l’esprit du syndicalisme français et d’en faire une organisation indépendantiste », explique Moustoifa Cheik, l’artisan principal de cette métamorphose.

Au maquis.
Le gain n’est pas seulement politique. Pour Ahmed Kamal Saïd Youssouf, en 4ème en 1968 et le premier blessé le 14 mars, « c’était un moment essentiel de ma vie. Quand a éclaté mai 1968 en France, j’ai découvert qu’il existait une humanité, qu’il y avait une jeunesse du monde entier qui ne demandait qu’une chose : le respect de l’autre, des cultures, de la liberté, de l’être ». Il en tire une devise : « On était unis pour qu’on se respecte. » Socialement, mars 1968 a marqué toute une génération qui avait construit de nouvelles valeurs d’engagement politique et de solidarité. « Il y avait donc un idéal. Tout le monde se reconnaissait dans 68. Nous avions construit une identité en même temps qu’on se sentait liés au monde » observe Ahmed Kamal. Il y avait une part de romantisme aussi. « C’est à cette époque qu’on a organisé des fêtes avec les filles. C’était pas imaginable avant », note Ahmed. Des filles absentes durant toute la période de la grève, non par hostilité, mais à cause du poids social.
Qu’est devenu cet idéal au fil du temps ? Les leaders de l’époque ont fait carrière dans la politique pour la plupart d’entre eux. Indépendantistes, marxistes-léninistes, ils ont navigué dans les courants de gauche en France, avant de revenir au pays s’évanouir dans les dédales de la politique locale. La plupart se sont ralliés à leurs détracteurs d’il y a 39 ans, détachés de leurs idéaux. « Beaucoup sont foutus. Ils se réclament de mars 1968, mais ont tous trahi l’idéal. Moi et beaucoup d’autres sont restés fidèles » analyse Ahmed Kamal Saïd Youssouf, qui fut le premier à avoir lancé un réseau de distribution de journaux aux Comores. Youssouf Mohamed a bifurqué vers l’armée française, mais se considère plus proche « des idéaux de liberté et de justice sociale » qu’il prônait en 1968. Aboubacar Mchangama, journaliste, émarge sur la liste des jeunes de l’époque qui ont gardé la fibre soixante-huitarde. Aboubacar Saïd Salim, auteur d’un roman sur ces évènements, navigue entre la politique et l’écriture. Zaïnou nourrit la théorie séparatiste depuis Maore.
Les autres, Moustoifa Saïd Cheik, Saïd Abdallah Mchangama, Keké, Ahmed Soilih Mamadou pour ne citer que ceux-là, n’ont rien en commun, au-delà des souvenirs d’adolescents. Plusieurs fois ministres dans différents cabinets gouvernementaux, ils sont des notables pour les uns, ennoblis pour les autres et ne représentent plus qu’eux-mêmes pour l’ensemble. « Beaucoup de ceux qui se sont illustrés à l’époque sont fatigués, s’ils n’ont pas trahi », reconnaît Moustoifa Cheik. Le leader du Front démocratique (FD), devenu conseiller diplomatique du gouvernement insulaire de Ngazidja, relativise cependant la portée de ce mouvement. « S’il a bousculé l’échiquier colonial, il ne reste pas moins un mouvement de jeunes, de lycéens. Il faut juger ses leaders par rapport à ces limites. C’est à l’Histoire de juger les hommes », dit-il. Une histoire qui reste à écrire et qui n’a pas livré le rôle d’autres figures énigmatiques de cette époque, comme le professeur et diplomate Sultan Chouzour. Pour reprendre le titre du roman d’Aboubacar Saïd Salim, la graine fut semée… mais elle n’a rien donné.
Kamal’Eddine Saindou
A la Une des anciens des 1968.