Une presse de communicants déguisés en hommes libres

La trajectoire de la presse comorienne traduit l’effondrement de l’espace archipélique et la difficulté qu’il y a à construire un récit commun entre ces îles. Né dans les années 1990, l’espoir d’un espace d’information, garant d’une conscience citoyenne, rapport aux divers enjeux-pays, s’est vu désarticulé au milieu des années 2000, au point qu’on en vient à questionner ce qu’il reste de ce passé.

L’avènement de la presse indépendante comorienne, au début des années 1990, accompagnait l’espoir – illusion ? – d’une résurgence politique, au lendemain du coup de feu, mettant un terme à la tutelle directe des pieds nickelés, ayant longtemps pris le pays en otage. La bande à Denard s’en allait. De L’archipel à Kashkazi, la bataille de l’information aiguisait le débat social, faisait prendre conscience de la complexité des enjeux géopolitiques, déterminant l’évolution de l’archipel. En l’absence d’autres supports d’expression et de débat – seuls quelques romans et ouvrages poétiques résonnaient en écho – la presse a été le principal lieu de la confrontation des idées.  Le pouvoir politique disposait évidemment de ses propres canaux de communication et se donnaient les moyens d’imposer sa vision du pays.

N’empêche qu’il existait à la marge quelques feuilles libres, s’efforçant de porter la contradiction et de suggérer la réflexion. Des plumes rares, presque en embuscade, nourrissaient une presse, invitant à une certaine prise de conscience sur les réalités du pays. L’information retrouvait sa signification première d’élévation du niveau de connaissance générale à la base de la formation du citoyen. L’on effleurait les enjeux – qu’il soient politiques, sociaux ou culturels – à défaut de disposer des outils intellectuels, permettant de les analyser dans toutes leur étendue et conséquences. C’est cette première période dont témoigne l’unique tentative, portant sur une histoire de la presse. Médias aux Comores/ des bribes d’histoire (ré)assemblées (Bilk & Soul) immortalise les premiers combats, rappelle les convictions de ceux qui les ont menés, en saisit les limites et livre quelques-uns des visages, incarnant le journalisme naissant dans le pays.

Médias aux Comores Des bribes d’histoire (ré)assemblées, recueil paru aux éditions Bilk & Soul, le journal Kashakzi avec une Une dédiée au patron de l’Archipel, Aboubacar Mchangama, doyen de la presse comorienne, arrêté pour non-divulgation de sources, Abdallah Agwa, une des figures consacrées de la toile comorienne.

Avec le temps, ce livre se lit comme une prédiction de l’agonie, qui allait suivre. Une trace sur le chemin de l’effacement d’une mémoire de la presse, dont les titres des journaux et les noms des médias ont rejoint la bande-son témoin d’une radio, apparue dans les années 1960, aujourd’hui enfermée dans le caveau des archives nationales. Trente ans (1980-2010), le temps d’une génération, et plus rien. Les plumes d’alors se sont asséchées. Par épuisement ou faute d’alternative, dans une bataille qu’elles ne se sont jamais données les moyens de poursuivre. Dans Médias aux Comores/Bribes d’histoires (ré)assemblées – un recueil collectif – les artisans énumèrent les raisons du déclin. Ont-ils créé les conditions d’un débat pouvant prévenir de l’effondrement ? Le sort de la presse dans l’archipel rejoint l’incapacité générale à structurer une alternative, à construire une vision citoyenne du lendemain.

L’explosion des réseaux sociaux est ensuite venue bouleverser le champ médiatique dans un contexte de désertion, d’absence de traces. Les icônes de ces nouveaux réseaux d’information ont vite été adoubés. L’attrait de l’image, la rapidité d’une diffusion facile et peu coûteuse, le peu d’exigences de ces plates-formes accessibles à tout détenteur d’un smartphone, ont sans doute précipité les choses. Contrairement à la presse classique, jugée élitiste et informant dans une langue qui n’est pas celle de ces premiers locuteurs, les nouveaux médias ont su parler dans la langue de leurs abonnés et manier les mêmes codes que leur public. Un bouleversement hors des normes du journalisme dont ils ne se réclament pas, par ailleurs. Abdallah Abdou Hassane Alias Abdallah Agwa ne s’en cache pas : « Je ne suis pas journaliste ». Sa façon à lui de délimiter son champ de liberté se situe entre le partisan politique, le pourfendeur du pouvoir en place et le chroniqueur.

Ce qui n’en fait pas moins l’homme le plus écouté sur les réseaux, l’incontestable représentant de ces nouveaux faiseurs d’information. Fondateur du fameux « Facebook-Fm », il a forgé son discours médiatique, établi lui-même ses règles déontologiques et son éthique : « sans loi, ni maître ». Son média est son outil d’expression. Il y invite qui il veut, censure qui il veut. Hors de toute régulation, il a néanmoins construit un public, formé des émules, en s’imposant le devoir de défier toute adversité. Une figure de rebelle, qui n’est pas sans impact sur les médias classiques, jugés soumis au discours dominant et dont la production de l’information a perdu son écho. Peu importe si tout cela n’obéit à aucune règle. Le pouvoir médiatique est passé du côté des communicants et des influenceurs sur les réseaux sociaux. Il a fait perdre au journalisme ses lettres de noblesse. La quête de vérité et l’objectivité définissant la qualité du journaliste a cédé à l’attrait du gain qu’offre l’exposition sur Youtube.

La vidéo publiée récemment par Facebook-Fm, avec un entretien de l’ambassadeur de France, Etienne Chapon, qui s’entretient avec Mchangama Oubeid.

Les autorités politiques en ont conscience et squattent les plateaux des nouveaux médias, tout en gardant la main sur les médias publics. Les figures de l’opposition y ont trouvé une échappatoire à la censure sur les grands médias, tout en monnayant leur parole sur ces nouveaux plateaux. Le dernier scoop en date est celui de l’Ambassadeur de France aux Comores sur Facebook FM à la veille de l’Aïd. Rompu aux immersions dans le pays de son affectation diplomatique, Etienne Chapon s’est aussi fait inviter sur les plateaux de Facebook-FM. Une interview détendue où il devait répondre à toutes les questions de la coopération entre les deux pays. Nul ne peut dire que les questions ne lui étaient pas posées. Mais dans tout pays normal, ses réponses et ses silences devraient alimenter les Une des journaux. Silence radio. Mais comment en vouloir au jeune Oubeidillah Mchangama de n’avoir pas su pousser le diplomate dans ses retranchements, sur la question de la souveraineté ou sur l’hécatombe du Visa Balladur ?

Quels outils disposent cet animateur pour tenir un échange de ce niveau ? N’est-ce pas justement ce confort que cherchent ces personnalités, qui frappent à la porte du média social ? Dans ce jeu négocié les questions sont là pour rendre l’entretien vraisemblable. Mais le questionnaire entre les mains des deux interlocuteurs était trop voyant pour laisser transpirer le sentiment d’une complicité de convenance. Les nouvelles technologies n’ont pas uniquement bouleversé le rythme et les formats de l’information. Elles ont dépossédé les animateurs de ces nouveaux médias des outils nécessaires dans leur manière de saisir les enjeux de ce monde. Dans cette course de vitesse, le journalisme se déleste malgré lui des exigences intellectuelles, qui l’imposait comme un moyen de contre-pouvoir. Les quelques journalistes qui tenaient boutique se sont laissés prendre au jeu de l’immédiateté, au dépend de la profondeur de champ. Qui, pour anticiper sur les enjeux d’un État tiers, s’adressant aux Comores comme à son énième valet de chambre ?

Comptant sur le nombre de piges pour boucler les fins de mois, certains sont prêts à vendre du papier bon teint à l’international. La livraison de carburant en retard, les prix du manioc au mois de ramadan et les bousculades au marché Volo-Volo à la veille de l’Aïd sont les sujets qui les occupent. Inutile d’attendre d’eux une analyse sur les erreurs d’aiguillage des barques de migrants congolais, échouées au nord de Ngazidja, alors qu’elles étaient en route pour Maore. Pendant que le monde est en feu, il ne vient pas à l’esprit de questionner la géopolitique dans notre espace régional où les puissances occidentales, partie prenante du conflit au Moyen Orient, regroupent à petits pas leur arsenal, d’un point de vue stratégique. Il leur faudrait anticiper sur les événements. Ce qui n’est pas dans leurs cordes. Dernier lieu où l’on pouvait s’attendre à un certain discours de vérité, les médias comoriens seraient-ils aussi pris au piège du « narratif-pays plombé » dont il a été question récemment sur Muzdalifa House ? Toujours est-il que depuis une dizaine d’années, le champ médiatique comorien à bout de souffle peine à sortir la tête de l’eau. Un jour, peut-être, on posera cette question : à quoi servent-ils tous ces communicants déguisés en hommes libres ?

Kamal’Eddine Saindou