L’archipel des Comores continue parfois d’exister, malgré lui, à travers ses figures diasporiques à l’international. Une des plus consacrées est l’artiste Lubaina Himid, qui représentera cette année l’Angleterre à Venise, lors de la biennale. Critique américaine d’origine comorienne, Kinaya Hassane nous partage son point de vue sur le travail engagé par cet artiste aux facettes multiples.
En mai, l’artiste Lubaina Himid représentera la Grande-Bretagne à la 61e Biennale de Venise, couronnant ainsi une longue liste de réalisations qui l’ont imposée comme l’une des artistes les plus éminentes de notre époque. Le travail de Himid a été salué pour son exploration nuancée de l’identité et de l’appartenance, des concepts auxquels elle revient régulièrement à travers de fréquentes références à Zanzibar. L’artiste est née sur cet archipel en 1954 d’une mère britannique blanche et d’un père comorien, décédé alors qu’elle était encore bébé. Sa mère l’a ramenée en Grande-Bretagne et Himid n’est revenue à Zanzibar que dans les années 1990.




Images d’une exposition de Lubaina Himid à Shardjah (Kinaya Hassane).
La série en cours de l’artiste, intitulée Zanzibar, explore de manière réflexive le fossé entre son héritage culturel et son expérience vécue. Lors d’une récente exposition de cette œuvre à la Biennale d’art de Sharjah, des diptyques sur toile étaient accrochés au centre de la salle. En fond sonore, on pouvait entendre une installation sonore composée par Magda Stawarska, partenaire et collaboratrice de Himid. Cette installation comprenait les sons simultanés d’une prévision météorologique lue à voix haute, d’un orchestre de taraab et de Himid lisant le guide de voyage sur Zanzibar que son père avait offert à sa mère. La cacophonie multi-sensorielle de Zanzibar donne une forme artistique au processus chaotique et inachevé de la construction identitaire.
Les réflexions de Himid sur son œuvre témoignent de son intérêt pour le « processus », qui découle de sa formation en scénographie. Pour elle, le théâtre « était un lieu où l’on peut faire bouger les choses, où tout change : les costumes, les décors, les lieux, les émotions ». L’artiste a transposé la mutabilité constante d’une représentation théâtrale dans son installation Zanzibar. Les coulées de pigments bleus et verts ruisselant sur les toiles, associées à la bande-son atmosphérique en boucle, évoquent le caractère insaisissable de l’identité. Bien que Zanzibar, le lieu, soit un élément crucial de la biographie de l’artiste, l’installation Zanzibar explore la manière dont quelque chose d’aussi fondamental pour son identité repose sur des fragments. Le processus consistant à récupérer ces fragments et à les façonner pour en faire un sentiment d’identité est nécessairement vain et imparfait.




D’autres oeuvres de Lubaina Himid, présentés lors de différentes expositions, notamment en Angleterre.
L’exploration sans détours de cette futilité par Himid remet en question la logique d’un marché de l’art, qui, au cours des dernières décennies, a récompensé les artistes pour avoir rendu leur identité lisible et l’avoir présentée comme une marchandise facile à consommer. Au début de sa carrière d’artiste et de conservatrice, elle était tellement inconsciente des exigences du monde de l’art commercial qu’elle a par la suite déploré avoir « eu l’impression d’avoir été stupide », de ne pas avoir su tirer parti de l’intérêt naissant pour l’art noir. Son ambivalence face à cette réinvention de soi a permis à l’héritage comorien de Himid de passer inaperçu. Mais plutôt que d’essayer de « revendiquer » Himid comme l’une des nôtres, il est peut-être plus intéressant et plus constructif de réfléchir à la manière dont sa pratique artistique ouverte peut ouvrir la voie à une nouvelle façon de concevoir l’identité comorienne.
En tant que communauté diasporique importante, mais rarement reconnue, nous sommes souvent enclins à rechercher des figures emblématiques, qui incarnent une idée uniforme de ce qui constitue la culture et les coutumes des îles. Les mise en scènes artistiques de Himid nous invitent cependant à accepter la fragmentation et l’incertitude qui sont au cœur de la question : qui est comorien ? Au cours du XXe siècle, alors que les Comoriens se dispersaient à travers l’Afrique de l’Est, les autorités européennes se sont données beaucoup de mal pour comprendre et définir qui étaient les Comoriens. La création de stéréotypes sur les migrants comoriens a permis de définir une catégorie ethnique claire, facile à contrôler et à contenir. À Zanzibar, les Comoriens étaient généralement considérés par les Britanniques comme dignes de confiance et fiables, une réputation qui leur a permis d’accéder à des carrières dans l’enseignement et la fonction publique.
Lubaina parlant de ses oeuvres présentées à Modern Art Oxford, Nottingham Contemporary et Spike island.
À Madagascar, les autorités françaises les décrivaient comme des vagabonds qui préféraient la vie sociale, s’habiller avec élégance et contourner la loi plutôt que d’exercer un travail salarié traditionnel. Nous vivons encore aujourd’hui avec l’héritage de ces tentatives visant à définir de manière restrictive les critères d’appartenance à la communauté comorienne. Ce processus se répète sans cesse, avec des conséquences tant négatives que positives. Le racisme, la xénophobie et l’islamophobie en Europe ont fait des Comoriens les éternels « autres », dont l’existence même menace la dynamique de progrès de ces sociétés. Sur l’archipel, on observe une recrudescence notable de la revendication de lignées « nobles », ce qui a à son tour favorisé un courant sous-jacent pernicieux, au caractère clanique certain.
La vérité sur ce que nous sommes réside sans doute dans les eaux troubles qui séparent ces idées. La reconnaissance par Himid de son lien ténu avec ses origines zanzibariennes et comoriennes, qu’elle explore à travers des œuvres d’art spéculatives et sensorielles, peut nous orienter vers une compréhension plus fluide de nous-mêmes. Au lieu de considérer le « comorien » comme une catégorie aux frontières rigides qui déterminent l’appartenance ou l’exclusion, que signifierait conceptualiser la « comorianité » comme une identité forgée autour du mouvement, de l’aliénation ou du déracinement ? Le travail d’Himid nous encourage à penser de manière plus large, en refusant de puiser dans la culture et l’histoire de Zanzibar pour y trouver une vérité stable sur elle-même. En tant que tel, il offre une riposte puissante à un monde de l’art contemporain, qui privilégie encore une politique de la représentation, ainsi qu’un guide utile pour les Comoriens partout dans le monde, alors que nous nous confrontons à des notions collectives d’identité et de communauté.
Kinaya Hassane