Soubi un groove insulaire

Entre ndzendze et gabusi, soutenu par le grain mouvant du kayamb, le son de Soubi résonne comme une empreinte d’une certaine tradition issue de la ruralité. Ce son s’est imposé par son originalité : le talent d’un artiste sans prétention. Après des années de carrière, Soubi est devenu « ambassadeur de la culture comorienne ». 

Ambassadeur sans costume, ni tournures grandiloquentes. Soubi chante comme il vit, avec sincérité et simplicité. Lui qui ne se réclame de rien, ni de personne, charrie avec ses notes grattées au ndzendze un imaginaire on ne peut plus archipélique. Jusqu’à obtenir un passeport diplomatique pour se produire en France dans les années 1990. Depuis, il n’a cessé de courir le monde en ambassadeur, garant d’une authenticité locale. De l’Asie à l’Europe, Athoumane Soubira de son vrai nom, a vu du pays, arpenté des scènes. Mais même un parcours aussi riche ne saurait enorgueillir cet homme, qui persiste à aborder la vie avec bonne humeur et amabilité. Rien dans sa manière d’être ne trahit, ni le talent, ni la richesse d’une carrière. Sa musique, une parenthèse de légèreté.

Le reste du temps, il vit, comme tous, le quotidien éreintant d’un pays qui suffoque. Et quand le bruit de la ville se fait trop entêtant, il aime à se retirer rue de la Corniche, à Moroni, en bord de mer. Et c’est dans son petit havre bercé du clapotis d’une marée montante, qu’il accepte de nous parler de son parcours, remontant jusque dans les années 1970. Au temps de la politique d’alphabétisation. « Un ami avait une radiocassette, raconte-t-il, lorsque je voulais en écouter, j’allais vendre des noix de coco pour acheter des piles. C’est là que je développe le gout de la musique. Et quand on m’a envoyé à l’école pour apprendre l’alphabet avec une planche en contreplaqué en guise d’ardoise, j’ai ramené ça dans un atelier. On m’a confectionné mon premier ndzendze ». De sa cabane s’échappent les mélodies issues de l’instrument. Il se fait un petit nom et se produit dans les mrengue, les podiums, parmi les groupes locaux : « il y avait Chrysalide, Rascasse, Les Anges, etc. ».

Quatre albums.

Et si le jeune Soubi n’a pas peur d’affronter le public, c’est qu’il a le soutien indéfectible de son ami le plus fidèle : Fundi Ali. Mais de qui s’agit-il ? « Oh…  Ali comme alcool brûlé ! tu vas me faire avouer des choses que tout le monde n’est pas sensé savoir », fait-il semblant de s’agacer, retenant son rire au bout des lèvres. Plus tard, il quitte son Nioumashua natal pour Moroni, où il travaille comme charpentier à la SAGC, avant de se reconvertir dans son métier actuel, la confection de marmites. « C’est à ce moment-là que j’ai rencontré Abdallah Chihabi », dit-il, soulignant un tournant dans sa vie de musicien. Soubi avoue sa reconnaissance envers le directeur de Studio1, qui devient son manager. « À l’époque, Soubi vivait dans un univers discret, presque invisible aux yeux du grand public. Son monde était celui du « rumbu », un cercle fermé dans lequel il partageait sa musique avec des initiés, pour réveiller et mettre en transe les « Marumba ». Il jouait de 16 heures jusqu’à l’aube, et repartait avec 5.000 à 10.000 francs. Son talent était immense, mais son horizon restait limité », relate Chihabi. La rencontre entre les deux hommes a eu lieu dans les hauteurs de Mapvinguni, au lieu-dit la Belle-Étoile. Soubi y avait son atelier. « J’ai vu Abdallah accompagné par Houssein Ali, un joueur de wadaha, raconte l’artiste, ensuite nous sommes partis jouer dans les locaux de Studio 1 ».

Une séance qui suffit à convaincre Chihabiddine. S’ensuit une prestation dans un cadre chic : « On s’est produit à l’hôtel Ylang Ylang (Comotel) devant un public américain, lors d’un cocktail. Abdallah nous payé 40.000 Francs. C’était beaucoup, ce qu’il nous avait donné », selon Soubi. Au-delà du pécuniaire, cette première sortie marque le début d’une collaboration, avec Abdallah, qui dure plus d’une trentaine d’année. Le duo Soubi et Houssein s’agrandit, en accueillant un troisième compagnon : « Abdallah m’a demandé si je connaissais quelqu’un qui joue au Gabusi, je lui parlé de Boina Riziki, natif de Miringoni que j’ai connu dans les mrengue à Mwali ». Chihabi pense alors à un projet de promotion de la musique traditionnelle comorienne, qu’il soumet au CICIBA[1]. Une opportunité pour sa boîte et pour le groupe qui devra proposer un son cohérent : « Les débuts n’ont pas été faciles. Il a fallu concilier deux instruments différents : le dzendze et le gabusi. Trouver des compromis au niveau de l’accordage a demandé beaucoup d’efforts. Il a fallu penser les arrangements musicaux, définir la place de chaque instrument et organiser les voix. Ce travail a été long et exigeant », témoigne Chihabiddine. C’est ainsi que l’ensemble réussit à enregistrer son premier album Bweni Marie (1998).  

La composition du groupe et les choix instrumentaux, Chihabi s’inspire de ce qu’il a vu à Mayotte dans sa jeunesse : « J’étais déjà passionné par cette musique. Je me rendais souvent à Mayotte pour passer mes vacances scolaires et je passais mes soirées à écouter des musiciens comme Langa, joueur de gabusi, ou encore Bessa, qui accompagnait ces rythmes et chants traditionnels à l’accordéon diatonique. Toutes ces influences ont naturellement nourri la vision que je portais pour ce projet de valorisation de la musique traditionnelle ». L’opus est un succès. Le trio performe dans l’archipel, à l’île Maurice, Rodrigues, La Réunion, en France. « Je peux dire que, pas à pas, j’ai accompagné Soubi pour sortir de ce cadre trop étroit qu’était le milieu très fermé du rumbu, et pour faire rayonner son talent sur des scènes beaucoup plus larges », poursuit Chihabi.

Soubi.

Le groupe fait son chemin, marquant les esprits avec son groove rustique. Et Soubi, en Dionysos insulaire, offre sa voix claire et nasale comme un miracle d’allégresse, entraînant tout sur son passage. Il tient la chronique des peines de cœur et des amours éphémères. Les femmes en prennent parfois pour leur grade avec humour et intelligence. Ce qui évite à l’artiste un procès pour misogynie. Qui n’a pas fredonné le fameux titre « nkabwa za kopwa na mikoba ya kapwani/ kana mapesa ». Soubi s’intéresse aussi à l’éducation et à la politique, qu’il n’aborde jamais frontalement. Sur la manière dont il compose, il avoue n’avoir jamais écrit : « on joue, on chante, ça vient tout seul, et d’ailleurs c’était difficile quand il a fallu enregistrer en studio, puisque nous n’avions pas de texte. Donc on devait rechanter exactement nos improvisations. On n’a jamais écrit parce qu’on faisait ça pour s’amuser, c’est tout ». Soubi partage la scène avec des noms comme Ziggy Marley, collabore avec des artistes de la région indianocéane comme Issa Matona ou Christine Salem. Mais comment s’adressait-il à Salem, qui ne parle pas comorien : « C’était une affaire, mais tu sais l’amour n’a pas de langue, ou c’est plutôt une langue de muet. C’est ce qu’on a réussi à faire, puisqu’on voulait avancer ensemble. On est ensuite partie en tournée dans la région et en Europe », raconte le chanteur.

Soubi et Boina Riziki enregistrent quatre albums. « Le deuxième, Chamsi na Mwezi[2], est né d’une collaboration entre Studio1 et le label allemand Dizim Record, représenté par Werner Graebner », précise Chihabi. S’ensuivent Ambiance nocturne (2004) et Sauce Piment (2007). Les disques se vendent bien, mais les artistes accusent le coup du piratage dans les rues de Moroni. « L’album était vendu 500 kKmf à Volo-volo, et puis les nôtres, on arrivait plus à les vendre », regrette Soubi. Il y a là les prémisses de la fin du groupe Soubi et Boina. Mais Soubi ne s’éteint pas, il continue à collaborer avec des créateurs locaux et à se produire : « Je n’ai pas gagné d’argent, mais j’ai vu le monde, Japon, Corée, Allemagne. Un jour, avec Eliasse, nous avons joué en Ouzbékistan, je crois que nous étions parmi les rares africains à nous produire sur cette scène. Nous avons porté haut le drapeau des Comores », se satisfait Soubi. « J’ai neuf passeports. Tous ont été rempli de mes voyages. Le premier, c’était un passeport diplomatique que j’ai obtenu grâce à l’artiste Soeuf Elbadawi, qui a organisé mon premier voyage en France ».

À l’heure de la globalisation et de l’uniformisation du son, Soubi n’est-il pas devenu un talisman pour quiconque veut donner une couleur locale à sa musique ? Une interrogation que son manager ne partage pas : « La collaboration est avant tout un espace d’enrichissement mutuel. Chaque personne apporte sa vision, son expérience et sa créativité. Même si le projet est porté par quelqu’un d’autre, y participer enrichit chacun individuellement ». Toujours est-il qu’il reste le gardien d’une authenticité archipélique. Certains artistes n’auraient pas été corrects avec lui, se contentant de récupérer ce qu’il avait à donner et avec peu d’humanité dans leur collaboration. Mais l’artiste ne tient pas à en faire un chapitre : « À Ngazidja, on dit zapvira kazi rewa kio[3] ». Se pose toujours la question de son héritage musical : « Tous ceux à qui j’ai appris le ndzendze ou le gabusi, ils ont arrêté », regrette Soubi. Chihabi y va de son analyse : « Dans les trois îles — Grande Comore, Anjouan et Mohéli — l’apprentissage des instruments traditionnels disparaît peu à peu. Jouer du gabusi ou du dzendze est devenu rare, contrairement à Mayotte, où l’on continue à les fabriquer et à les enseigner. Aujourd’hui, Soubi n’a pas encore de véritables héritiers musicaux au sens strict. Mais cela ne veut pas dire qu’il ne transmet rien. Au contraire, il inspire ».

Upepo, né de la complicité entre Soubi et Soeuf Elbadawi, sur l’album Chants de lune et d’espérance (Buda Musique).

Il souligne la nécessité d’une politique culturelle, qui irait dans le sens de la préservation du patrimoine, avant de poursuivre avec une autre analyse sur la carrière de Soubi. Celle-ci apparait à ses yeux comme un parcours unique et marquant pour la musique comorienne : « Ce qui frappe avant tout, c’est sa capacité à passer d’un univers très restreint, presque invisible, celui du rumbu, à une reconnaissance à l’échelle nationale, puis internationale. À force de travail et de rencontres. Peu d’artistes ont réussi une telle transition, sans renier leur identité musicale ». Soubi lui qu’en pense-t-il ? « J’ai tellement joué qu’aujourd’hui, j’ai une calvitie », lâche-t-il en rigolant.Sa manière de signifier qu’il pense à raccrocher ? « Il n’a pas encore d’héritiers musicaux, mais il a ouvert une voie. Grace à lui, on sait que c’est possible, que cette musique peut exister et toucher des gens », conclut son manager.

Fouad Ahamada Tadjiri


[1] Centre international des civilisations Bantu

[2] Une reprise du premier, produit par Soubi, mais revu et boosté par l’oreille de Werner Graebner.

[3] Le passé appartient au passé, il ne se hurle pas sur la place publique.