Maore le trait d’union

Géographiquement mais aussi culturellement, Maore représente le lien entre la grande île et les Comores. Sa population, dont 25% est kibushiphone, est depuis ses fondements un métissage de Comoriens et de Malgaches. Un particularisme utilisé comme un argument par les leaders du mouvement séparatiste.

Au sein des liens étroits qui unissent Madagascar et les Comores, Maore tient une place particulière. Plus encore que Mwali, elle est un trait d’union entre les deux ensembles. La géographie a fait de cette île la plus proche de Mada un refuge pour les vaincus des guerres tribales malgaches. Aux XVIIIème et XIXème siècles, ils furent nombreux à fuir la grande île, peuplant ainsi principalement la côte ouest de Maore, dont une grande partie parle kibushi aujourd’hui encore. Mais les relations « privilégiées » entre Maore et Madagascar remontent à plus loin, affirment les chercheurs qui ont étudié l’histoire de la région.

« Certains auteurs modernes, linguistes pour la plupart, Otto Christian Dahl, Pierre Simon, d’autres, à la fois archéologues comme Pierre Vérin ou Claude Allibert, inclinent à penser que l’île de Mayotte pourrait recéler un substrat de peuplement proto-malgache », soutient l’historien Jean-Claude Hébert[1]. « Le linguiste norvégien Otto Christian Dahl, missionnaire luthérien à Madagascar, recherchant la voie de migration suivie par les proto-malgaches a, le premier, exprimé l’opinion que la vague indonésienne qui a peuplé la grande île est venue par le nord-ouest, c’est à dire l’archipel des Comores, pour aboutir sur les rivages nord-ouest. Ces Indonésiens auraient vraisemblablement transité par Mayotte » [ainsi que par les autres îles de l’archipel, ndlr].

« Pierre Simon a été plus loin, puisqu’il a lancé l’hypothèse que le « paléo-malgache »,comme il le dénomme, aurait pu se former à Mayotte où le fond dominant de la populationaurait été d’origine indonésienne (…) Pierre Vérin est également partisan de cette thèse et pense qu’il y a eu jadis à Mayotte un phénomène de « créolisation » d’une langue de souche indonésienne qui, par contacts avec une langue d’origine bantoue, aurait donné le proto-malgache[2] (…) Nous ne parlons ici que des shi-bushi, car le problème des Antalaotra (« ceux venus de la mer ») nous entraînerait trop loin. Les Antalaotra proviennent sans doute du même fond indonésien, comme l’indique leur nom ; mais ils se sont mêlés plus tôt aux navigateurs arabes, adoptant l’islam, et aussi leur mode de vie (…) Ce métissage leur est propre, alors que les shi-bushi peuvent être considérés comme de plus purs aborigènes, n’ayant adopté l’islam qu’au siècle dernier. »

L’ethnologue Jon Breslar note pour sa part que « les traits technologiques et stylistiques de certains fragments de vase d’argile trouvés dans [la région de Majikavo à Maore, datant du IXème et Xème siècles, ndlr] font preuve d’une ressemblance remarquable avec ceux que Vérin a trouvés dans la région de l’Irovo au nord-est de Madagascar (…) qui suggère une tradition commune et une unité culturelle entre Mayotte et Madagascar ». Cette thèse d’un peuplement de la région effectué via les Comores n’exclut pas les trois autres îles, même si les chercheurs cités dans cet article ont tendance à parler uniquement de Maore – ce qui n’est pas sans conséquence sur l’utilisation politique qui est faite de cette séparation que certains voudraient ancestrale[3].

Femmes malgaches élégantes de Mayotte, une image signée Humblot (BNF).

Il semble toutefois que durant les siècles suivant le peuplement de la région, dont le déroulement reste flou pour les chercheurs, il y ait eu plus d’échanges entre Maore et Mada. Ce, bien avant les actes de piraterie, qui, aux XVIIIème et XIXème siècles, ont décimé les quatre îles. Ainsi, « les traditions nous rapportent que [les pirates malgaches]stationnaient au plus 6 à 8 mois en terre étrangère, entre les deux moussons qui facilitaient leur aller et retour sur la côte Est. Ces pirates n’ont pu, en conséquence, laisser de traces manifestes. Ils n’en ont laissé ni à Anjouan ni à la Grande Comore, et l’on voit mal pourquoi il en aurait été différemment à Mayotte. Même s’ils ont eu des enfants naturels sur place, ces derniers n’ont pas pu connaître leur père, et l’on ne comprendrait pas comment, dans de telles conditions, ils auraient pu apprendre la langue shi-bushi avant les invasions malgaches aux

Comores et avant l’arrivée d’Andriantsoli. Peut-être même ce dernier a-t-il choisi de se réfugier à Mayotte plutôt que dans l’une des trois autres îles, parce qu’il savait y trouver des congénères malgaches capables de le bien accueillir, principalement dans le milieu antalaotsy. » La population mahoraise est donc selon les chercheurs « plus malgache » que celle des autres îles. « Le noyau dur de la population de Mayotte apparaît comme une population unique, métisse de Mahorais de souche, d’Africains orientaux (Makoa), de Malgaches du nord (Sakalaves) et de Comoriens (Anjouanais) », soutient Ibrahim Soibahaddine[4]. Un métissage qui s’est au fil des temps fondé dans une même unité, donnant à la société mahoraise des accents particuliers.

« S’il est vrai que l’île de Mayotte, de par la position de carrefour qu’elle occupe dans l’océan Indien occidental constitue, naturellement, un lieu privilégié de rencontres de peuples, de langues et de cultures différentes, il n’en résulta pas pour autant que la société mahoraise née de ces rencontres à travers les âges soit une société polyethnique et multiculturelle. Au contraire, les données actuellement disponibles permettent de penser que nous sommes en présence d’une société fortement intégrée, résultant de processus de construction, de reconstruction sans cesse renouvelés, au gré des phases de peuplement, de dépeuplement », analyse Ibrahim Soibahaddine. Une fusion biologique s’est produite, affirme-t-il. Le fond du continent africain n’a pas annihilé le fond malgache, et vice-versa. Ainsi, notent Le Fur et Pichard, « la même nuit dans deux villages voisins, les Mahorais peuvent célébrer simultanément des séances africaines et malgaches de possession des esprits (Patrosoi, Rumbu) et des cérémonies musulmanes (Maïra, Moulidi). »

Le métissage quasi intégral de la société mahoraise, sa « parfaite » unité, n’est toutefois pas acquis pour tout le monde. Selon l’archéologue Claude Allibert[5], « l’homogénéité n’est que superficielle. L’étude des faits culturels nous en apporterait la preuve, à témoin les danses de possession d’origines diverses, ainsi que les rites. » Quelques lignes plus loin, il poursuit ainsi sa réflexion : « Ce clivage entre « descendants shirazi, sultans de Mayotte » et « Malgaches », clivage qui partagerait l’île et que l’on retrouve encore aujourd’hui dans les langues, est un clivage piège. Un élément intéressant de l’histoire de Mayotte se trouve dans le fait que les Mahorais refusèrent Bwana Kombo comme successeur à Bwana Madi parce qu’il était de mère antalaotse. Pour ces « Mahorais », Bwana Kombo allait les déposséder [du pouvoir, ndlr], ce qu’il ne manqua pas de faire lorsqu’il fit appel à Andriantsoli. Ainsi il faut voir dans cette opposition une affaire de prise de pouvoir et une dernière rivalité avant la domination française. Deux groupes plus ou moins islamisés – Andriantsoli acceptera de devenir musulman à Mayotte – et qui ont eu des contacts immémoriaux au point de se demander lequel fut le premier dans l’archipel s’affrontent une dernière fois en présence de l’ethnie antalaotse, shirazi par la tradition, malgache par la langue, et partie de la côte africaine, venue (ou revenue ?) à Mayotte en compagnie d’Andriantsoli. »

Andrianantsuly.

Et de noter le clivage linguistique de Mayotte, encore vivant aujourd’hui, entre shimaore et kibushi, qui n’est que « l’écho ancestral du découpage arabo-shirazi-bantu islamisés / Malgaches. » Selon lui, « tout habitant de Mayotte aujourd’hui est un métis swahilo-malgache à un degré plus ou moins grand, mais cela n’exclut pas totalement le maintien de caractères ethniques ». Ilconclut : « Que, ces 140 dernières années, sur un territoire aussi petit que Mayotte, les deux grands groupes linguistiques se soient maintenus n’est pas inintéressant et montre le caractère traditionnel de chaque groupe et l’attachement qu’il y porte. Sur cette île se prolonge, se joue encore l’histoire de la rencontre de deux grands groupes. Elle nous présente l’image condensée d’un microcosme au stade ultime d’un face à face entre deux ensembles dont les fronts se heurtèrent en divers lieux au cours de l’histoire, s’influencèrent, se modelèrent mutuellement, s’infléchirent par le combat et par l’alliance. »

Jon Breslar, qui a étudié la société mahoraise dans les années 1970, s’est opposé à cette thèse. Selon lui, l’intégration est totale, ou presque : « Les premiers Mahorais étaient distincts du point de vue ethnique des immigrés shiraziens et africains », écrit-il[6]. « Quelques siècles plus tard, ils sont tous devenus « Mahorais » par contraste avec les envahisseurs malgaches. Lorsque les Français annexèrent Mayotte, toutes les populations ci-dessus [dont les Antalaotses arrivés aux XVIIIe etXIXe siècles, ndlr] étaient mahoraises. » Pour l’ethnologue anglo-saxon, le fait que « des gens d’origines divergentes pourraient s’intégrer dans une manière de vivre semblable » est le résultat de deux processus politiques interdépendants et récents dans l’Histoire : la politique du colonialisme et celle du séparatisme. « Ces deux processus expliquent les limites toujours en mouvement entre les groupes ethniques mahorais. » En outre, le fait que « les Comoriens, les Africains orientaux et les Malgaches finirent par exploiter et par avoir accès aux mêmes ressources » explique ce métissage : « Tous ces peuples, à des degrés différents, étaient des cultivateurs, des pâtres, des pêcheurs : ils exploitaient tous les mêmes ressources (…) Un mécanisme de nivellement se réalisait à cette époque, et avec le temps nous trouvons que la concurrence qui eut lieu en effet allait au-delà des divisions ethniques. »

Un des éléments essentiels qui intégra ces populations fut l’adoption commune de l’Islam, analyse l’ethnologue. Ce qui a permis notamment les mariages inter-ethniques : « Dans la mesure où on peut le déterminer, le taux de mariage entre les populations comorienne, africaine et malgache est assez élevé depuis au moins la fin du XIXème siècle. Cet élément a eu comme résultat un certain nombre de villages multi-ethniques. » Il s’oppose en cela à la conception d’Allibert pour qui les « ethnies sont encore restées séparées » ; une séparation matérialisée par la constitution des villages. Allibert note en effet que les villages ont dans l’ensemble gardé une langue commune, soit malgache soit comorienne : « Les villages mayottais [shimaore, ndlr] représentent 61% de la population et les villages malgaches 30% ». Dans son Lexiquedu dialecte malgache de Mayotte[7], le linguiste N.J. Gueunier, comptabilise quatorze villages delangue malgache[8], et cinq villages bilingues[9].

D’après Breslar, un tiers des villages mahorais sont de composition bi ou tri-ethnique. Comment peut-on dire que tel village est malgache ou tel village comorien, alors qu’à l’intérieur de ces villages les familles elles-mêmes sont métissées ? se demande-t-il. Et de donner l’exemple d’un enfant né d’un père originaire de Sada, donc comorophone, et d’une mère originaire de Chiconi, le village voisin malgachophone. A quel groupe appartient l’enfant ? interroge Breslar. S’il habite à Chiconi ? Au malgache ? Même s’il parle shimaore chez lui ? Et s’il va vivre chez sa grand-mère à Sada ? Au comorien ? « Les populations mahoraises sont beaucoup trop mobiles et les limites ethniques beaucoup trop facilement franchies pour que les pourcentages ethnolinguistiques d’Allibert soient culturellement valables », conclut-il.

Le kibushi soutenu par la direction de la culture et du patrimoine en 2019..

N.J. Gueunier le rejoint. « Les Comoriens d’une manière générale appartiennent à l’aire des langues bantu. Cependant, et c’est la seule exception à cette unité linguistique de l’archipel, dans l’île la plus orientale, Mayotte, un tiers de la population [selon un recensement de 1978, ndlr] a pour langue maternelle un dialecte malgache. C’est d’ailleurs le seul cas d’un dialecte malgache parlé en dehors de Madagascar. (…) La distribution de ces langues ne dessine pas sur la carte de Mayotte des zones linguistiques d’un seul tenant. La carte des langues maternelles se présente plutôt comme une mosaïque juxtaposant des villages de langue comorienne et de langue malgache (…) Deux villages voisins ne parlent pas nécessairement la même langue. Si l’on considère les villages de langue malgache, c’est même l’inverse qui paraît la règle : ils sont disséminés au milieu des villages de langue comorienne. (…) Cependant les villages de langue malgache se rencontrent plutôt dans le sud et l’ouest de l’île, la région nordest n’en comptant aucun. »

Selon Gueunier, « ce dialecte malgache de Mayotte représente une minorité linguistique (…) Mais qu’on se garde du piège d’une interprétation trop simple qui assimilerait langue et ethnie : s’il y a dans l’île deux langues il devrait y avoir deux ethnies. Et comme les locuteurs de la langue comorienne sont plus nombreux, c’est donc qu’il y aurait dans l’île une « minorité ethnique » malgache (…) Ce ne serait pas là seulement une interprétation naïve, puisque beaucoup d’ethnologues acceptent en fait de définir les frontières d’une ethnie principalement par celles de sa langue. Tel n’est pas en tout cas le point de vue des Mahorais eux-mêmes : les Mahorais de langue malgache ne revendiquent pas moins l’allégeance à la « terre de Mayotte » que leurs voisins de langue comorienne et n’accepteraient pas qu’on les appelle des Malgaches. »

Au cours de mon enquête dans plusieurs villages malgachophones, je n’ai pas rencontré un seul habitant mettant en avant ses origines malgaches. Tous se disent avant tout mahorais. S’ils notent des différences, dans la langue bien entendu, mais aussi dans de comportement, et s’ils regrettent un certain mépris à leur égard, aucun des kibushiphones ne se sent mal à l’aise dans cette société. Et pour cause : rien dans la vie mahoraise ne permet d’opposer les deux communautés, affirme N.J. Guenier. Cela se retrouve dans les pratiques de la vie quotidienne : danses, rites, mais aussi et surtout pratique de l’Islam. « Les villages de langue malgache ne sont pas les moins fervents », affirme-t-il, en rappelant que « chaque année se tient un des plus grands rassemblements religieux à Acoua », village kibushiphone. « Finalement, ce qui s’exprime à travers le parler des villages de langue malgache, c’est donc une culture musulmane et comorienne, plutôt qu’une ethnicité malgache qu’on serait bien en peine de découvrir », termine-t-il.

« Bien qu’il y ait certaines caractéristiques qui pourraient différencier les gens d’origines comoriennes et malgaches [comme les tabou alimentaires, ndlr], nous ne connaissons aucune caractéristique aperçue comme si distincte qu’elle empêche le croisement des limites ethniques (…) Certains de ceux qui parlent comorien ont des traits arabes et certains de ceux qui parlent malgache ont des traits indonésiens. Cependant, le haut degré d’intermariage ne rend pas ces traits absolus », affirme pour sa part Jon Breslar. Et surtout pas définitifs.

Rémi Carayol


Article initialement publié dans le numéro 58 du journal Kashkazi.

[1] Le problème des aborigènes de Mayotte : les shibushi, Jean-Claude Hébert, communication lors du colloque fêtant les 25 ans du Conseil général, 2002.

[2] Malgache et swahili. Culture de frange et interférences, P.Vérin, Paris, 1989.

[3] Les liens historiques et sociaux particuliers qui rapprochent Maore et Madagascar ont été utilisés dans les années 1960 et 1970 par les partisans de « Mayotte française ». Les leaders du mouvement, eux-mêmes descendants de créoles malgaches (Nahouda et Henry) ou ayant vécu à Madagascar (Zena Mdere), ont sans cesse mis en avant cette “différence” pour tenter d’affirmer une identité propre aux Mahorais. Dans les coulisses de l’Assemblée nationale française, lorsque le sort de l’archipel se jouait à Paris, Marcel Henry et Adrien Giraud n’ont pas hésité à affirmer que les Mahorais étaient plus malgaches que comoriens. Les défenseurs de “Mayotte française”, parmi lesquels des militants d’extrême-droite, allaient jusqu’à assurer que les Mahorais étaient catholiques. Ceci dans le but d’intoxiquer les députés et sénateurs en affirmant une différence tranchée avec les habitants des autres îles. Une différence trop importante pour que ces “deux peuples” vivent dans le même ensemble, d’où la volonté des Mahorais de se séparer des autres îles. Telle était leur argumentation. L’ethnologue Jon Breslar analyse autrement le mouvement séparatiste : “Vers la fin des années 1950, les habitants de Mayotte se rendirent compte qu’ils n’étaient pas capables de pénétrer la structure de pouvoir des autres îles (1)”, écrit-il en 1979 dans son étude sur L’habitat mahorais. Les Mahorais n’étaient alors pas assez riches ; ils ne comptaient pas parmi eux des grandes familles commerçantes, contrairement aux Anjouanais et aux Grands-comoriens. “Comme les Comoriens commencèrent [sous l’autonomie, ndlr] à régler leurs propres affaires, il n’apparut aucun Mahorais qui ait la fortune ou l’influence nécessaires pour mobiliser un parti politique à travers les îles”, poursuit Breslar. “A l’intérieur de ce réseau d’îles, le fait que la Grande-Comore et Anjouan étaient plus peuplées que Mayotte affaiblit le pouvoir électoral et la représentation législative des Mahorais (…) Ce qui commença comme une rivalité à quatre sens pour des ressources précieuses [l’argent de la France, ndlr] finit par un duel entre l’élite des deux îles les plus grandes. Dans ce processus d’alignement en factions, Mohéli s’allia à la Grande-Comore (…) Mayotte ne chercha pas d’autres alliances comoriennes.”

Il convient d’ajouter à cette explication d’autres facteurs : le transfert de la capitale de Dzaoudzi vers Moroni (lire à ce sujet Kashkazi n°55), l’absence de mesures compensatoires socioéconomiques, la pénurie de riz, l’achat de terres par des Anjouanais… Mais en aucun cas, des différences ethniques propres à Maore et la présence de descendants malgaches n’expliquent selon Breslar le séparatisme. Il rappelle d’ailleurs que nombre de serré-la-main (partisans de l’indépendance) étaient des “Mahorais indigènes ou établis de longue date”, tandis que certains immigrés récents anjouanais ou grand-comoriens faisaient partis des soroda (partisans de “Mayotte française”). Il suffit de s’intéresser au vote, village par village, de la consultation de 1974 – au cours de laquelle la grande majorité des Comoriens a voté en faveur de l’indépendance, mais 63% des Mahorais ont voté contre – pour se rendre compte de l’ineptie d’un tel raisonnement. “A Acoua, 99% des gens me suivaient”, affirme Saïd Toumbou, qui était alors serré-la-main. Il en était de même à Ouangani, Kani-Kely, Hamjago… Autant de villages malgachophones. “C’est normal”, analyse Saïd Toumbou. “Les choix politiques se faisaient à l’époque par clans. Les liens qui existent entre les villages sont liés à nos origines. Moi, je n’étais pas seulement présent à Acoua, je l’étais aussi à Hamjago où j’ai de la famille. Les gens d’Acoua ont des liens avec ceux de Kani-Kely ; ceux de Ouangani avec Poroani…”

Autre fait notoire : l’une des plus célèbres batailles ayant opposé serré-la-main à soroda s’est produite à Poroani, village antalaotse qui était à l’époque très divisé. “Pendant plusieurs jours, on s’est battus. Il y a eu des blessés. Le village était entièrement divisé”, se souvient Abdallah Bacar, instituteur à Poroani. Ce n’est donc pas la part malgache de la société mahoraise qui a joué en faveur de la séparation. Jon Breslar écrivait au milieu des années 70 : “La politique du séparatisme n’a pas rendu les Mahorais soudain “différents” des Comoriens des trois autres îles (…) Le désir actuel des Mahorais d’affiliation politique ne se fonde pas sur des liens administratifs plus longs ou sur des liens culturels plus forts avec la France que ceux des autres insulaires (…) Nous voyons le mouvement séparatiste comme une stratégie dont se sert un groupe ethnique [les Créoles, ndlr] dans l’espoir de rendre plus accessibles les ressources précieuses [l’argent de la France, ndlr]. Puisque les Mahorais estiment que leur association politique avec les partisans de l’indépendance les priverait probablement de l’assistance sociale, des avantages économiques et de l’intégrité politique, ils ont logiquement activé une identité de kabaila relativement endormie et l’ont employée comme un ressort pour réprimer l’opposition.” (De Rémi Carayol, A l’origine du séparatisme, le particularisme mahorais a été utilisé politiquement comme une différence essentielle avec les autres Comoriens).

[4] Société et interculturalité à Mayotte, Ibrahim Soibahaddine, in Sociétés plurielles dans l’océan Indien, ed. Karthala et université de la Réunion, 2003.

[5] Mayotte, plaque tournante et microcosme de l’océan indien occidental, son histoire avant 1841, Claude Allibert, éd. Antthropos, 1984.

[6] L’habitat mahorais, tome I, Jon Breslar, 1979 _ (étude ethnologique).

[7] Lexique du dialecte malgache de Mayotte, N.J. Gueunier, Inalco, 1987.

[8] Villages de langue malgache : Handrema, Mtsangadoua, Acoua, Mtsangamouji, Sohoa, Chiconi, Ouangani, Poroani, Chirongui, Kani Kely, Pasi Kely, Mronabeja, Mbouini, Bambo Est

[9] Villages bilingues : Mtsapere, Dapani, Mutsamudu, Bambo Ouest, Hamjago.