Des auteurs comoriens se sont organisés en collectif sous le nom de Djanɗo la Wandzishi en février 2012. Mené dans le cadre de la montée de ce collectif, l’entretien qui suit a été accordé par Sast dont le recueil de nouvelles, intitulée Les berceuses assassines (Komedit), détonnait dans le paysage littéraire de l’archipel, à l’époque.
Tu parles de « sociofacts apparus ces dernières années », d’une « société embarquée sur une inconsciente djahazi… boutre démâté, voguant maladroitement et avec nonchalance à la merci des vagues », d’« animalité » et d’« aube primitive ». La catastrophe est-elle si réelle ?
La catastrophe, à mon avis, est réelle et palpable. Il suffit de faire attention, et d’observer le quotidien dans nos îles. Tout va de travers, il n’y a plus de repères, pas de perspectives. On a l’impression, lorsque l’on observe la société comorienne, d’être sur un bateau ivre, dans une jungle où se côtoient des animaux qui vivent sans des règles, et sans se soucier les uns des autres.
Mdzadzé Rosa et toutes ses filles qui feraient bander jusqu’au prophète selon votre narrateur. À en croire vos écrits, l’un des maux les plus prégnants de la société comorienne actuelle réside dans sa grande capacité à banaliser l’anéantissement de soi au travers de la prostitution…
Le vice dans toutes ses déclinaisons est banalisé. Il n’y a plus d’interdit, rien de sacré, on dirait que tout est permis. C’est la raison pour laquelle j’ai tendance à croire que la société est fichue. Le sexe par exemple est très banalisé. Tout le monde baise à droite et à gauche sans souci. Moroni, c’est Rome décadente. Une sorte de lupanar géant où l’on s’adonne à tous les vices, sans la moindre restriction. On assiste à une destruction totale de la société par l’intérieur, à travers la chute des valeurs qui faisaient le socle de la société.
« L’économie, l’administration, la vie se trouvaient ainsi dans les mailles des soutifs, ligotées entre une belle paire de seins, malheureuses victimes condamnées à la potence de la bonne rondeur des fesses d’une jeune inconsciente. Voilà où va votre pays ». N’est-ce pas un peu exagéré ?
Loin de là. Je reste convaincu que la réalité dépasse tout ce que j’ai écrit. Ce sont des choses que l’on rencontre dans la vie de tous les jours. Tout est conditionné par le sexe. Les fesses et les nichons des petites bimbos sont à l’origine de pas mal de scandales dans les plus hauts sommets de la république des Comores. Un décret présidentiel peut être signé sur un string…
Au point d’écrire, en préambule de votre livre, que « toute ressemblance à une ou plusieurs personnes vivantes » est « somme toute, voulue » ?
Tout le monde se retrouve dans cet ouvrage. Les Comores c’est petit. On sait qui fait quoi, où et quand. Du coup, il n’est pas question de faire dans les faux-semblants. D’ailleurs, il y en a qui font dans l’ostentation. Les autorités qui volent, qui trichent, ou qui s’adonnent à toutes les déviances sexuelles (pédophilie), beaucoup le font au vu et au su de tous…
Qu’est-ce qui explique selon vous cette débauche soudaine d’une société si puritaine dans son apparence ?
Je ne sais pas trop. Pour faire simple, je dirais que la société semble avancer, ou plutôt reculer, sans direction, sans projet, et surtout sans que personne ne se sente concerné. Il y a aussi le problème de la pauvreté qui frappe la plupart des ménages et pousse certains à la prostitution… le délitement de l’autorité parentale… et même de celle de l’Etat… les influences extérieures…
D’aucuns pensent que la pauvreté n’explique pas tout. « Avant, nous étions pauvres, et nous ne faisions pas cela » pourrait arguer l’homme de la rue ?
C’est vrai. Mais la pauvreté, de nos jours, atteint des sommets. Il y a des familles qui étaient aisées et qui se retrouvent du jour au lendemain dépourvues de tout. Quelque part, la pauvreté n’explique pas tout, certes, mais elle est à la source de pas mal de soucis.

Ces mœurs relâchés – cette prostitution sans limite – ne s’apparentent-ils pas à un mal plus profond ? À savoir que nous nous situons ici dans une société tellement à terre que tout est commercialisable, source de devise partagée par tous…
Le mal est plus profond qu’on ne l’imagine. Comme on dit chez nous, « la maladie a fini de ronger l’os ». Comme je l’ai dit, à partir, du moment où il n’y a rien de sacré, rien d’interdit, la porte est ouverte à toutes les déviances.
Que dites-vous de l’accusation faite aux influences extérieures. Le mal viendrait forcément de l’extérieur…
Pas nécessairement. En partie, oui, je suis d’accord que les influences extérieures sont néfastes, mais le gros du mal est à chercher dans nos comportements, nos mentalités.
Prostitution des sexes, prostitution des esprits, rime avec pays à veau-l’eau… Y a-t-il une limite pour celui qui écrit dans sa capacité à nommer le mal. Où commence et où s’arrête la liberté de celui qui repense son contexte de vie ?
Ce que je dis reste en deçà de la réalité, encore une fois. Je crois qu’il faut savoir dire les choses de la manière la plus brute, pour attirer l’attention. Et ce qu’il faut savoir, c’est que si je prends certaines libertés dans les mots et les expressions, c’est que j’ai mal, j’ai très mal. Et quand on a mal, quand on te remue le couteau dans la plaie, tu cries, tu ne peux pas rester stoïque.
Est-ce le rôle de l’écrivain de jouer aux moralistes de la dernière heure ?
Moraliste, je ne sais pas trop. Je pointe du doigt les abus, je dénonce certaines mentalités, parce que j’ai peur. Je crains pour mes îles, parce que j’aime ces îles, j’aime ce pays. Et j’aimerai qu’il retrouve son âme et ses valeurs.
Djanɗo la Waandzishi
Image à la Une : Sast l’auteur et Mohamed Ahmed-Chamanga, le patron de sa maison d’édition, Komedit.
