La littérature : miroir de la vie

En février 2012, une communauté venait de se créer à Moroni. Une communauté littéraire, qui implosera peu de temps après, mais qui prenait le nom de Djanɗo la Waandzishi. Mohamed Badjrafil, auteur en 2015 de Islam de France, l’an I (Plein jour), membre déclaré de cette auguste assemblée, avait commis ce texte, afin de contribuer à définir en langue shikomori la notion même de littérature après laquelle courraient ses camarades. Nous le rediffusons ci-après dans el cadre d’une série de textes co écrit par ce collectif aujourd’hui disparu.

Avant de nommer une chose, une personne ou un concept, il faut l’analyser, en dégager les composantes, si composantes il y a, distinguer le sui generis de ce qui est rajouté, séparer l’essentiel de ce qui ne l’est pas. Cette règle est universelle et tout y est soumis ; tout, absolument tout. Même le « tout ». Il est, en effet, un « tout » relatif, le plus souvent usité, celui qui consiste à réduire l’absolu au particulier, comme de dire de quelqu’un qu’« il a tout lu », alors qu’il n’a lu que le tout du livre, pas le tout de ce que l’on peut lire partout dans le monde. Mais un « tout » absolu existe, celui de Dieu, Créateur et Connaisseur de « tout », un tout sans limite dans le temps, dans la matière, ni dans l’espace. C’est, dirai-je, le seul vrai « tout ».

On comprendra de là la difficulté de nommer la chose ou le concept littérature. Surtout dans une langue pour laquelle la culture est que les concepts se vivent, mais ne se nomment pas, se livrent mais ne se cherchent pas. Il faut définir cette chose, cette notion dirait-on en Occident, avant que de la nommer.

Il y a quelques décennies, le penseur français J.-P. Sartre posait la question de savoir ce qu’est la littérature. Il a fini par faire un livre dont le titre n’est rien d’autre que « Qu’est-ce que la littérature ? ». Les conclusions auxquelles ce penseur est parvenu peuvent être contestées, discutées ou davantage développées. Pour autant, il fera, à jamais, partie des penseurs qui ont cherché à définir ce qu’est, précisément, la littérature.

Le tort qu’ont la plupart de ceux qui cherchent à la définir tient souvent au fait qu’ils veulent d’abord délimiter les genres littéraires. Or, ce n’est pas la même chose que de chercher à nommer une voiture et d’énumérer l’ensemble des éléments qui la constituent. Concrètement, dire du roman que c’est un genre littéraire, puis le caractériser, ce n’est pas dire ce qu’est la littérature. C’est, tout au plus, créer une discipline nouvelle, qu’on appelle critique littéraire dont la mission principale est de dire ce qui relève de la littérature, de la distinguer de ce qui n’en relève pas. Toujours, sans l’identifier.

Mohamed Badjrafil à l’affiche de la commémoration des 40 ans de la littérature comorienne d’expression française.

Une des conséquences erronées de cette façon de penser et/ou de procéder est que l’on considère comme universelle la répartition des genres littéraires en roman, poésie et théâtre, avec des distorsions ou des acceptions plus ou moins grandes qui s’y ajoutent. On oublie que c’est de l’européocentrisme que de raisonner ainsi. Car c’est la vision européenne de la chose littéraire. On considère, ce faisant, que la littérature n’a jamais existé ailleurs qu’en Europe et on corrobore, à tort, la célèbre phrase disant « Homère ! Ô mère de toute littérature », qui accompagne souvent l’Iliade et l’Odyssée.

L’universalité de la littérature n’est pourtant pas quelque chose de discutable aujourd’hui. Cela est aussi évident que la non éternité de l’homme. Je dis et soutiens que la littérature est bien plus qu’un roman, un recueil de poème ou une pièce de théâtre. C’est l’expression des grandes et petites choses, des bonnes et mauvaises choses, des choses importantes et des choses moins importantes du quotidien des hommes ; partout où il y a des hommes, il y a littérature ; aussi longtemps que l’homme parlera, il y aura de la littérature.

Elle est donc aussi vieille que l’humanité. Elle n’est jamais nouvelle nulle part, elle n’est jamais naissante nulle part ; elle s’adapte, vit comme les hommes.

En ce sens, la littérature comorienne, contrairement à la vox populi, n’est pas née avec le Kafir karthaltèque, en 1985 ; elle ne mue pas par transhumance poétique et ne connaît pas de blues. Elle est aussi vieille que ces quatre poussières du monde surnaturel des djinns, dont le mystère continue, qui sait, à présider à leur destin.

Je propose, parce que la bien pensance exige qu’on conceptualise les choses, le terme uɗowo pour littérature, car elle n’est jamais rien d’autre que l’expression, le reflet de ce que vivent les hommes. Je souhaite par-là que l’on oublie tout terme, emprunté ou propre à la langue, selon lequel la littérature ferait référence à l’écriture, pour les raisons vues ci-dessus.

MSK Badjrafil

Image à la Une : un des publics présents de Chezani, le plus important rendez-vous de la littérature de l’archipel jamais organisé ces dernières années par Salim Youssouf Idjabou.