Littérature entre Je et Nous

Le temps semble au beau fixe pour les amateurs de littérature aux Comores. Plus de maisons d’éditions, plus de publications, plus d’auteurs et plus de rendez-vous dédiés. De quoi se réjouir, bien que cela repose des questions de fonds. À commencer par le fait que peu de personne lisent réellement dans l’archipel.

Des rendez-vous publics pour parler du livre. Non pour parler de ses contenus, ni pour en découdre avec l’indifférence d’un lectorat-pays, mais pour entendre des discours sur des livres que personne ne lira ou n’a lu. Cette année, il y a eu quelques moments notables, dont celui de Chezani dans le Mbwankuu. Organisé par des cercles proches de Naribarikishe Ye Masiwa, dirigé par Salim Youssouf Idjabou, il a rassemblé des noms et des plumes que l’on dit incontournables. À Paris se célébrait peu de temps avant les 40 ans de la littérature comorienne d’expression française, avec ComorImpact et les éditions Quatre Étoiles, et très récemment encore à Chevilly Larue, où la Médiathèque Boris Vian s’est associée à une association (Sans-Fil Solidarité) pour célébrer cette même littérature le 26 septembre 2026. À Ntsaweni dans un même élan. Et bientôt se tiendront des journées du livre à Wani, les 31 octobre et 1er novembre 2026. Le moins que l’on puisse dire, c’est que les Comoriens parlent du livre, à défaut de le lire.

« Un vrai problème ! On n’est déjà pas si nombreux à lire. Ce qui intéresse souvent, c’est des auteurs comme Coelho ou Musso, qui sont très loin de nos réalités » confie une lectrice à Moroni, insistant pour dire que le livre coûte assez cher sur place. « Heureusement que j’ai des proches qui me ravitaillent depuis Paris. Un livre ici coûte le dixième d’un salaire. C’est normal que ça soit un non-sujet. Non pas que ça soit une affaire impossible en l’état, mais acheter cher un objet que l’’on ne consommera pas toujours, ça, non » prend-elle soin de préciser. Avec la prolifération des petits écrans et la rengaine des réseaux sociaux, le Comorien a dû mal à s’asseoir dans une bibliothèque. Les rencontres autour du livre (festival, conférence, lancement de livre) attirent pourtant du monde. « Le paradoxe est que les gens achètent les livres pour dire qu’ils y étaient à ces rencontres. Mais peu d’entre eux peuvent se targuer de les avoir réellement parcourus » expliquent Ahmed Hassan, enseignant dans le secondaire. « Cela participe d’une image positive d’acquérir un livre au moment de sa présentation. Le lire, c’est une autre affaire » reconnaît un étudiant à Mvuni.

À Ntsaweni. Et bientôt à Wani…

« Prenez les livres au programme, poursuit Ahmed Hassan, prof dans un lycée privé. Qui les a lus ? Mes collègues font de l’explication sur des livres qu’ils n’ont jamais lus eux-mêmes. Il n’y a presque rien au programme, d’ailleurs. Salim Hatubou, Mohamed Toihiri, Aboubacar Said Salim et Nassuf Djaïlani. D’ailleurs, on ne sait pas comment ils y sont arrivés. Mais que fait-on des autres auteurs, tout aussi importants ? Les Ali Zamir, les Touhfat Mouhtare, les Saindoune ou encore Sadani Tsindami ? » Le système éducatif a l’air dépassé. Par contre, les conversations d’auteur en public attirent du monde. Ce fut le cas pour le rendez-vous qui s’est tenu le 15 août dernier dans l’arrière-pays, là Ngazidja. Le premier du genre à Chezani dans la région du Mbwanku. Des centaines et des centaines de curieux, habillés comme aux grandes heures du anda, des auteurs venus de Ndzuani et de Ngazidja, des dédicaces et des sourires. Mohamed Toihiri, l’auteur du premier roman de langue française, l’a clamé haut et fort : « C’est une première ». Il faut la saluer. Même si elle n’a fait qu’instiller le ver dans cette pomme de discorde que représentent l’ensemble de ces ouvrages que personne ne lit.

On se demande où se trouvaient les acteurs de la chaîne du livre ? Chezani n’a rassemblé que les éditeurs, les auteurs, les journalistes et le public. Les organisateurs n’ont probablement pas fini de s’interroger sur la suite à donner à ce genre d’événements. Les libraires et les décideurs au niveau de l’État n’y étaient pas. Les enseignants, non plus, n’y étaient pas représentés en force. Or, ils sont les seuls à pouvoir changer la donne. L’événement eut gagné à convier ces profils-là, afin de renégocier la place donnée aux lettres dans le quotidien du Comorien. Tout se passe comme si chaque auteur s’enflammait seulement pour sa capacité à brandir son propre ouvrage dans les bacs, et non par sa capacité à œuvrer pour faire entrer le livre dans les habitudes. En fin de mois se tiendra un énième rendez-vous à Wani, organisé par Komedit, la première maison édition comorienne. Les organisateurs sont encore en train de somatiser sur le budget. Certains de leurs regards se tournent vers l’ambassade de France, qui a l’air de vouloir financer tout ce qui se programme culturellement dans le pays, afin d’en des dividendes pour son soft power.

Le débat reste tabou. Les éditeurs disent tirer plus de problèmes que de bénéfices derrière chaque livre publié. Certains reconnaissent s’acheter la paix, en offrant aux auteurs de vendre des exemplaires. Sur une dizaine de libraires, dont la plupart reconnaissent faire leur chiffre d’affaires uniquement sur la partie papeterie, un seul se distingue du lot. Isabelle Mohamed, à la tête de la Bouquinerie de Habomo à Mutsamudu et de la Bouquinerie de Passamainty à Maore. « C’est la seule à organiser de vraies actions autour du livre. Mais les auteurs la soutiennent uniquement, lorsqu’il s’agit de leur livre. L’avenir de la littérature leur paraît compliqué. A la longue, elle et d’autres finiront par lâcher. Car le métier est ingrat. Heureusement que la papeterie fait vivre » concède un lecteur. « J’achète mes livres chez elle. Quand j’étais à Maore, j’achetais mes livres à Passamainty, plutôt qu’à la Maison du livre. À Ndzuani, cela fera un an que je suis revenu. Mes amis pensent que je lis beaucoup. En vérité, j’ai dû acquérir moins d’une dizaine de livres, ces dix derniers mois. La vie est trop rude ici pour m’autoriser plus. La littérature comorienne ne peut espérer davantage de ma part » dit-il.

À Paris pour le 40ème de la littérature d’expression française.

Des auteurs consacrés y sont annoncés, des éditeurs également. « Mais y discutera-t-on de l’avenir du livre ? On n’en sait rien. Les textes coûtent en moyenne entre 5.000 et 30.000 francs comoriens. Soit 10% au moins du salaire moyen. Les commerçant affirment que le livre est taxé à la douane. Que deviennent les accords de Florence que nous sommes censés avoir signé ? Où sont-ils passés ? » se lamente un fonctionnaire du ministère de l’éducation. La plupart des éditeurs comoriens impriment leurs livres en France, les font entrer au pays par des porteurs de valise, oubliant de déclarer leurs marchandises à la douane. C’est ce qui permet de négocier leurs productions avec une ristourne de 20 à 40%. Les libraires se refusent à verser leur obole à ce débat : « Aucun auteur ne peut se vanter de vendre plus de trois cents exemplaires » confie un jeune poète. « Les libraires font du racket. Ils ne commandent pas les livres, mais les revendent deux fois plus chers, quand ils les prennent ». La plupart des tirages officiels ne dépensent pas 500 exemplaires. « Pour parler de mon propre livre, il faut savoir que l’éditeur m’a offert une quarantaine de livres. Mon contrat s’arrête là. Une fois revendu mes 40 livres, je tombe en panne sèche. Comment voulez-vous que je continue à le défendre avec le sentiment d’enrichir un éditeur. Quand on pose cette question, l’éditeur s’offusque ».

L’autre souci, c’est que les livres publiés ne sont pas forcément accessibles sur place. « La Bouquinerie peut les commander, mais cela prend un temps, avant que cela n’arrive ». Ce qu’il ne dit pas, c’est les livres coûtent parfois trop chers pour être commandés. À Ngazidja, il y a plusieurs bibliothèques de recensés. « C’est une tendance, comme pour le anda. Les gens ouvrent des foyers culturels pour faire comme le village d’à côté. Des lieux qui servent parfois à préparer les examens pour les élèves du village, mais rarement à promouvoir des livres » avance un fonctionnaire du ministère de l’éducation. « Avec de la jugeote, il aurait fallu fédérer ces bibliothèques et organiser des tournées d’auteurs à l’année sur le territoire. On parlerait alors d’une routine ». Mais qui irait défendre une telle idée ? À Chezani, on dit que s’est créée la première maison ouverte aux écrivains. Pour y faire quoi ? Pour y accueillir de nouveaux auteurs ? Pour y ouvrir des ateliers d’écritures ? Pour y former des enseignants sur l’art et la manière de transmettre le savoir extrait des livres ? Au ministère de la culture existait un mécanisme d’accompagnement du secteur associatif, mené grâce à une politique du livre pilotée depuis la Francophonie à Paris. Elle a donné lieu à l’émergence des Clacs, qui, malheureusement, sont au service de tout, sauf de la littérature. Organiser un événement littéraire revient à se ruiner en déplacement pour l’auteur, rafraîchissement et appui technique pour promouvoir un livre que personne, en dehors d’une dizaine ne voudra à lire. Là est le vrai problème : les Comoriens se méfient du livre. De vieilles peurs…

À Chezani le 15 aoùt 2026.

« Il y a une chose dont on ne parle pas, explique Said Ahmed, enseignant dans la capitale. Le fait que les auteurs ne lisent que leurs livres n’aide pas. Ils ne lisent jamais le livre du voisin. Dans les autres pays, je pense qu’il existe des dynamiques qui animent le monde littéraire. Les auteurs se lisent entre eux. Ici, les auteurs peuvent soulever la question de la littérature en général, mais jamais celle de leur littérature. Ils ne connaissent rien de ce que l’une ou l’autre écrit. Comment voulez-vous qu’on les soutienne, alors qu’ils ne croient pas en ce qu’ils font ? » Il voit d’un bon œil la multiplication des rendez-vous dédiés à la littérature, mais se refuse à y croire : « Allez à la sortie d’une conférence demander à l’auteur le livre qu’il a lu dernièrement, il n’aura pas de nom comorien à vous donner. Les auteurs sont les premiers à se trahir ». Ne reste par la suite que de belles images et des sourires larges comme un livre. Les journalistes viennent à ces rendez-vous. Mais ils sont les premiers, à défaut d’une critique avisée, à trahir le contenu des livres, en consacrant tout ce qui sort, sans discuter. Les livres sont rarement mis en question, toujours applaudis sur un même ton, qui finit par lasser. En France, la demande commence à se faire sentir. « Les gens sont conscients d’appartenir à un récit manquant, qu’ils ne peuvent rencontrer que dans des livres » explique Amina, une participante de la dernière éditions de Como Expo en région parisienne. « Il y a une fierté dans le fait d’écouter les nôtres parler d’une histoire plus ancienne. Alors que certains n’arrête pas de faire croire que nous sommes le fruit de la colonisation. Je suis content de savoir que nous n’avons pas attendu l’arrivée des Français pour exister. Nous avons besoin de retrouver notre histoire pour nourrir une alternative ». Youssouf Mdahoma de ComorImpact a eu ces mots, qui rassurent, lors de la célébration des 40 ans de la littérature d’expression française : « À chaque génération sa mission : préserver la mémoire ou laisser le silence l’emporter. On avance, humble comme une étincelle, mais déterminé à devenir lumière ». Comme en écho, Loulou Saïd Islam, auteure de Le ventre de l’exil (Kalamu des îles) au rendez-vous de Chezani : « Quand la littérature nous permet de raconter nos histoires, de faire vivre nos mémoires et de transmettre notre identité, elle devient un véritable trait d’union entre le Je et le Nous ».

Zineb Farhat

A la Une : photo de groupe des auteurs. L’ensemble des images nous viennent des murs facebook des organisateurs.