De la bibliothèque du village aux bancs de l’école

Quelle place occupe la littérature comorienne d’expression française dans les bibliothèques et les programmes d’enseignement ? Enquête à Ngazidja.

« Nous faisons de notre mieux avec ce dont nous disposons », confie Oubeidillah Ali de la Bibliothèque de Shuwani, l’une des plus anciennes du Hambu. Aucun auteur comorien dans leur fond. Les responsables de la structure se contentent bien souvent de dons de la diaspora, ne répondant pas à un besoin de lectorat local. « Il se pourrait qu’il y ait des auteurs comoriens dans les CLAC[1]. Mais ce n’est pas le cas à Mitsudje » précise Abdallah Dafine, animateur. Il reproche le fait à l’OIF et au ministère de l’éducation. 

Contrairement à d’autres bibliothèques villageoises ou associatives, les CLAC sont approvisionnés par l’OIF. « Ils disent s’adapter aux réalités de notre pays, mais ce n’est pas le cas ». Un fait confirmé par Abdallah Mze, autre animateur de CLAC, à Mitsamihuli. « Nous disposons de certains auteurs  comoriens, mais qui ne proviennent pas de l’OIF ». Au CLAC de Mbeni, les textes comoriens proviennent de la diaspora selon Mboussouri Ben Saïd. De toutes manières, le budget annuel des CLAC (100.000 francs) ne correspond pas aux besoins d’acquisition d’une bibliothèque.

En août 2016, lors de la semaine de la jeunesse à Mirontsy. Les élèves du Club Soirhane lisent des auteurs comoriens.

Pour Djoumoi Saandi, animateur à la Bibliothèque de NGome à Ntsudjini, le problème se situe également dans le rapport au livre. Les jeunes ne lisent que « si c’est exigé à l’école ». Or, ce n’est pas toujours le cas. La place que les bibliothèques donnent à cette littérature n’est donc pas considérable, même si le coordonnateur des CLAC de Ngazidja, Abdoussalam Halidi, affirme le contraire. Il prétend ainsi que qu’il existe un budget spécifique octroyé par l’OIF pour l’acquisition d’ouvrages comoriens, mais nous renvoie à la directrice de la culture au ministère de l’éducation, qui, pour des raisons de planning, n’a pu répondre à nos questions.

Pour ce qui est des écoles, la direction générale chargée de la politique et des programmes de l’enseignement estime que la littérature comorienne trouve déjà sa place dans les programmes, de la 6èmeà la terminale. Faissoili Ben Halidi, chargé de l’enseignement secondaire, a participé à l’élaboration d’outils pédagogiques en 2007, à leur mise application en 2008. Ils se sont contentés de ce qu’il y avait sur le marché, à l’époque. Mais s’ils devaient modifier le programme, ils intégreraient d’autres auteurs, aujourd’hui.

En mars 2018, lors d’une rencontre au lycée de Fomboni pour la création d’un club de littérature: un projet mort-né.

Les classes de 6èmeet 5èmeétudient La Nationalité[2], une pièce de théâtre de Mohamed Toihiri. Il a été demandé aux enseignants de travailler sur certains contes. En 3ème, le choix paraît plus large avec Esprit d’anthologie[3] et Nouvelles écritures[4], ouvrages parus chez Komedit, rassemblant plusieurs fragments de textes consacrés. La petite voudrait que les enseignants reproduisent ces livres sous forme de fascicules ronéotypés pour les revendre moins chers aux élèves, sans l’accord de l’éditeur. Pour les 2ndeRoucoulement[5] de Nassuf Djaïlani a été retenu sur la liste des œuvres à lire. Pour les classes de 1èreLe bal des mercenaires[6] de Aboubacar Saïd Salim est un incontournable. Quant aux terminales, il semble que les enseignants aient la liberté de choisir leurs textes.

A l’Université des Comores, le mouvement se prolongerait. Pour Mbaraka A. Charif, doyen de la faculté de lettres et sciences humaines, cette littérature est jeune, émergente, peu fournie en titres, mais elle est enseignée en Lettres Modernes depuis 2005. Elle est abordée en deuxième année, en rapport avec les autres littératures de la région, étudiée de manière plus approfondie en troisième année : « On de mande aux étudiants d’élaborer un travail d’étude et de recherche sur une œuvre de la littérature comorienne ». Mbaraka pense que cette littérature permet aux étudiants de développer un autre regard sur cet espace, en tenant compte de « nos spécificités, de nos caractéristiques, mais aussi des similitudes que notre société porte par rapport à d’autres sociétés ». Le doyen de la faculté des lettres de l’Université des Comores rappelle néanmoins que les auteurs comoriens coûtent à ses étudiants.

Abouhariat Said Abdallah


[1] Centre de lecture et d’animation culturelle, financé par la Francophonie.

[2] A3 Eds.

[3] Komedit.

[4] Komedit.

[5] Komedit.

[6] Komedit.

Article initialement paru dans Al-Watwan Magazine, en décembre 2013.

L’image en Une de l’article appartient à la série « Ecrits du fou » de Soeuf Elbadawi.