« Carton rouge » de Saïd Ouma en master class à Bordeaux

Mohamed Saïd Ouma a présenté Carton Rouge, son dernier film à Bordeaux, lors du festival Afrique en Vision. Evénement organisé par l’institut des Afriques (Idaf) dans le cadre de la saison Africa 2020. « Une invitation à regarder et à comprendre le monde d’un point de vue africain », selon N’Goné Fall, commissaire de la saison. L’occasion pour l’auteur et réalisateur comorien de mener une master class sur les manières de faire en cinéma, lorsqu’on vient d’un pays comme les Comores. Situé à la marge de la marge…

Africa 2020 est une parole multiple, avec des lieux communs perceptibles, qui se déploie en France à travers différentes manifestations culturelles. Elle est portée par des artistes, des cinéastes et autres acteurs d’une Afrique dynamique, novatrice, jusque dans sa diaspora récente. C’est dans ce cadre en tous cas que Mohamed Saïd Ouma s’est retrouvé à Bordeaux pour Afrique en vision, festival de l’IDAF, vu comme une « fenêtre sur les cinémas africains contemporains » et sur les nouveaux enjeux de leurs productions. Mohamed Said Ouma, qui a longtemps œuvré au sein du FIFAI à la Réunion, dirige à Nairobi le fonds panafricain Documentary Africa et forme au cinéma partout sur le Continent. Si son propos se fonde sur les Comores, il se débrouille toujours – à l’aise qu’il est avec les mots – pour l’élargir à l’échelle de l’Afrique : « Je ne dissocie pas les Comores du reste du champ et des problématiques de tout le cinéma sur le Continent. Même si notre cinéma est plus embryonnaire que dans d’autres endroits.Ça fait partie de toutes les complexités qu’il y a sur le Continent, les problèmes de financements, les problèmes de formation, les problèmes de manque de producteurs, les problèmes d’accès aux publics, tout ça c’est des choses qu’on retrouve sur tout le Continent », dit-il.

Dragoss Ouedraogo, Mohamed Said Ouma, Tierno Dia, lors d’une rencontre au festival Africa Vision.

La production de son dernier documentaire Carton Rouge tente de transcender certaines de ces difficultés. Car même avec son parcours et son réseau, les difficultés persistent. Trouver un producteur, disserter sur les vécus, convaincre sur les récits, se plier aux desiderata des financeurs, séduire des diffuseurs, etc. Ceci restreint la liberté de l’artiste, alors même que faire du cinéma est censée être une manière de s’émanciper. L’écriture y incarne « un moment de libération » selon Saïd Ouma. Mais produire un film reste un combat de point de vues, où le porteur de projet gagne rarement la bataille, sans perdre une part de son idée. Le cinéaste recourt à des fonds et à des subventions pour exister. Mais « un fonds c’est quoi ? », s’interroge Saïd Ouma. « C’est des hommes et des femmes qui sont derrière. C’est des commissions. Et on ne rentre pas dans une commission avec des yeux neutres. De même qu’on ne lit pas les projets d’un cinéaste comorien, d’un cinéaste malgache, ou ivoirien avec des yeux neutres », poursuit-il en évoquant les fonds européens. C’est donc vers des fonds émergeant sur le continent africain que le cinéaste choisit de se tourner. Auprès d’eux, il aura peut-être moins de mal à convaincre sur son récit[1].

Celui de Carton Rouge est né du boycott de 2015, lorsque les Comores se retirent de la scène des JIOI[2], à la Réunion. Un accord avait été trouvé. Mayotte ne devait se présenter qu’avec le drapeau des Jeux. Mais voilà que – surprise ! – l’île décide de porter celui de la France, réactivant le débat d’une occupation condamnée par l’ONU. La délégation comorienne se retire alors des jeux. Du côté des athlètes, c’est la fuite. Autrement dit, ne pas repartir au pays : « Les familles viennent et disent à la plupart des athlètes « pourquoi tu vas retourner dans ce trou qu’est les Comores. Reste à la Réunion, on va trouver des solutions ». Donc dès le dimanche, les athlètes commencent à fuir. Je me dis que là, il y a un film.  Et puis je vois une athlète, Razia. Un peu provocateur, je lui demande à quel moment tu vas fuir que je vienne te filmer ? Elle me dit « moi je ne suis pas venu pour fuir. Je suis venu pour jouer. J’ai pas pu jouer, je vais rentrer ». Une conviction qui malmène le point de vue du cinéaste, finalement axé sur le stéréotype. « Des athlètes qui fuient un pays pauvre, miné par l’exil, c’est ce qu’on veut voir », raconte Saïd Ouma, choisissant alors de changer de perspective. Il braque sa caméra sur ceux qui rentrent et qui, finalement, « maintiennent le tissu de la société ».

Image du film.

A Moroni, Mohamed Saïd Ouma et son équipe suivent le parcours de trois athlètes. Oulouhou Mohamed, Hassanati Halifa et Razia Chatoi. Elles s’entrainent au basket, en vue des prochains JIOI. Et à travers elles, se cristallisent les difficultés du pays et les complexités de la société par rapport au genre. Cette femme – Oulouhou, la meneuse – qui marche, par exemple, voilée pour se rendre au travail, répondant à l’appel du muezzin, honorant ses prières, pourrait sacrifier au cliché. On l’imagine volontiers bridée au quotidien. Rien de tout cela, pourtant. On la voit, en effet, apparaître en short et débardeur, s’échappant du carcan et driblant avec aisance au stade Beaumer à Moroni. Le film le dit. Ces filles évoluent librement au basket. On y voit d’ailleurs leurs destins se fondre dans celui de la nation comorienne, jusqu’aux JIOI 2019 à Maurice. Le film, par ailleurs, re-contextualise, en proposant aussi une rétrospective sur l’histoire du sport aux Comores. A travers le destin de Fundi Carnet. « Pour moi le sport, c’est la métaphore d’une nation », lance Mohamed Said Ouma.

Concernant la femme, le cinéaste – qui ramène au propos d’Éric Rohmer[3] – capture une réalité qui lui est spécifique, qu’un réalisateur du Nord aurait probablement du mal à saisir avec justesse. Renforçant la nécessité de se dire par soi-même. Il se réfère au schéma classique de genre en Afrique de l’Est ou aux Comores. Dans l’espace public, les hommes qui palabrent d’un côté et les femmes en mouvement de l’autre. «Quand vous voyez ça en tant que cinéaste […] vous vous posez instinctivement la question « mais qui tient cette société ? » Il parle d’antinomie. « On se dit que c’est une société tient par le pouvoir de résilience de la femme, puisque la terre appartient à la femme […] C’est très particulier, parce que même dans les autres pays musulmans, cette matrilinéarité n‘existe pas. Elle existe très spécifiquement aux Comores ». Le film se veut aussi une contribution sur cette question précise du genre.

Image du film.

Pour Carton Rouge, Mohamed Said Ouma a fait le choix d’une co-production internationale localisée dans le Sud. Son dernier court métrage – Magid le magicien (2014) – lui laisse le souvenir d’une mauvaise expérience avec un producteur parisien. « Comme j’ai une société [les Films façon façon], il fallait que je trouve un moyen de produire ce film-là, même s’il coûtait cher ». Un partenaire se profile à Moroni et Saïd Ouma lui délègue une partie du boulot. « Je ne suis pas capable de faire tout le travail administratif, donc il fallait que je trouve un producteur exécutif. J’ai engagé Housseine, le patron de Nextez ». Une société comorienne avec qui commence à travailler dès 2016. En Quête Prod à la Réunion et Real Eyes Films en Afrique du Sud rejoignent ensuite le projet. Qui voit le jour au bout de six ans…

Le film a été sélectionné à l’IDFA[4], une bonne nouvelle pour Mohamed Saïd Ouma. Mais qu’est-ce que cela représente pour le cinéma comorien ? « Je pense que c’est un grand pas ». Il y voit une porte qui s’ouvre pour ses concitoyens cinéastes. « On peut participer à cette conversation mondiale, en se disant qu’à partir de chez nous, on peut parler du monde ». Ce film représente une étape cruciale pour Saïd Ouma, qui, de fait, a décidé de renouer avec son pays d’origine, « tout en participant du monde alentour. Au risque du grand écart » écrivait Kashkazi en 2007[5]. « Pour moi, c’était important de me dire que je peux faire un film avec les talents de ma zone. Avec ma voix off en comorien. Ça aussi, ça a été un débat pour les diffuseurs ». Reste à lui dégotter un public-pays, qui saisisse les enjeux d’une telle démarche. Saïd Ouma a présenté son film à Moroni en janvier dernier, où l’on préfère souvent consommer du blockbuster à l’américaine ou à l’indienne. Ce qui annonce d’autres batailles à venir. « Je veux que les Comoriens comprennent ce que je dis. Qu’ils soient en connexion avec ça ».

Fouad Ahamada Tadjiri


[1] Il cite le Fonds jeune création francophone, le Arabic Fund for Arts and Culture, DOX BOX, etc.

[2] Jeux des îles de l’Océan indien.

[3] Mohamed Said Ouma : « J’ai rencontré un jour Éric Rohmer et il m’a dit « il faut tacler des sujets qui vous sont propres, jeune homme. On m’a reproché de filmer la petite bourgeoisie française, mais en fait c’est la société que je connais. Je ne pouvais pas aller à Paris, avoir la prétention de filmer la vie parisienne. Je ne connais pas ses enjeux »

[4] International Documentary Filmfestival Amsterdam. 

[5] Soeuf Elbadawi, « Mohamed Said-Ouma la diaspora en images », article paru initialement dans Kashkazi, et disponible sur le site du Muzdalifa House. 

L’image en Une du texte figure Mohamed Saïd Ouma et Fundi Carnet.