Mutsamudu cité d’histoire(s)

Retour sur une cité-patrimoine. Celle de Mutsamudu à qui des ONG, aidées de quelques partenaires, essaient de redonner un visage de nos jours. Signé de Kamal Ali Yahouda, cet article (reconstitué) remonte à 2005[1].

« La médina de Mutsamudu n’est pas belle, mais unique et pittoresque ». C’est l’avis d’un urbaniste, Pierre Blondin, qui a effectué en août 2005 une visite de travail de dix jours à Ndzuani. Financée en grande partie par la diaspora française de l’île, dont les associations Wema et Msaanda, un opérateur économique et différentes personnalités réunies dans un collectif, l’opération vise à inscrire la médina au patrimoine mondial de l’Unesco. Lancé il y a un an, le projet est en phase de finalisation. Apres 20 ans d’expérience sur le terrain africain, Pierre Blondin est optimiste, même si le pari n’est pas gagné d’avance : des travaux sont nécessaires pour mettre aux normes des sites délabrés ou en voie de destruction. L’architecte français a été précédé par une mission de l’Unesco qui a établi la liste indicative des sites à protéger.

Au terme de son séjour, il a dressé un bilan de l’état de Mutsamudu. « La ville doit son existence à la jonction de facteurs géographiques et historiques particuliers dans l’océan Indien, qui ont déterminé sa fondation et son développement », indiquait-il. « Etablie entre la baie et des escarpements rocheux, elle s’est développée sur une aire limitée. La vieille Mutsamudu aux ruelles tortueuses est un véritable labyrinthe. Le centre est toujours habité et abrite de nombreux commerces, ce qui rend Mutsamudu unique en son genre. Ce qui est merveilleux, c’est que la médina est animée, donc vivante. Une spécificité qui sera prise en compte par rapport à d’autres cités, qui sont classées patrimoine mondial, mais ne sont pas habitées. » C’est en effet au cœur de la ville que se déroulent encore les festivités traditionnelles telles que les mariages et le tam-tam de bœuf. Les difficultés économiques et sociales, l’émigration ont cependant perturbé l’équilibre de la médina. Des maisons sont fermées, d’autres louées à des occupants, qui ont du mal à les entretenir.

Les vieilles demeures de la médina. Mutsamudu et ses paraboliques, aujourd’hui. Du côté de Mkiradjumwa…

La sur-occupation a aussi engendré des transformations radicales. La dégradation des bâtiments publics comme privés va en s’accélérant. Les facteurs de détérioration du patrimoine bâti sont similaires à ceux de la plupart des pays pauvres. L’Etat ne dispose pas des moyens pour le conserver. Quant aux particuliers, leurs revenus ne permettent qu’un simple maintien des constructions, sans possibilité de réhabilitation, ni de valorisation. S’ajoutent à cela les intempéries particulières à la région : ruissellements qui creusent le secteur bâti, noircissement et salissure des façades, des pièces d’appuis, des encorbellements, infiltrations au niveau des toitures… Sans oublier les transformations anarchiques qu’effectue la population résidente : modifications des bâtiments d’origine avec des matériaux non traditionnels, installation de réseaux d’électricité et de téléphone, sans préoccupation de l’environnement…

Pour Pierre Blondin, « d’ici 5 ans des sites encore debout vont se détériorer, si une intervention d’urgence n’est pas prodiguée. D’où la nécessité de trouver des financements, afin d’arrêter la progression du délabrement. Cela s’ajoutera à une organisation rapide et ciblée des structures communales et sociales, capables de prendre en charge la conservation du patrimoine. » La pionnière du projet, Fatima Boyer, renchérit : « Ce travail demandera sûrement beaucoup d’argent, mais chacun doit y contribuer, pour montrer à l’Unesco que ce projet est celui de toute la population de Ndzuani. » La médina de Mutsamudu peut être sauvée : selon les spécialistes, la structure urbaine originelle est encore lisible et la typologie des constructions est conservée. Le point de non retour n’a pas été atteint et le potentiel existant permet d’envisager des interventions efficaces. A condition de réagir vite…

Selon les historiens, Mutsamudu doit son nom à un pasteur indigène nommé Msa Mudu (Moussa le Noir) qui, au 16ème siècle, gardait le cheptel bovin du sultan de Domoni, et qui découvrit une baie riche en pâturages et en eau. Un clan de la famille princière de Domoni, en conflit avec d’autres factions de la ville, décida un jour de quitter le sultanat pour rejoindre cette zone lointaine et riche.Peu à peu une ville en pierre s’édifia et prit le nom de son aïeul, haMsamudu (« Chez Moussa le Noir »).

La citadelle de Mutsamudu. Un mur de l’Ujumbe. Une vue des escaliers du Sineju, que d’aucuns surnomment « les escaliers de Sambi ».

Ses fondateurs développèrent des établissements pour contrôler la production de l’île et commercer avec les marchands de passage. Ils étaient les seuls à construire des habitations en pierre, pour des raisons de prestige, et aussi pour se mettre à l’abri des incendies. Ils se servaient d’une technique identique à celle utilisée sur la côte Est de l’Afrique, qui consistait à empiler des blocs de lave, joints entre eux par la chaux vive, produite à partir de coraux brûlés. Une couverture légère de plâtre ou de feuille de cocotiers tressés formait la toiture.

Vers 1600, haMsamudu connut un développement croissant : les Anglais choisirent sa baie pour faire relâche en saison sèche sur le trajet qui les menait en Inde. L’afflux des habitants de l’île, attirés par le commerce avec les étrangers, vint grossir la ville. On dit aussi que c’est le Sultan S. Abdallah, ancien gouverneur de l’île, qui construisit un chemin de ronde, ménagé entre les remparts et les maisons. Les portes de Hampanga, Mjimbali, Foucoula M’roni et Moina Foucou M’titi, ouvertes dans les tours carrées qui s’appuient à la muraille fortifiée, donnaient accès à la médina.

Le palais royal (Ujumbe), bâti par ce sultan, servit à ses successeurs[2], qui y reçurent toutes les délégations étrangères au 19ème siècle. C’est ainsi que le commandant de la station navale française dans l’océan Indien, J. Romain-Desfossés, et le Sultan Salim y signèrent différents accords, dont celui de 1846, aux termes duquel la présence française à Maoré était reconnue. La nouvelle ville devint de fait la capitale de l’île, remplaçant Domoni, suite à une décision de sultan Ahmed. Afin de résister aux assaillants, elle fut entourée de remparts et couronnée d’une citadelle, plantée en évidence sur le rocher du Sineju, qui surplombe la ville. Un escalier de 280 marches descend du Sineju et rejoint la ville.

Kamal Ali Yahouda


[1] N°7 du journal Kashkazi en septembre 2005.

[2] L’AUTRE HISTOIRE DE MUTSAMUDU, SELON KAMAL’EDDINE SAINDOU. « Il fallait avoir l’esprit belliqueux ou être fortement inspiré par le féodalisme arabo-musulman des sultans anjouanais pour bâtir un tel labyrinthe. Dans son Essai sur les Comores, publié au milieu du 19ème siècle, le français Gevrey A. décrit Mutsamudu comme une fortification où l’étranger ne passe pas inaperçu, épié par des regards blottis dans des maisons dont rien ne laisse entrevoir une présence humaine. Avant lui, des aventuriers se sont faits piéger dans cette ville-prison. Plus près de nous, les éléments les plus téméraires de l’armée comorienne ne s’y sont jamais hasardés, même à la recherche de leur plus farouche ennemi. Il faut être un enfant de la médina pour connaître le secret de cette ville-labyrinthe. Les Mutsamudiens le savent, eux qui ont rebaptisé leur ville « Markabu » (le bateau). On y entre comme on descend dans une cale. Les maisons sont autant de cabines obscures qu’entrecoupent des ruelles mêlées, tels les boyaux d’un vaisseau. C’est dans ces dédales que l’armée comorienne débarquée sur Ndzuani pour déloger les insurgés « séparatistes » s’est cassée les dents. Une femme se rappelle de cette période et de ces bottes martelant la route qui encercle la médina. « L’armée était dans la ville et nous dans la médina. A l’extérieur c’était le désert, dans le bateau, c’était la vie. Pendant que nous nous préparions à résister, l’armée se sentait victorieuse d’une ville fantôme. Ils ignoraient que Mutsamudu a deux faces, l’extra-muros et l’intra-muros. »  La médina est en fait une ville dans la ville. Mieux encore, deux villes superposées l’une sur l’autre. Car seuls les initiés savent qu’il y a une partie immergée. Une ville souterraine à laquelle on n’accède que de l’intérieur des maisons. Des anciens caveaux d’esclaves sans doute, des prisons sûrement où les sultans gardaient les insoumis et les auteurs d’infractions. C’est quelque part dans ces caveaux aménagés que Fundi Ibrahim, le président autoproclamé de Ndzuani, menacé d’assassinat par ses opposants, dirigeait l’île. En décembre 1998, en plein affrontement entre les deux factions rivales du mouvement séparatiste, la population de Mutsamudu s’y était terrée telle des taupes, pour échapper aux obus lancés depuis Mirontsy, qui venaient mourir sur les parois de pierres des maisons. En nommant leur ville « le bateau », les Mutsamudiens n’ont pas seulement renoué avec une histoire tournée vers la mer. Ils ont trouvé le nom qui rend le mieux la réalité d’une ville bâtie pour défier les assauts de l’extérieur. A l’inverse de Domoni qui a érigé un rempart pour stopper les envahisseurs, Mutsamudu est une ville-forteresse. Les maisons semblent alignées tout autour du périmètre comme autant de tours de Babel, séparées entre elles par des ruelles de moins d’un ou deux mètres » (Kashkazi n°7, seprembre 2005).