Au café Rachidi

Rapatriés de Madagascar en 1977, après le massacre des Comoriens, les Sabena ont recréé l’ambiance et font revivre l’esprit du Bazar Be de Majunga dans ce petit café de la médina de Moroni.  Cet article est paru dans le n°29 du journal Kashkazi, paru le 29 février 2006.

Une étroite ruelle sans nom serpente vers la route de Gobadjou par Traleni, un des quartiers de la médina. De part et d’autre des maisons en vis-à-vis, des femmes, fuyant la chaleur intérieure, papotent sur un petit muret pas plus haut qu’une marche d’escalier. A deux pas, un vieux tailleur affairé devant sa machine à coudre suit tranquillement les échanges animés de ses voisins d’en face. Une dizaine de personnes agglutinées devant une pièce obscure, sans enseigne, mais d’où s’échappe un fort arôme de café.

Il est 7 heures du matin, la rue grouille. Nous sommes Chez Rachidi, en place depuis 1978. A part une poignée de gens de passage, le gros de la clientèle est fait d’habitués. « Il ne se passerait pas une journée sans qu’ils fassent un crochet chez Rachidi » explique AliToihir, une tasse de café dans sa main et une clopequi crame entre les doigts.Pas de femme, pas de notable non plus. « Toutes les catégories sociales, aussi bien les dockers que les gens bien placés, participent au débat. Chacun part d’ici en ayant appris quelque chose » se vante Ali Toihir.

Milissa Mdahoma monte la rue pour rejoindre le groupe, qui se forme progressivement comme s’ils s’étaient tous donnés rendez-vous. La soixantaine passée, il fait partie des doyens. Mi-provocateur, mi-plaisantin, il ne se prive pas d’alimenter la conversation. Peu importe le sujet, sérieux ou banal, la discussion s’enclenche au quart de tour, pêle-mêle, « libre et démocratique » fait remarquer Ali Toihir. Il est vrai que dans le brouhaha, chacun y va de son commentaire. Les mots s’entrechoquent, les éclats de rire fusent, on se taquine, on s’énerve un peu et tout retombe.

 Au acfé Rachidi, aujourd’hui tenu par Shaft.

« On parle philosophie, littérature, religion, tout » poursuit A. Toihir. « Tout sauf des futilités » s’empresse de préciser Youssouf Ibrahima alias Djandzo, un travailleur manuel, maçon, cordonnier, bricoleur… le vrai Sabena. « Ici, il y a de l’intimité. Les gens de Majunga sont très forts dans la plaisanterie. Parfois le ton monte, mais ça retombe. On décompresse » lance Diguera, un fonctionnaire. Passer Chez Rachidi, prendre un café ou un thé, échanger quelques mots, glaner quelques nouvelles, avant de vaquer à ses préoccupations, est un rituel. Tout un art de vivre pour ces anciens de Madagascar et plus particulièrement de Majunga et de Diego-Suarez. Natifs de la Grande île ou juste résidents, ils y ont passé le plus clair de leur jeunesse, se connaissent pour la plupart et ont pris des habitudes.

« Nous avions l’habitude à Majunga de discuter. En arrivant ici, on s’est trouvé séparé. Et on a fini par se retrouver ». Mais Diguera rectifie un peu, en désignant le jeune Djamal qui prend son café religieusement : « Il y a des gens qui n’ont pas été à Madagascar et qui se retrouvent au café ». On parle beaucoup malgache Chez Rachidi, mais ce n’est pas une barrière. « Chacun parle dans la langue qu’il veut, on se comprend dans ce melting-pot » explique A. Toihir. Un brin de nostalgie, cependant. Ces Comoriens déracinés après le traumatisme de Majunga avaient besoin de reconstruire l’ambiance de grand bazar du port, et notamment de ce café, celui de Mdjomba, un de leurs lieux de rencontre. « On pense à Madagascar et on se raconte les souvenirs de Majunga ». Certains sont retournés à Majunga après leur rapatriement. Pour les autres comme Djandzo, le Café Rachidi a été une thérapie.

 « Ce lieu nous permet d’apprendre à se réinstaller, se réinsérer pour ne pas avoir envie de repartir ».  Se sentent-ils Comoriens ou étrangers ? La réponse est gênée. « Avec les gens d’ici, on n’a pas grand chose à se dire. Ils ne connaissent pas l’histoire. Nous, on connaît mieux qu’eux » indique Diguera. Djonzo est plus critique. « Là-bas, on a reçu une éducation particulière. On s’était dit qu’en venant en Grande Comore on revenait à nos sources, mais on est déçu. Ici les gens se comportent comme des étrangers dans leur propre pays. Ils ne pensent qu’à eux-mêmes. Nous sommes plus nationalistes que ceux qui sont toujours restés ici ». C’est un petit bout de Majunga que les rapatriés ont ramené avec eux. Le Café Rachidi n’est donc pas une place publique de plus. « Si on était autour d’un badamier, il n’y aurait que les gens du quartier. Ici, nous venons de partout et nous sommes plus à l’aise » conclut Diguera.

Kamal-Eddine Saindou

Image en Une : Shaft, faisant le service.

« Quand Rachid est décédé, j’ai accepté à son fils de perpétuer la vie du café[1]. Ce n’est pas un boulot, c’est une habitude » dit celui qui fut son ami. Saïd Djihad semble sorti tout droit d’un quartier américain. Un bonnet négligemment posé sur la tête, une chemise et un pantalon qui flottent sur son corps asséché, le vieux de 74 ans a troqué sa vie pour perpétuer le souvenir de son fidèle ami Rachid. « Nous avons grandi ensemble à Majunga. Il tenait un café au Bazar Be de Majunga » raconte-t-il d’une voix lente noyée dans un rictus. Après les « événements », comme disent les Sabena, ils ont été rapatriés. Fidèle à lui-même, Rachid a ouvert son café au petit marché de Moroni. C’était en 1977. Saïd exerçait son métier de chef mécanicien dans les prestigieux garages de Moroni. Les deux amis ne se sont jamais lâchés. En 1978, Rachid a loué une pièce au quartier Traleni. Il a déménagé deux fois, mais sans jamais quitter la rue dans laquelle il a choisi de s’installer, celle où se trouve son café, aujourd’hui. « Lorsqu’il est tombé malade, il m’a dit de ne pas abandonner son fils unique. A sa mort en 1993, je suis venu reprendre le café avec Mohamed qui est aussi mon fils ». Comme dans un temple, Saïd n’a rien bougé dans la boutique. Tout est comme l’avait laissé Rachid. Le même réchaud à pétrole posé à même le sol. Le filtre à café qui dépasse de la table. Les deux bouilloires, une pour le café et l’autre pour le thé… Presque avec la même suie. Et toujours cet arôme…


[1] Aujourd’hui, c’est Shaft qui poursuit l’aventure. Saïd Djihad est mort, lui aussi.