Le cas Rafsanjani et le poids du politichien dans l’archipel

« Nous avons arrêté de penser ». Cette phrase émane d’un honnête pédopsychiatre, dont le parcours n’a absolument rien à voir avec les enjeux politiques du moment. Le Dr Said Ibrahim – c’est son nom – laisse ainsi échapper ce que tout le monde s’évite de répéter tout bas sur la situation globale de l’archipel. En cette période de confusion habilement entretenue, cette phrase peut évidemment signifier un désastre.

Les mots, les gestes, les cris, en cette période difficile, relèvent tous de l’affolement. Le pouvoir est en panique. Ses adversaires jouent à surenchérir. Aucune discussion de fond ne tient la route. Seuls les actes de violence brute en appellent à la nécessité de se rassurer. Vus de près, les Comoriens se préparent à se faire peur. Une milice menaçante au pas de trop, scandant le nom de Dieu et tranchant la main d’un gendarme, pour mieux s’entendre exister. Un ministre désignant des journalistes à la vindicte, oubliant les limites d’un discours haineux, dans un contexte où l’on ne mise plus sa confiance en politique. Une opposition laminée, sournoisement encagée par une police militaire aux ordres, sans aucune éthique, ni principe, sur le plan du droit. Fake-news, intimidations et autres coups tordus, concoctés par toutes les parties en présence. Des manières d’être, dignes de voyous illustres, dans l’histoire de l’archipel, qui font conclure à l’avènement d’une dictature. Alors que nous n’en sommes encore qu’aux prémisses de l’inconcevable…

 

Il est une suite de fables, étrangère à nos mythes, qu’il faudrait relire, à l’aune des événements politiques récents. Les fables d’Esope. Celle qui dit, par exemple, qu’à force de crier au loup, on en oublie de le voir, le jour de son apparition. Et c’est alors qu’il bouffe tout le monde. Il est, certes, essentiel de demeurer vigilant, lorsqu’on emprisonne à tout va, avec les arguments fallacieux d’une autorité rendue aveugle et soupe-au-lait par de petites tensions ambiantes, sans grand génie politique. Mais il est tout aussi essentiel de ne pas se tromper d’analyse par les temps qui courent, en oubliant que la vérité n’est jamais aussi appréciable que lorsqu’elle se pare des vertus de la diversité. Entre ces deux tendances, il est un entre-deux qu’il faut déterminer, si l’opinion ne se noie pas dans un débat stérile, où les victimes et les bourreaux se cachent derrière des non-dits et des slogans à la petite semaine. Cet entre-deux relève de la nuance. Car le vrai loup n’est pas encore là, et à force d’annoncer sa présence avec autant d’excès, on risque peut-être de ne point le reconnaître, le jour venu.

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Une autre fable chez Esope, celle qui dit que tôt ou tard le loup finit par avoir raison du juste. Encore faut-il qu’on lui ait laissé passer le gué sans rien dire. Des moyens existent pourtantde nos jours, pour freiner l’animal dans ses agissements. Mais il ne faut peut-être pas se tromper dans la façon de lui faire tomber le masque, sous peine de rajouter de la confusion à la confusion. Il y a eu ce fait accompli, celui du prince, qui, par un tour de passe-passe très peu discret, s’est débarrassé de la cour constitutionnelle. Les assises nationales ont été une occasion rare de le délégitimer dans sa course d’endurance vers 2030. Mais les citoyens ont préféré garder leurs deux yeux bien engourdis, au lever du jour. L’opposition doit-elle être seule à ferrailler sur ce chemin ? Peut-on faire le bonheur d’un peuple, malgré lui ? Il y eut ce grand moment d’un référendum auto centré, où le « oui » l’a emporté devant tous, malgré le poids des urnes à moitié vides[1]. Nous ne sommes plus en 1991, avec « l’encre délébile »[2]de la Baule, qui fit élire Djohar depuis l’ambassade de France ; ni devant les urnes pré-remplies par des agents infiltrés, se réclamant de l’Union européenne à Mwali, lors des dernières élections présidentielles. Nous sommes en 2018. Une année possiblement charnière (les assises nationales ?) dans la transformation d’un pays, qui, après 43 ans de néantisation, se doit de se réclamer d’une autre destinée.

A la base, il y a le pouvoir, l’opposition et le peuple. Azali, ses hommes, ses rêves. Sambi, les siens, leurs envies. Et il y a cette société civile, au visage noirci par la rage, incapable d’orienter les débats, pourrie qu’elle est par la lourdeur d’une conscience victimaire. Et c’est là que le bât blesse, en vérité. Dans cette difficulté rencontrée par des centaines de milliers de Comoriens à l’idée de s’extirper des querelles intestines, froidement orchestrées par les acteurs d’un paysage politique ignorant leurs malheurs depuis 1975. La politique comorienne ne cause que du pouvoir, jamais du sens et des attentes du citoyen. Comme si elle en oubliait jusqu’à sa raison d’être. Mais aucune loi n’oblige la société civile à s’astreindre à ce petit jeu interminable, où la fragilité des uns (l’opposition) compte sur la frilosité des autres (le pouvoir), pour taper l’incruste au sommet. Lorsqu’on relit le réquisitoire des justes (le cas Rafsandjani, entre autres), on se surprend à chercher la façon la plus indiquée de s’opposer à l’impunité et au fait du prince. Voilà l’histoire d’un homme, qui se fonde sur le droit et les faits, appelant à la clairvoyance de ses pairs – lesquels prétendent parler au nom du peuple – et en espérant une réponse articulée et remuante contre l’inacceptable. Qu’en est-il sorti de ce combat aux forts accents humanistes ? Rien ! Y compris, lorsque le jeune juriste s’est retrouvé la tête littéralement transfigurée, au sein de l’organe de presse de l’Etat, Al-Watwan[3].

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Nous n’évoquerons pas ceux qui ont crié au loup, pour ne pas avoir à questionner leur propre responsabilité, au moment des faits. Nous serons bien plus précis sur nos propres manquements. Qu’avons-nous fait, nous qui prétendons avoir compris les véritables enjeux, pour démontrer par A+B que la raison nationale risquait bientôt de s’effondrer, si l’on ne prêtait main-forte à ce digne représentant du monde des justes ? Rien ! Comme ces uns et ces autres qui n’avaient que faire du droit, dont Rafsandjani se réclame, nous n’avons pas su quoi faire ou dire, à l’endroit où se confond celui qui réprime et celui qui hurle, à force d’entendre les mêmes invectives des deux côtés de la rampe. Au fait, une hypothèse,au hasard ! Et s’il s’agissait d’un coup d’Etat constitutionnel ? Chut, chut, chut ! Rafsandjani n’est pas encore mort. Loin de là ! Il n’est même pas emprisonné. Et on ne sait jamais. Quelqu’un pourrait s’imaginer des choses. Or rien de ce qu’il a écrit ou expliqué – au-delà de la reconnaissance qui lui est due – n’a permis d’organiser une résistance. Tout juste s’il a servi d’épouvantail pour nommer ce que le peuple a déjà bien éprouvé dans sa chair. Et quid de la vraie désobéissance civile, servant à brouiller l’effet du prince, sur l’ensemble de ses sujets ? Ce devait être la leçon du jour ! L’art et la manière de rendre la contradiction citoyenne agissante. Mais ce peuple, qui a souvent d’autres chats à fouetter, n’a pas saisi la perspective tracée par Rafsandjani. Il eut fallu, pour cela, des relais, à même de traduire la complexité des questions de droit soulevées en une dynamique populaire du refus. Mais ces relais n’existent, hélas, pas. Car tout le monde est occupé à crier au loup, au lieu de réfléchir aux modes d’action à venir.

D’où l’intérêt de reprendre l’analyse du Dr Said Ibrahim, s’agissant du pays qui cesse de réfléchir par lui-même. En espérant cette fois-ci que la société civile saura y trouver matière à se renouveler, dans une action durable sur le terrain, et non dans la vacuité des réseaux sociaux. Dans tout récit, disait un adage bien connu, il y a ceux qui meurent, ceux qui causent, et ceux qui agissent, pour le bien de tous. En retissant celui-ci, de nouvelles questions se font jour. Où nos colères vont-elles s’entasser désormais, si ce qui embrase la rue se résume au verbe et aux prières ? Les faits du prince appellent-ils à la violence du peuple ? N’existe-t-il pas un autre moyen d’agir, au nom de la raison ? Et si l’on revoyait nos grilles de lecture, en évitant de jeter de l’huile sur le feu ? Sommes-nous capables de repenser « notre » monde, en tenant compte de ce citoyen, sans qui rien ne devrait jamais se produire ? Nos consciences sont-elles encore en état d’agir pour l’émancipation de tous, ou sont-elles seulement prêtes à s’exprimer au nom de tous ? Le Comorien a-t-il vraiment besoin de voir gicler son sang pour croire au changement ? Les fantasmes libérateurs ont la vie dure. Mais il y a bien eu ce fameux coup à la cour constitutionnelle, une histoire de référendum tendue, des petits complots et des dérives du discours au pouvoir. Doit-on pousser le concitoyen, abruti par le système, au crime absolu du grand soir ou lui expliquer les tenants et les aboutissants d’une tragédie en cours d’élaboration par les petits d’hommes au pouvoir ? La politique étant cette chose trop complexe pour être confiée aux seuls politiques, la vigilance s’impose. Actuellement, le pouvoir réprime, l’opposition joue aux vierges effarouchées, pendant que la société civile se fige dans ses tenues d’apparat. A-t-on besoin de crier au loup ou de remettre de la pensée dans nos faits et gestes, en faisant du porte à porte, auprès de la majorité silencieuse, au risque d’être traité de politichien ? Contre la résignation et le béni oui, un sursaut citoyen est encore possible. Mais peut-être est-ce plus difficile à concevoir dans nos petites cervelles en panne.

Soeuf Elbadawi

[1] Le ministre de l’intérieur parle d’une participation au référendum à hauteur de 62%. Ce que l’opposition, qui a appelé au boycott, réfute. L’impression générale est que l’opposition n’a pas eu la main sur ce vote, mais a profité du sentiment d’indifférence générale, et de la méfiance grandissante de la population envers la chose politique. Le point de vue des représentants de la Force en attente de la région Afrique de l’Est (EASF) n’a pas été entendu. Ils parlaient du fait que certains représentants des partis d’opposition n’avaient pas été autorisés à signer les procès-verbaux de leurs bureaux de vote.
[2] L’expression est de l’éditorialiste Aboubacar Mchangama, du journal L’Archipel. A l’époque, il avait titré : « L’encre qui devait être indélébile est délébile ! C’est débile », parlant de cette encre mise sous scellée à l’ambassade de France, afin d’éviter que les Comoriens ne trichent (au scrutin présidentiel) contre la démocratie (discours de Mitterrand à la Baule) importée de Paris. C’est ce qui a permis à S. M. Djohar leur candidat, de remporter les élections.
[3] Contre l’avis de sa rédaction, le directeur du journal, Maulida Mbae, décide de mettre fin aux chroniques régulières du Dr Rafsandjani, début août 2018. Le tort de « Rafsa » – son petit nom – est d’avoir permis de comprendre les failles d’un projet de révision constitutionnelle, en se fondant uniquement sur le droit. Son propos, développé notamment à travers des médias étrangers, a fait sens, et donc, a dérangé. Cf. cet entretien accordé à RFI.