Zamir et ses gueux

Lecture express du dernier roman d’Ali Zamir, Dérangé que je suis (Le Tripode), dans lequel il tente une trouée dans les venelles de Mutsa, avec un personnage haut en couleurs, traînaillant son chariot de docker à longueur de journée, et dont la langue, toujours, surprend le lecteur.

Une tentative de récit sur les gueux, qui, trop souvent, se retrouvent exclus du paysage par la langue des élites en affaire(s). La sensation que l’auteur en quête de souffle et d’impertinence engage un round dans les bas-fonds de Mutsamudu, quoi que dans une langue obligée, relevant d’une préciosité certaine. Avec des mots, cependant, au feu nourri (quinquets/ impéritie/ thalassique/ solaciait/ accoiser/ chablé/ bélître) que ses lecteurs disent pêchés à la loupe dans le dico. Car peu utilisés ou à encore dépoussiérer sur une étagère de bibliothèque. Des mots avec lequel il tisse des images de sa cité natale, souvent étonnantes. Qu’il s’agisse de « larmes de sang » qu’il vaut mieux ne pas étouffer « comme une couille molle » ou encore d’une douleur que l’on pousse « jusqu’à corner les oreilles ». Des phrases que l’on penserait « usées jusqu’à la corde », mais qui rempilent sous sa plume, pour narrer l’histoire d’un personnage falot à l’humour décérébré, s’affirmant « plaie saignante et affreuse »« misérable raté » ou même « débile mental ».

Un personnage déboussolé au destin singulier : « dans ma chienne de vie, j’ai toujours dérangé ceux que dérangent la vie rangée ». Cet homme a pour unique richesse ses sept vieilles chemises, ses sept pantalons et culottes troués, sur lesquelles sont gravés les jours de la semaine. Ce qui lui évite d’oublier « quel jour on est ». Les passants le zyeutent comme s’ils avaient un phénomène de calendrier à déchiffrer. Moqueries et sarcasmes l’accompagnent sur son chemin. Mais Dérangé que je suis – Prix France TV 2019 – est aussi l’histoire des terribles Pipipi. Pirate, Pistolet et Pitié ! En chasse comme lui autour du débarcadère, ils chahutent les entrailles de la ville sans façons, « avec leurs chariots et leurs cris » de « bêtes sauvages », empruntant les ruelles de la médina engourdie, comme s’ils étaient les seuls dockers du coin. « Même moi, s’agace le narrateur, qui suis ancien dans ce métier et que certains prétentieux et hâbleurs trouvent l’impertinence de nommer Derangé, je ne m’égosille pas comme un sourd parce qu’on me barre une chétive venelle ».

Un chariot dans Mutsamudu. Sous le cagnard, non loin de Mroni, que l’on aperçoit dans le roman.

Dérangé en profite pour nous promener sur ce port de Mutsa. Ses grosses vagues, ses brise-lames, ses vaguelettes brisées, tels de mystérieux « rêves enfantins ». La mer et son « vacarme sauvage, terrible, doux et tendre ». Dérangé raconte ces dockers, qui, comme lui, appâtent le client pour becqueter, en pliant sous le poids des valises, des planches de bois et autres sacs d’oignon. On n’a pas idée de ce que ramène un bateau sur ces quais. Bien que « la gueuserie » ne soit pas de son métier, Dérangé décrit un monde de gens qui triment, sans amis, yeux fermés et fesses serrées. Un monde où certains, justement, « n’hésitent pas à paraître » tels des poux affamés, qui « n’ont rien à se mettre sous la dent », histoire d’embobiner leur monde et de « vous piétiner ». La langue de Zamir, suspendue aux gargouillis intimes de la cité, figure leur dur labeur et leur nudité face aux rires à ventre déboutonné, comme il dit. « On devait s’efforcer de soulever des fardeaux écrasants et les charger dans son chétif engin sans rien casser, et surtout ne pas tomber sur un os. Et tant pis si nous avions des allures de loqueteux. Mais bon Dieu ! Vous imaginez un pantalon avec deux gouffres honteux et des yeux juste au niveau du cul ? Deux cavités dans lesquelles les fesses pencheraient comme des globes oculaires braqués vers le monde extérieur ».

Dérangé et ceux de sa condition subissent le mépris social, de la part de ceux qui se prétendent « de la cuisse de Jupiter » et qui les traitent de macaques aux matières fécales « le long du littoral et des rivières ». Il nous évoque ensuite cet amour impossible, qui lui cogne dessus sans prévenir. « Une femme éblouissante qui s’était adonisée d’une manière à déstabiliser tout ce qui était jusque-là normal : une beauté divine, un chant d’oiseau, un vent impétueux qui ravage tout sur son passage. Avec son physique harmonieux, elle était faite à peindre ». Erection toute ! « Le diable m’emporte si je mens, rien qu’en la voyant s’approcher gracieusement de moi je commençais à perdre la raison ». Son trouble est alors sans commune mesure ! « J’ai senti tout à trac quelque chose s’animer à tout risque dans mon pantalon comme un serpent ». Dérangé tente de négocier avec lui-même, « in petto ». Avec sa chose, du moins : « Impudente que tu es, petite queue bavarde ! Reste tranquille là où tu es. Cette femme est mariée ». Une femme-vénus, au corps angélique, drapée dans son chiromani.

Une dame en chiromani en train de négocier avec un tireur de chariot dans la rue à Mutsamudu.

Dérangé maudit le bustier, d’où surgit le tremblement. « Sa peau, claire et grasse, comme diamantée, brillait de mille feux. Ses seins, bien pointus, se dessinaient comme deux fontaines sculptées pour blaser la soif ». Le genre de femme qui sublimait son corps « pour envoyer des faibles comme moi en salle de réanimation ». Une chose est certaine ! Ce genre de pari n’est jamais gagné, lorsque la vie vous condamne à une tragédie du pauvre. La « nymphe », qui le gobe des yeux à n’en plus savoir, se débrouille pour semer un peu de zizanie, en improvisant une course de chariots depuis la place dite Mzingajou. Les gueux, mis dos à dos, divertissent l’alentour. Elle invite Dérangé à boire un coup au passage pour mieux le tenir dans sa nasse. « Moi, dérangé que je suis, l’homme aux jours de la semaine et aux vêtements usés jusqu’à la corde, m’asseoir sur un fauteuil bien rembourré pour boire du jus devant une beauté sans pareille ? Je me suis dit que je rêvais ». Panique ! « Ce qui m’a effleuré l’esprit à ce moment-là ? » Le pire ! « Si elle cherchait à me tuer ? Oui, et si elle me concoctait un vénéfice à mon égard ? » La beauté fatale, pourtant, le rassure : «  Je ne mange pas les hommes », d’autant qu’elle le trouve moins « brute » que ses futurs concurrents à la course _ les Pipipi, toujours.

« A ce moment, j’ai vu sa tête de Vénus s’approcher tout près de la mienne, comme guidée par une force surnaturelle. Je sentais son haleine, fraîche et parfumée. Mon cœur battait la breloque. Nous étions nez à nez. Oui, comme si elle s’était mis en tête de récupérer par ses sublimes lèvres quelque chose qui lui appartenait sur ma figure de docker ». Zamir souhaite, on dirait, sublimer un désir brut de décoffrage, même si sa langue souffre de son trop plein de préciosité. Son Dérangé tente de se ressaisir, en lâchant d’une voix rauque : « Ce n’est pas pour vous offenser, ni pour commettre un quelconque outrage à votre égard, loin de là, Madame, mais je ne pense pas être celui qui vous mérite ». La revanche des gueux sur la bonne société n’aura donc pas lieu. La voix « enchanteresse » a beau lui signifier la sottise d’une telle emphase, l’inviter à dîner à sa table, lui promettre un « nous serons seuls au monde », le cœur du pauvre Dérangé n’y est pas. Diable, serpent et impasse lui obstruent le cerveau. « Il me fallait délabyrinhter les idées » s’avoue-t-il. Et tout ceci ne se situe qu’au premier cahier du dernier roman de Zamir, sobrement intitulé la belle insiste, ma bête persiste. Plus tard, Dérangé, secouant « ses fesses comme un panier vide », voudra croire qu’une plaie d’amour jamais ne blesse.

Une vue de Mutsamudu et du port depuis la citadelle, forteresse des puissances passées.

Mais un gueux reste un gueux à Mutsa. Ne pas s’y tromper ! Jamais ! Entre un festin de lémurien aux bananes et une promesse d’amour insolite, Dérangé – « la peau ansérine » – manque de se prendre pour  un athlète au destin souverain, face aux Pipipi qui n’arrêtent pas de « chapehuter ». Il le sait qu’ils le prennent pour « un tardigrade ». Zamir, l’air de s’en amuser, tatônne, se cherchant une langue, pour dire le quotidien d’une bande de réprouvés, dont la geste de vie, muée en course folle, de Missiri à Hamoumbou, en passant par Mdjihari, Mroni et Hampanga, questionne un paysage que le passé récent de la ville (menace de gentrification) n’a pas fini de noyer dans ses rets. Le Mutsamudu de Zamir ne fait cadeau à personne, néanmoins. C’est un monde sans pitié, «  plein de fange où tout perd sa valeur et devient objet matériel, où l’objet se fait idolâtrer beaucoup plus que l’être humain et où l’humanité au milieu du tout et du néant ne pèse point un grain ». Un monde où les « rien du tout » comme Dérangé lui-même n’ont pas vocation à remuer pattes et pieds, même lorsqu’ils deviennent la proie d’une« amphitryonne ». A peine s’ils peuvent se prétendre « bonne bête » devant l’impossible rencontre.

L’amphitryonne a beau regarder ce pauvre Dérangé avec « avidité », ses mots à elle ne font pas toujours crédit : « Mangez, vous ne savez pas qui vous mangera ». Dérangé, « stupide de surprise », regrettera presque d’être là, livré à elle comme à un déluge de l’enfer. « Pardonnez-moi, chère dame, s’exclame-t-il, d’être le seul homme croisé sur votre chemin qui ne réponde pas à vos sentiments ». Pour s’échapper du piège qui se referme sur sa pauvre personne, il se déclare peu sain d’esprit, alors même que la femme vénale, qui sait ce qu’elle veut, le rabroue. « Sachez une chose : le sexe n’est jamais dérangé en même temps que la tête (…) Et nous allons le prouver ». Massage et fantasme affluent dans la tête du pauvre docker, au point de réveiller son « vilain petit reptile ». Gémissement contrarié ! Dérangé, « bête comme une oie », prend la tangente, sous la menace, et voit le liquide lui couler « à seaux entre les jambes. On aurait dit que j’urinais dans mon pantalon ». La honte, alors, le reprend : « C’était parti comme un coup de revolver, lorsque cette ensorceleuse avait fourré sa langue dans mon oreille ». Il se sent  comme « dévirginisé ». Et on n’en dira pas plus. Car Zamir, qui semble avoir trouvé son point d’ancrage définitif – il est le seul auteur du cru à farfouiller avec autant de précision dans son paysage d’émergence – magnifie sa ville, sans compter. Mais sa langue reste, il est vrai, encore empesée, à force d’artifices et de joutes détournées dans un chaloupé, où affleurent les accidents et les figures forcées. Une langue volontiers « dérangée », qui paraît parfois trop fabriquée pour être sincère, mais qu’est-ce qu’on se marre bien, a-t-on aussi envie de dire, lorsqu’on traverse Mutsa au pas de course à ses côtés…

Soeuf Elbadawi