L’une des signatures vocales ayant contribué à façonner l’identité de Radio-Comores. Sous l’impulsion du Mongozi Ali Soilih Mtsashiwa, Papa Djambaé a atteint une notoriété qui l’a rendu incontournable sur les ondes. Une radio qui s’incarnait alors dans le langage du peuple.
Il s’appelle Ali, mais est plus connu sous le nom de Papa Djambae. Il appartient à cette génération de la fin des années 1960, pour qui le paya la shio[1] était encore le lieu d’un encadrement à Moroni. « L’on apprenait les rudiments de l’islam, la langue arabe et les instruments musicaux pour accompagner les kaswiɗa ». L’enseignement de fundi Djelani et Saïd Hadi demeurent des références à leurs yeux. Papa s’y est initié à la flûte, en apprenant le Coran. Une pédagogie qui, plus tard, a révélé certaines des figures marquantes de la scène musicale du twarabu comorien.
Son destin est cependant singulier, marqué par de nombreuses frustrations, l’obligeant à jouer des contradictions de son temps pour trouver sa voie. Né à la capitale d’une mère de ɗomoni ya Mbadjini, son père originaire de Mdjoiezi s’opposa à l’idée de le voir partir en Arabie Saoudite, en compagnie de camarades du shioni, alors qu’il avait droit aux bourses d’étude qu’attribuait régulièrement fundi Said Hadi. Le fait lui fait ressentir sa différence sociale. Il est une de ces pièces rapportées du lointain pour bercer la grande ville. Son père, paysan, bien que des liens de familles le rattachent à une illustre lignée de Moroni au Garani, tenait à garder son fils unique auprès de lui, n’était surtout pas prêt à le laisser quitter le nid.



Papa Djamba relisant son histoire dans l’album-photo…
À 19 ans, alors que le twarabu est en plein essor, Papa Djambae entre dans les ordres de l’orchestre Aouladil’Comores, non sans lien avec son ressentiment face à cette cité qui ostracise. « À l’inverse de l’Asmumo qui ne comptait que des Moroniens, Aouladil’Comores était ouvert aux waMasafarini », assure-t-il. Un choix de protestation politique également, dont il ne tardera pas à mesurer les conséquences. Il se souvient encore de la manière dont un patriarche dans sa famille d’accueil, Bafakihi Dahalani, le chasse du Garani. « J’ai été excommunié, parce que j’avais eu le tort d’afficher ma différence avec l’idéologie de la maison, tous partisans du parti Vert ». Papa ne s’est pas contenté de rompre un pacte, en s’affichant aux côtés de l’Aouladil’Comores, orchestre affilié au parti opposé _ celui des « Blancs ». Il est ensuite devenu supporter du Rapid-Club, le pendant sportif de cette bipolarité politique, divisant le pays. Une position frisant la rébellion, aux yeux de certains…
C’est donc un homme marqué par des histoire de conflits de famille, d’opposition politique et de discrimination sociale ouverte, qui va progressivement imposer son nom sur la scène musicale de cette capitale. Fort de ses dons, il joue de tous les instruments, en commençant par les percussions et batterie. Il passe pour un as des congas. « Maîtrisant la flûte, j’ai rapidement appris à jouer du clavier et me suis initié plus tard à l’accordéon. C’est moi qui ai initié Salim Ali Amir au clavier », confie-t-il. Ce n’est pas peu de le dire. Au cours des répétions de l’orchestre, Papa Djambae fait la connaissance de Cherif Saïd Mohamed, qui le forme au saxophone, avant de le retrouver dans les studios de Radio-Comores, où il lui apprendra le maniement du Nagra. Le jeune musicien, incontournable dans l’Aouladil’Comores, fait partie des jeunes stars montantes, à l’époque.
Son ascension rapide résonne néanmoins comme une défiance auprès des Verts du Garani, qui ne se contentent pas de chasser le jeune artiste de la maisonnée pour sa sensibilité différente. Tous leurs moyens d’influence sont mobilisés pour pousser le père à accabler son fils. Muezzin de la mosquée de Mtsangani, après ses virées champêtres, le père d’Ali Djambae est sommé d’agir par certains proches. L’audace du fils est alors vécue comme une humiliation. « Ngawe pvanu ngotso wadhwini no swaliza, ne mwana haho ngutso heza twarabu ». De la bouche d’un des plus grands notables de Moroni, ces mots paraissent lourds. Les jeunes de l’âge de Papa Djambae à Moroni rêvent de monter sur scène. Mais lui parade sur la mauvaise. Désemparé, Djambae père s’invite à un twarabu – scandale – et interpelle son fils en plein live.
Papa Djambae lors d’une émission du journal Al-Watwan consacrée à la révolution soilihiste.
« Un moment pénible que je ne pensais pas vivre un jour et qui m’a condamné à ne pas faire de scène pendant un mois », se souvient Papa. Il finit par occuper le rôle de l’animateur, en remplacement de Abdouroihamane Mfandrabo, une grande figure de l’orchestre. L’homme-debout ne peut que faire face à l’adversité. Un jour de 1977, alors qu’il est pointeur de travaux à la construction du mudiria du quartier Djumwamdji, non loin du centre-ville, il reçoit la visite du mongozi Ali Soilihi, accompagné de Damir Ben Ali, responsable de la communication à Mrodjou. « M’ayant écouté faire l’appel des ouvriers, Ali Soilihi dit à Damir, lui, il faut l’envoyer à la radio ». Une carrière radiophonique au pied levé s’ouvre à lui, débute par Djunɗuwo, une émission de Damir Ben Ali, consacrée à l’histoire de l’archipel. « J’ai été attaché directement à Ben Abdou pour la mise en onde de la pièce de théâtre sur la fin de Msafumu – Mwiso wa msafumu – et de Abidi-Kopvendze, mfawume wa domba ».
L’émission Djunɗuwo suspendue, la formule fut reprise sous un autre angle par la présidence de la République sous le nom de teatire ya wufakuzi, un théâtre de sensibilisation, à l’adresse du peuple sur la vision politique du régime. « J’ai rejoint l’équipe rattachée à la présidence avec Faouzia Ali Amir, Chiko et d’autres. On travaillait sous la responsabilité directe du Mongozi, qui nous dictait les thèmes à traiter. Il nous faisait confiance pour la rédaction des pièces, mais exigeait de nous une langue comorienne parfaite, sans aucun mot d’origine étrangère ». Un exercice de sémantique imposé, demandant notamment de forger de nouveaux mots. « Je me rappelle le jour où on a butté devant la traduction du poste de Conseiller pédagogique. Après plusieurs tentatives rejetées, c’est Touma Bacar qui a réussi à nous départager, en proposant le terme Mshawiri îlmu, encore à l’usage de nos jours ».
Nourri par cette vision généreuse d’une radio informant la population sur ses réalités historiques et politiques, et ce, dans une logique discursive travaillant la langue comme outil de communication, Papa Djambae fait le choix de poursuivre l’expérience. La pièce rapportée était d’autant plus à l’aise qu’elle avait tâté le micro avec succès au sein de l’orchestre Aoulidil’Comores. En plus de la musique, le groupe faisait du théâtre et disposait d’une section de kwasiɗa pour l’animation des madjlis. « A l’époque, les pièces de théâtre reprenaient les thèmes des chansons telles Mwana wandru kaleleha sur l’errance à Moroni, Kapvana kali kali litso ushindwa ni djiyoni, une critique du pouvoir ». Continuant à Radio-Comores après la période soilihiste, Papa se perfectionne au niveau des speakers (qu’on surnomme localement « animateurs ») et s’apprête à succéder à Abdallah Mansoib dans le cadre de son émission découverte : Msafara ho masiwani. Le msafarini fait voyager à sa manière.

Papa Djambae (© Kes).
Producteur et homme de terrain, Papa se distingue vite dans cette vision d’une radio de proximité, se faisant miroir des réalités du pays. Il lance alors son émission-phare – nɗe teatire no wakati – pour traiter de problématiques contemporaines, s’inspirant du quotidien des auditeurs. Un succès assuré ! Mshe Fule et Zalifa na Kabaya ont notamment connu une forte audience auprès du public. Et Papa ne s’arrête pas là. Avec son nagra, il enrichit le programme de Radio-Comores avec d’autres émissions, également à caractère populaire : Suala ntsanu na madjawabu matsanu pour la culture générale, Hale na hadisi, en quête des imaginaires et de l’histoire du pays, Nari hadisi no wana, consacrée aux enfants. La génération qui suivra lui en saura gré. Ils en parlent encore…
Mais si sa popularité lui fait croire que « la radio est une faiseuse de star », le théâtre restera sa marque de fabrique. Celle que lui ramène un public convaincu avec ses 34 pièces radiophoniques. Résultat d’un travail acharné, qu’il est prêt à renouveler, s’il le faut. « Je pense que le théâtre radiophonique a été important dans mon parcours. Je l’aime dans son rapport au public, grâce à la capacité de diffusion des ondes dans les foyers ». Cela ne le préserve pas du doute : « Il m’arrive de me demander si les thèmes que je développe reflètent une certaine réalité ou touche à la contemporanéité dans laquelle vivent les gens ». Mais le doute n’est-il pas l’arme absolue dont se réclament les créateurs de contenu ? L’artiste a pris sa retraite depuis les années Radio-Comores et travaille désormais pour le commun dans son village d’origine, à Domoni ya Mbadjini. Il compte y créer – car on ne se refait pas –une radio pour diffuser ses pièces et former des jeunes pour la relève. Après bien des batailles, transmettre reste une nécessité chez lui.
Kamal’Eddine Saindou
[1] École coranique.