Le fragment qui manquait

50 ans, le texte paru l’an dernier de Soeuf Elbadawi, reparaît en « édition augmentée » en ce mois d’octobre 2026 (Quatre Étoiles). L’auteur s’en explique, en nommant cette difficulté qu’il a eu à finir un propos, qui rende compte des cinquante dernières années de sa vie, à l’heure où sa propre génération se noie dans des phénomènes de reddition accélérée.

Il y a eu une première « édition ratée » en juillet 2025. Une seconde édition a suivi en octobre, puis en mai dernier, et enfin est arrivée celle-ci. À chaque fois, il y a eu comme un oubli que de nombreuses corrections ont cherché à gommer.  « Parler de ce livre, c’est parler d’une difficulté. J’ai cherché en quelque sorte à objectiver un certain nombre d’expériences vécues durant ces cinquante dernières années. J’ai voulu leur donner du sens dans mon parcours et dans celui de ceux qui m’entourent. C’était loin d’être gagné, d’autant qu’on veut nous nous faire croire que tout arrive par hasard dans nos petites vies. Concrètement, j’ai dû me faire violence pour parvenir à nommer les choses ». La dernière version paraît être la bonne. « C’est celle qui me permet de dire ouf ! Bien que qu’il y ait des envies que je n’ai pas su formuler ». Il évoque un ami malgache, Raharimanana, qui lui aurait un jour conseillé de passer au projet suivant, plutôt que de se focaliser sur ce qui a raté dans le dernier.

Il assume la contradiction ! Ce livre procède comme un règlement de compte avec lui-même, ses peurs, ses failles, ses ratés. « Il me manquait les mots pour l’écrire. Il me fallait acquérir un langage spécifique pour penser le réel autour de moi. Quelqu’un m’a d’ailleurs posé la question de savoir pourquoi j’ai besoin de trois éditions pour mettre un point sur l’écriture d’un livre. Il a été surpris de savoir que je doutais fortement de ma capacité à nommer les choses. Dans notre culture, il n’est pas permis de tenter l’aventure de l’écriture, en affichant les lacunes que l’on traîne avec soi. En ce qui me concerne, la peur d’oublier certains faits m’a amené à multiplier les tentatives avec le peut de mots que j’avais en ma possession. J’ai admis de réessayer autant de fois que possible ». Vingt fois sur le métier, remettez votre ouvrage, disait Boileau. L’auteur en a fait un sacerdoce. « Je ne suis pas Dieu. Je rature les mots, s’ils ne sont pas bons. Il y a un an, je pensais d’une certaine manière. Et maintenant, je pense autrement. Qu’à cela ne tienne ! La pensée est en mouvement. Il n’y a pas de honte à se reprendre dans le geste ». Surtout, si cela permet de préciser les enjeux et de ne pas s’endormir sur des à priori. Son ami, William Souny, parle en quatrième de couverture d’un livre « où l’intime et le politique s’entremêlent l’un dans l’autre. Au service d’un propos sans concession, mais jamais moralisateur ».

Itsandra, Paris, Moroni

Écrire n’a pourtant pas été simple, selon l’auteur de 50 ans. Il lui a fallu creuser à même la terre pour atteindre le sens caché des choses. « Au pays, cela suppose de nager sous l’eau, en profondeur, surtout si l’on court après ce qui nous fonde, après des mythes originels, nous sommes des îles entourées d’eau après tout ». Il affirme avoir ramé pour aligner sa centaine de pages. « Il y a des gens qui prennent plaisir à écrire ou qui savent écrire. Je comprends qu’ils en tirent de la gloriole. Moi, c’est une souffrance terrible. Les mots toujours me manquent. Il me faut à chaque fois aller à leur rencontre, comme d’autres vont à la mine ». Pour 50 ans, il pensait s’atteler à des questions de souveraineté, à partir de son vécu. Il s’est retrouvé, au bout de quelques pages, au fond de la marmite initiale, en train de questionner le legs. Tout y est passé : l’enfance, les doutes, les rêves, le projet d’une vie, les cadavres du passé. « J’ai entamé un début de thérapie sur moi-même, qui n’aura de sens que s’il rejoint les inquiétudes collectives.  Voilà pourquoi je n’y vois pas de réussite. Ce livre que j’ai dû reprendre à plusieurs endroits signale le début d’un chantier dont j’ai à peine les moyens de poursuivre le développement. Je suis démuni, peu outillé, presque maladroit. Heureusement que j’arrive à me réclamer de certains aînés ». Il cite Damir Ben, Ali qui lui a fait entrevoir la notion du shungu en cinémascope, évoque le travail de Saïd Ibrahim, un ethnopsychiatre installé à Marseille, revient au patrimoine familial, en se réclamant de sa mère, une « battante », produit d’un matriarcat bien local.

Soeuf Elbadawi avoue ses limites : « Ce livre m’a coûté cher. Il m’a même valu un AVC. Il en est qui pensent que j’en joue. Il n’y a pourtant rien de marrant à dire que j’ai somatisé sur cet objet, au point d’en être malade. C’est un peu comme les gens qui pensent qu’on joue faussement avec la modestie, alors que l’on est acculé à être humble, pour répondre à une nécessité. Ce sont des événements qui nous obligent ». Il se voit comme quelqu’un qui descendrait à la cave pour retrouver un tas d’objets dans le désordre, avec l’obligation à présent de les réassembler pour les rendre plus lisibles. « J’ai cette sensation de devoir reconstruire un puzzle. Il y avait cette nécessité impérieuse de le faire, afin de saisir ce qui n’avait point fonctionné jusque-là, de savoir à qui incombait la faute. J’ai fini par comprendre que la plus grande responsabilité me revenait à moi, pour ce qui concernait ma vie. J’ai été assez vite conscient de mes limites, lorsqu’il m’a fallu retravailler le propos, ma manière d’analyser les événements, la finalité même du livre. Tout me questionnait ». Il parle de cette gymnastique du désir qui l’a accompagné. Dans le contexte des Comores, « où même celui qui te lit de travers a du mal à te remettre en question ouvertement », la tâche peut sembler doublement ardue. « On n’a pas de répondant, on avance à l’aveugle. Des questions surviennent, mais les réponses ne sont pas toujours là. Mon livre est une histoire de falakatage, de bricolage. On articule des possibles, à défaut de mieux ».

Le livre, l’auteur.

Il dit attendre que ceux qui l’ont lu en premier lui notifient leurs réserves, quant aux théories avancées. Histoire de confronter les points de vue et de se nourrir. « Je sais que la plupart des gens dans l’archipel voient le livre comme une manière d’exister. Une fin en soi. Moi, j’écris pour me soigner. Ceci rejoint bien évidemment mes autres activités (la musique, le théâtre, la photo) et je me dois de rester humble sur ce plan. Je me vois, tel un oiseau « démembré », à un moment précis de son histoire. Je suis à la recherche d’un moyen de me remettre debout, de m’accomplir de façon souveraine, mais sans pouvoir m’accrocher à une branche, à l’image de la chauve-souris, qui ne lâche jamais sa branche, sans être sûr d’en tenir une autre ». Il se compare à ceux de sa génération, qui prétendent en savoir plus, maîtriser leur monde, réussir leur vie, alors que lui n’y arrive pas. Il se sent « mal fagoté » – une expression de son père – et aligne ses doutes, sans peine, s’inquiète, sans cesse. « La plupart de mes camarades se sont perdus dans une obsession du « je », bien que nos parents aient cherché à nous inculquer du « nous ». J’essaie, quant à moi, de réinterroger la marmite commune, celle qui a fait de nous ce que nous sommes. À commencer par cette notion de shungu, essentielle pour ceux d’entre nous qui essayons de réinscrire nos pas dans un ensemble autrement plus grand. C’est peut-être la seule chose qui me distingue au final. Eux se persuadent d’avoir raison, pendant que moi je continue à m’interroger ». Il est persuadé d’une chose : il n’écrira plus pareil, désormais. « Car j’ai saisi là où se trouvait mes failles. J’ai besoin à présent de les intérioriser pour mieux m’en servir ».

50 ans – le livre – commence à quelques mois de la commémoration du cinquantenaire de l’indépendance comorienne, l’an dernier, et s’achève sur l’amorce d’un combat sur qui nous sommes. « 50 ans, c’est ma manière à moi de replonger dans la marmite originelle, celle-là même que questionne Saïd Ibrahim, le pédopsychiatre de Mandza. Une manière de me reconstruire, en puisant à la source. Nous défendons l’idée que nous sommes un produit issu de l’histoire coloniale. On oublie de reconnaître que l’assiette originelle remonte, selon le professeur Chami (Dar Es Salam), à près de 3.000 ans avant J.C. En me réappropriant cette vision, j’en arrive à ce qui nous perturbe. J’arrive à nommer la complexité d’une adversité que je me sens à même d’affronter, en dépit des manquements qui ont formaté mon éducation. Décortiquer ce qui oppresse est devenu plus simple à mes yeux ». Savoir d’où l’on vient, savoir où l’on veut aller, ce n’est pas rien. Il raconte cette anecdote apprise de feu son père. « Il voulait qu’on fasse la différence entre l’opportuniste à l’occidentale et le citoyen archipélique à l’ancienne, capable d’aller jusqu’au bout de ses convictions. Il disait que nous devions assimiler le pas du caméléon, qui, lui, savait où mettre les pieds, avec une vision claire du monde qui l’entoure. A l’inverse de l’opportuniste, qui suit le vent, comme s’il pouvait le dompter. Or le vent ne se dompte pas. Et il peut nous perdre ». Il dit ainsi s’inquiéter de la manière dont les waMasiwa (les habitants de l’archipel) renoncent à se battre contre une adversité rendue multiple (néolibéralisme, autoritarisme ou encore feuilleton colonial) et intrusive.

L’an dernier, Soeuf Elbadawi avait commencé à défendre son livre. Avec de premières rencontres consacrées au legs, dont un atelier mené auprès de l’association Mvukisho ye Masiwa en région parisienne. Une rencontre avait eu lieu également au Merle Moqueur (20ème arrondissement à Paris) en janvier, quelques semaines après celles d’Itsandra, Ntsaweni et Moroni. Plus récemment, au mois de juillet, l’auteur avait fait parler son ouvrage, à l’occasion de la 51ème commémoration de l’indépendance comorienne avec la CCLA (Communauté Comorienne de Loire-Atlantique) à Nantes. Il compte repartir en campagne bientôt avec la nouvelle mouture. En France, auprès de la diaspora comorienne, et sur place aux Comores, où il prévoit une série d’ateliers entre décembre et février. « J’aimerais suggérer ce livre à ceux qui veulent débuter une réflexion autour des échecs d’une génération. Le proposer, non pas comme une fin en soi, mais comme un outil d’accompagnement pour quiconque veut entamer sa propre réflexion face aux désastres qui nous guettent. Mon livre, au fond, n’est qu’un livre . Ce qui m’intéresse, c’est de voir comment les autres s’en emparent pour avancer. Moi-même, j’essaie de m’appuyer dessus pour tener d’autres tracés ». Une manière sans doute de ne pas s’y endormir. « Je le vois comme le fragment qui manquait à ma petite histoire. À moi de trouver une manière de le réintégrer dans un récit collectif, afin de poursuivre le chemin entrepris ». Contre les phénomènes de reddition – une obsession – accablant sa propre génération, il se figure donc 50 ans comme un remède. « Et pourquoi pas ? » dit-il encore…

Zineb Farhat