Des mots et des bouts d’histoire chez B. & S.

Dernier ouvrage paru chez Bilk & Soul, la benjamine des maisons d’éditions comorienne, 12 Lectures. Un ouvrage critique, co écrit par Fathate Karine Hassan et Anssoufouddine Mohamed. Deux approches analytiques, portées par une même passion du sous-texte. Derrière les mots des auteurs, les bouts d’histoire, synonymes d’ancrage au réel d’un pays en quête de voix.

12 lectures. Un titre sans équivoque. Pour ces 12 critiques alignées, au travers d’un imaginaire littéraire de trente deux ans d’âge. De Saïndoune Ben Ali à Sadani Tsindami, en passant par Nassur Athoumani et Touhfat Mouhtare. Des univers souvent oubliés, méconnus, ignorés, parce que réservés à un petit cercle de lecteurs avertis. La nouvelle littérature comorienne publiée n’atteint pas le succès d’une oralité riche, bien que saluée par tous avec des trous de mémoire et honorée avec des auteurs rendus anonymes, à force. Les années passent, et le nombre de lecteurs en librairie ou en bibliothèque ressemble à peau de chagrin.

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L’organisation d’un salon du livre, cette année, n’augure d’aucune bonne nouvelle, sur ce plan. Les promoteurs du salon, répondant à une demande de la coopération culturelle française dans le pays, n’ont fait que célébrer un début d’agapes (avec discours de président au grand hôtel de la capitale) et une fin de récit (avec dîner chez l’ambassadeur de France), sans interpeller le moindre quidam, qui, lui, semble incapable de disserter sur des livres qu’il n’a point lu. Un signe de ces temps, où le besoin d’inventer des festivals se concluent en des moments d’autocélébration culturelle (les autorités étaient fiers de se croire pionniers dans le secteur) ou se finit dans des endroits de parade (les auteurs et intellectuels y donnent l’impression d’exister, en s’affichant sur leur mur facebook), au lieu d’être cette occasion rare d’interroger les pratiques et les envies d’un paysage culturel rendu à moitié désert par l’absence de questionnements profonds.

Il y a trente deux ans, paraissait le premier roman comorien d’expression française : La république des imberbes[1]. Une secousse terrible dans le petit cercle fermé des lettres comoriennes, confiné qu’il était, jusque-là, dans des genres non « labellisés » (hale, nyandu, shinduantsi), issus d’une oraliture alors très peu étudiée par l’université (Damir Ben Ali était encore en train de défendre la viabilité des programmes du CNDRS), ignorée des praticiens de l’éducation nationale (noyée à l’époque dans les choix de Hatier, Nathan et Edicef pour les classiques à enseigner). Lorsque Mohamed Toihiri a fait servir son premier texte dans les bacs des libraires, l’opinion s’est montrée joyeuse. Publier était désormais à la portée du Comorien. Cependant, cette même opinion a paru sceptique à l’idée que l’on pouvait se mirer au travers des œuvres littéraires…

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Pourtant, le rêve du msomo wa nyumeni, énoncé dans un recueil d’artisans, au contenu littéraire inégal, des nouvelles militantes, sorti deux années plutôt (1983), devenait réalité. La reconquête de soi par les mots de la littérature dans un espace, qui, jusque-là, s’était rendu inexistant dans les anthologies littéraires d’Afrique et de Madagascar valait son pesant d’or. Un principe fédérateur en soi autour de Toihiri, bien que la première œuvre, flattant l’égo archipélique, ne soit pas parvenu à rendre les interrogations d’une jeune littérature comorienne d’expression française palpables. Il aura fallu attendre les suivants, les « siens propres », à l’instar du Kafir du Karthala[2], ou les « siens autres », ceux de Baco Abdou ou d’Aboubacar Ben Salim[3], pour que les langues s’épanchent un peu plus, en conférence ou dans les médias, sur ces questions.

Tellement d’eau a coulé depuis ces années du premier roman qu’on en oublie l’essentiel de ce qui ravit Toihiri, ce pionnier, aujourd’hui, enseignant – après une brève carrière diplomatique – à l’université des Comores. Toihiri y transmet la passion des lettres françaises, nimbé de sa légende de premier élu des lettres nationales, sur le site de Mvuni, et s’enthousiasme de voir qu’une nouvelle génération de gens de lettres lui emboîte le pas. Une chance pour lui ! Personne n’a pensé à le convier au jeu des sept erreurs (le fait d’inviter, par exemple, les mauriciennes Ananda Devi et Shenaz Patel, sans avoir imaginé les lire ou les faire lire, au préalable[4]), lors du premier salon du livre, à Moroni, en mars dernier. Sa foi en une aube nouvelle reste donc intacte. Toihiri la vit pleinement au contact des jeunes plumes, encore en quête de reconnaissance, y compris du côté de la critique. En ce sens, 12 Lectures en librairie est un livre, dont il peut saluer la démarche.

Fathate Karine Hassan, co autrice de l’ouvrage, représente la relève. Elle est cheffe du département lettres modernes de l’université des Comores. Quant au second auteur, Anssoufouddine Mohamed, un cardiologue de profession, il fait partie de ceux qui se sont précipités, il y a 32 ans, devant le miracle de La république des imberbes (Ainsi, les Comoriens peuvent publier !), avant de prendre lui-même la plume, longtemps après. Poète, il a publié trois beaux textes chez Komedit et Coelecanthe. Ces deux plumes aguerries redonnent vie et sens aux écrits (choisis), en les ré inscrivant dans un contexte, un paysage et une mémoire. Un double regard « porté sur un paysage littéraire, si fragmenté en apparence, ouvre la voie à une interprétation articulée », lit-on sur la quatrième de couverture. Le livre – premier du genre – orchestre une distance par rapport aux œuvres, et met leurs auteurs en perspective. La question d’élargir la liste des œuvres étudiées, dans une réédition mise à jour, se pose déjà, tellement l’ouvrage est considérée comme une aubaine. Pour les enseignants, qui ne savent jamais par quel bout attraper cette littérature. Pour les étudiants, qui ne disposent d’aucun outil de référence, pour saisir la complexité de ces écrits. Pour le lecteur lambda, qui, parfois, a besoin de repères, pour se situer au-delà de la première page lue.

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Ce 12 Lectures – 32 ans après La république des imberbes – se consacre, certes, aux œuvres et à leurs auteurs, sans sortir du pré carré critique. Mais nul ne peut le lire, sans s’interroger sur ce que sont advenues les promesses de renouveau, brandies à la fin des années par des gens de lettres, dont l’obsession première était de publier le moindre écrit, abouti ou non. Histoire d’en être ! Mi nde kina, dirait la rumeur, de nos jours. Pour exprimer cette frénésie que l’on perçoit encore actuellement, ne serait-ce qu’en mettant les pieds dans une salle de cours du département de lettres de l’université à Mvuni. Sur la trentaine d’étudiants présents, participant à un atelier de production critique, lors du Badja Place au mois de mars 2017, quinze au moins développent un projet de recueil en poésie, et se demande à qui s’adresser pour un meilleur encadrement, afin d’être sûr de paraître en librairie. Des hommes politiques aux professeurs d’école, en passant par les vieux notables au regard nostalgiques, la longue liste des hommes en quête de publication s’allonge, chaque jour, davantage. Un phénomène assez nouveau, qui démystifie l’objet livre, dans la mesure où sa publication devient garantie (certains sont prêts à payer pour apercevoir leur nom en titre), grâce à l’existence de trois ou quatre maisons d’édition comorienne (Komedit et Coelecanthe en sont les principales), et au succès du principe d’autoédition (Monsieur Attou, Dini Nassur[5], Mab Elhad[6]), là où tout le monde hésitait à s’adresser à l’Harmattan, longtemps perçue comme la seule adresse d’édition possible. De l’eau a coulé sous les ponts, en effet, depuis ces premières années de balbutiements d’une littérature comorienne publiée en langue française.

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Damir Ben Ali et Moinaecha Cheikh ont fini de sortir leur « bible » de l’oralité à Ngazidja (Anthologie de la poésie orale des Comores (XVIe-XXe siècles)[7], qui rappelle le long chemin à parcourir pour retrouver la force d’un patrimoine. Moussa Saïd, Ahmed Daniel-Cafe, Wadjih S. M. Abderemane[8] et d’autres ont commis des ouvrages tout aussi importants sur la question de l’oralité. Aujourd’hui, des auteurs se hasardent même à publier dans leur langue maternelle (le shikomori), pourtant si peu enseignée, à l’instar de Mohamed Nabhane et d’Anssoufouddine Mohamed[9]. D’autres, encore, sont entrés (sur quels critères ?) dans les programmes d’enseignement de l’Union des Comores : Mohamed Toihiri, encore et toujours, Aboubacar Saïd Salim, Nassuf Djaïlani[10]. Le poète Mab Elhad a vu inscrire ses vers sur billets de banque, aux côtés de ceux de Mbaye Trambwe, par la banque centrale des Comores. Et dernier arrivé sur le podium, Ali Zamir l’emporte avec ses prix à l’international, grâce à son Anguille sous roche[11]Mais il est aussi une petite vérité. Nombre de ces livres en circulation ne dépassent pas le tirage des 300 exemplaires, sur un temps de diffusion d’à peu près quatre ans. Une indifférence manifeste de la part du lectorat comorien. Beaucoup de ces livres, à l’exception d’achats dits « expatriés », ne sont achetés que par des proches ou amis, et non parce qu’ils inquiètent ou obligent au débat.

Certains auteurs ne publient que pour parader. Il en est même qui ne se relisent plus, avant de se faire publier. De quoi en perturber plus d’un, sur cette scène littéraire émergente. Ces acteurs sont-ils vraiment sensibles aux enjeux du livre dans le pays ? Combien d’entre eux sont-ils au courant du piratage de contenus à l’origine du mauvais procès intenté par Comores Entreprises Informatique – une entreprise de photocopillage – contre la Bouquinerie d’Anjouan, son « accusateur » ? Cette affaire, pourtant, permet de saisir la complexité dans laquelle s’inscrivent les textes publiés. Des questions que n’évoque nullement 12 Lectures, mais que sa lecture permet de contourner intelligemment, en approchant de près l’intimité des œuvres. Comme pour un appel à lire, avant de chercher à défendre l’importance de ce petit royaume des lettres, maladroitement érigé dans un espace culturel tordu par la crise, sociale, économique et politique. Lire des auteurs du pays a-t-il encore un sens ? La réponse se comprend aisément, en parcourant ces 12 Lectures[12]. Des mots et des bouts d’histoire nécessaires pour quiconque souhaite comprendre l’archipel dans sa lente dérive…

S.E
[1] Editions de L’Harmattan, 1985.
[2] Même éditeur, 1992.
[3] Brûlante est ma terre (L’Harmattan, 1991) pour le premier, Le bal des mercenaires (Komedit, 2009/ il existe une version datée de 2002) pour le second, pour n’en citer que deux.
[4] Une conférence d’Ananda Devi annulée au CNDRS, faute de public averti etd e travail de promotion, entre autres.
[5] Les deux sont chez Edilivres. Monsieur Attou avec Ylang-Ylang en fumée (2012), Drapeau en berne (2014), et Dini Nassur pour Kosa/ La faute (2014).
[6] Iggybook pour son dernier : Regard biaisé (2016).
[7] Coelecanthe, 2014.
[8] Guerriers, princes et poètes aux Comores (L’Harmattan, 2000) pour le premier, La sagesse populaire d’Anjouan (Komedit, 2013) pour le second, Djambo Djema et autres contes comoriens (Komedit, 2003) pour le troisième.
[9] Mtsamdu, Kashkazi, Kusi, Misri (Komedit, 2012) pour Mohamed Nabhane, Shivuli sha zitrongo, in Brisures comoriennes (Komedit, 2014), recueil collectif, pour Anssoufouddine Mohamed.
[10] Le comité de sélection paraît si mystérieux dans son fonctionnement qu’aucun édile au ministère de l’éducation n’accepte d’expliquer les choix opérés dans l’inscription des œuvres (dont La République des imberbes, Le Kafir du karthala et La nationalité de Toihiri, semble-t-il, Le bal des mercenaires de Aboubacar Saïd Salim, Roucoulements de Nassuf Djailani) au programme. La communauté des auteurs, qui n’a pas été sollicitée, reconnaît, cependant, de grandes qualités à ses œuvres. Ce qui a permis d’éviter de longs débats inutiles.
[11] Editions Le Tripode, 2016. Prix Senghor du 1er roman francophone et francophile 2016 et Mention Spéciale du jury du Prix Wepler en France. Avant lui, l’opinion retenait les seuls prix à l’international de Salim Hatubou (Prix Diamant pour Comores-Zanzibar (Françoise Truffaut, 2007) en Belgique et Prix Insulaire pour Ali de Zanzibar, illustré par Fred Theys (Orphie, 2008) à Ouessant, de Nassuf Djailani (Grand Prix littéraire de l’Océan Indien pour Roucoulement (Komedit, 2006) à la Réunion, et de Soeuf Elbadawi (Prix de l’Isesco pour Moroni Blues/ Chap. II (Bilk & Soul, 2007) et Prix littéraire des lycéens, apprentis et stagiaires d’Ile de France pour Un dhikri pour nos morts la rage entre les dents (Vents d’Ailleurs, 2013) en France.
[12] Editions Bilk & Soul, 2017.