Histoires de sultanat

Rabouba Jr Al Shahashahani continue à interroger l’histoire du sultanat dans l’archipel. Ses différentes hypothèses l’amènent à réfléchir sur les tiraillements déclarés entre Ndzuani et Maore par le passé. En essayant de comprendre…

Dans la chronique arabe de Cadi ‘Umar bin Abû Bakr bin Husayn, l’auteur rapporte des conflits impliquant le prince Bwana Kombo de Ndzuani ayant attaqué Pamandze en 1791 à l’aide de mercenaires malgaches : des Betsimisaraka. L’année suivante, ce fut le Sultan Sâlim II de Mayotte, qui assaillit la cité de Domoni, grâce à d’autres mercenaires malgaches du même groupe. Certaines personnes aiment utiliser ces conflits pour traiter les « Anjouanais » de colons à l’égard des « Mahorais ». Ici nous allons décortiquer les raisons de ces querelles fratricides.

L’origine de ces conflits fratricides débute lorsque le prince Sâlim bin Sultan Ahmed al Shaykh Abû Bakr bin Sâlim fut assassiné en 1791[1] à Mutsamudu. Le gouverneur de Domoni à cette époque – wazir Amir Zoubert bin Amir ‘Abdallah al Madîwâni – conseilla à son souverain de faire la guerre au gouverneur de Mutsamudu, ‘Abdallah (Mwê Fani) bin Sidi Muhammad al Masîlî, pour venger la mort de son fils aîné.

Le conflit éclata à Mutsamudu et prit fin à Domoni à la mort du Sultan Ahmad en 1791. Les soldats de Mutsamudu avaient entouré la cité de Domoni, empêchant tout échange avec l’extérieur. Mwê Fani prit les armes du palais et les conduisit à Mutsamudu. C’est ainsi que la capitale fut déplacée de Domoni à Mutsamudu. Le conseil qui nommait les sultans désignèrent Mwê Fani comme sultan : al Sultan ‘Abdallah 1er al Masîlî. Il avait pour mère, Bweni Ruqiyyat bint Seyyid ‘Alawî al Ahdal.

Une partie des remparts de Mutsamudu, aujourd’hui.

Dans un précédent article[2], nous évoquions le Sultan de Ndzuani, qui nommait des cousins comme gouverneurs[3] sur les autres îles. Il se trouve que le gouverneur de Maore fut al Sultan Sâlim II. Celui-ci appartenait à la lignée des al Ahdal, côté maternel, comme Mwê Fani. Ce dernier préféra le laisser à son poste pour renforcer son pouvoir. Chose que le frère du Sultan Ahmed, Bwana Kombo[4], comprit. Celui-ci était déshonoré de voir son clan – al Shaykh Abû Bakr bin Sâlim – mis de côté. C’est pour cela qu’il entreprit le voyage au Nord de Madagascar afin de recruter des mercenaires Betsimisaraka.

A son retour dans l’archipel, il attaqua, d’abord, Pamandze. Le but de cette attaque fut d’empêcher un débarquement des soldats mahorais venant à la rescousse du sultan ‘Abdallah. Pour rappel, Bwana Kombo, était le waziri chargé de la défense de son frère. Ce qui suppose une certaine maîtrise de l’art de la guerre.

Pamandze détruite, il débarqua à Ndzuani avec ses mercenaires. Á Mutsamudu, ils combattirent les soldats qui ont réussi à s’enfermer dans la cité entourée de ses remparts (ngome). Ne réussissant pas à pénétrer à l’intérieur, ils partirent vers Sada Bassora[5] où ils détruisirent une partie de la ville. Cette dernière était habitée, en grande majorité, par le clan al Ahdal

Le quartier général de Bwana Kombo se trouvait à Domoni. D’après feu Hachim Ben Saïd Mohamed, le Sultan ‘Abdallah 1er al Masîlî et son Gouverneur, al Sultan Sâlim 2, ont planifié l’attaque de 1792. Deux débarquements furent décidés, un en mer et l’autre sur terre. Les assaillants en provenance de la mer étaient menés par le gouverneur et ceux de la terre par l’un des wazir du sultan. Le but était de prendre en tenaille le QG de Bwana Kombo.

Les arbres généalogiques…

Alors ‘Abdallah Ier donna les ressources nécessaires à Sâlim II pour le recrutement des mercenaires appartenant au même groupe que ceux de Bwana Kombo. De plus, l’avantage a été que ces derniers fournirent les points faibles des leurs au gouverneur Sâlim II. Le jour J, l’attaque fut si bien coordonnée que Bwana Kombo et ses mercenaires furent vaincus et ses mercenaires expulsés de Ndzuani par les leurs.

Donc l’entente entre le sultan et son gouverneur conduisait à la sécurité du territoire. Mais elle était parfois remise en question par le gouverneur, lorsque le Sultan était remplacé par son beau-fils.

Quand le deuxième Sultan de Ndzuani, Muhammad (Mshindra) mourut, ce fut son beau-fils, qui fut nommé régent, en attendant que sa femme – Jumbe Halima – soit en capacité de prendre le trône. Cela avait suscité une tension au sein de la famille royale car son autorité était contesté à Maore par son beau-frère, al-Sultan ‘Isa, frère de Jumbe Halima. Pour apaiser les tensions, le régent Seyyid ‘Alawi al Ahdal épousa la fille du Sultan ‘Isa, Jumbe Zalia.

1743 fut l’année de décès du sultan Sâlim Ier de Ndzuani. Il avait eu une fille, Jumbe Zena. Elle était censée être la prochaine sultane. Cependant, en épousant son cousin, sultan Ahmad (V. plus haut), elle lui légua le pouvoir de régner à sa place. Ce qui engendra encore une crise entre lui et le gouverneur de More, al-Sultan Bwana Kombo Ier. Celui-ci ne voulait ni partager les gains, ni payer son tribut. Ce qui conduit le sultan à utiliser la force face à son gouverneur. Ce dernier réussit à lui tenir en 1750[6]. Par contre, il finit par se soumettre vers les années 1780[7].

Mutsamudu peu après le 19ème…

Au cours d’un pélérinage du sultan ‘Abdallah Ier al Masîlî, l’un de ses gouverneurs à Mutsamudu, Wazir ‘Alawi bin Wazir Husayn al Maduwa, également son beau-fils, lui ravit le pouvoir. Il devint sultan ‘Alawi Ier al Maduwa en 1804. Encore une fois, les tensions débutèrent avec le gouverneur, sultan Sâlim II de Mayotte. Il n’y avait pas d’entente entre eux. Par conséquent, Mawana ‘Alawi cherchait une personne avec qui il pourrait s’entendre. De l’autre côté, un cousin, convoitait la place de sultan Sâlim II. C’est pourquoi les deux protagonistes programmèrent la mort du gouverneur. Leur projet fut une réussite au bout de trois ans, c’est-à-dire, en 1807. Par ce biais, le cousin, mawana Saleh (al sultan Saleh) devint le Gouverneur de Maore à partir de la même année.

Feu Hachim Ben Saïd Mohamed m’a confié que ces deux personnes, mawana ‘Alawi bin Wazir Husayn al Maduwa et mawana Saleh bin ‘Alawi de la lignée des Abû Bakr bin Sâlim, étaient les arrières-petits-fils de la sultane Jumbe Halima II[8]. Celle-ci a régné de 1632 à 1670. Elle a été l’épouse du prince Seyyid ‘Alawi bin sultan ‘Abdallah al Masîlî de Pate.

Pour résumer, les attaques évoquées par Cadi Omar n’était pas des oppositions entre Ndzuani et Maore, mais des stratégies de renversement du pouvoir central basé à Ndzuani. Les témoignages – qui sont parvenus jusqu’à nous – montrent que le gouverneur de Maore était un pillier important de la stabilité dans l’archipel. Toutefois, il s’avère que lorsque les beaux-fils se substituaient aux sultans, des tensions se faisaient sentir avec le gouverneur de Maore. Ces dernières étaient résolues, soit par le mariage, soit par la force, soit par le meurtre.

En conclusion, les gens de Ndzuani n’étaient pas des colons aux yeux des gens de Maore, comme on souhaite nous l’imposer dans différents narratifs. Ceux n’ayant pas toutes les cartes en main raisonnent en fonction de leurs connaissances, qui ne sont pas complètes. Il reste maintenant à mettre en lumière les soi-disantes razzias anjouanaises sur Maore, comme certains mzungu aiment à le répéter dans leur vision de l’histoire archipélique que reprennent, malheureusement, la plupart des historiens locaux.

Rabouba Jr Al Shahashahani


[1] Le prince Sâlim était un adzudzu (esclavagiste). Il avait l’habitude rendre esclave les mgwana (humains libres), chose interdite alors il a fini être tué (Voir chronique d’Anjouan). Certains membres de la cour avaient décidé de l’envoyer à Mutsamudu pour qu’il soit sous surveillance.

[2] De l’Inya Shoza Shua: https://muzdalifahouse.com/2023/07/31/de-linya-shoza-shua/.

[3] Les cousins pouvaient porter le titre de Sultan sachant que leur rôle se résumait à celui de Gouverneur. Pour rappel les Sultans étaient, en premier, les gouverneurs des états vassaux lors du Califat.

[4] Son vrai nom était al Habib Abû Bakr bin Sharif al Shaykh Saleh al Shaykh Abû Bakr bin Sâlim.

[5] Sada Bassora était l’ancien nom de la ville de Wani.

[6] Saïd Ahmed Zaki, La Chronique d’Anjouan, dans Études Océan Indien, numéro 29, 2000.

[7] The New London Magasin, volume 5, 1789.

[8] Un prince Anjouanais raconta à Leguevel de Lacombe, le 14 mai 1828 que, Mawana Saleh était l’oncle du Sultan ‘Abdallah 2 fils de Mawana ‘Alawi.