Ils ont plus de soixante-dix-ans, au moment de notre rencontre en 2009. Ils vivent leur retraite alors à Ouani, leur ville natale. Baha Kaïri, Said Omar Aboubakari de son vrai nom, cheikh de la confrérie Qadiriyii, est un ancien contrôleur des PTT. Baha Kala, connu sous le nom de Nassor Ali à l’État-civil, s’occupait, lui, de commerce. Ils nous parlent de leurs débuts au théâtre, à une époque où jouer sur un plateau était forcément synonyme de mystère et de magie. Ils ont débuté ensemble en 1947. En marge du théâtre des écoles coloniales.
Baha Kaîri : J’étais gamin, lorsque j’ai commencé le théâtre. Il y avait déjà des plus âgés qui en faisaient. Certains avaient plus de dix ou quinze ans d’âge. Ce sont les adultes qui m’ont initié, sans que je sache de qui ils tenaient cet amour du théâtre. Cependant, la première fois que j’ai eu à dire un texte un texte en français, c’était à l’école, à la gloire du drapeau français. Je rendais hommage aux couleurs, je parlais de leur signification, le blanc, le rouge et le bleu.
Baha Kala : On était très éveillés pour notre âge, on avait du répondant, et nos aînés, comme ils trouvaient que c’était bien, nous ont embarqués dans leur projet. Nous répondions à certains de leurs critères. Au théâtre, il ne fallait pas rire durant la représentation, il fallait garder son sérieux pendant le jeu, servir le rôle au mieux, et non se lâcher au beau milieu d’une scène. À l’époque, j’avais quatorze ans. Je suis né en 1933 et nous étions en 1947, lorsqu’on a commencé.
Baha Kaîri : Moi, j’en avais douze quand on a commencé. Je suis de 1935, mais on a commencé pareil, la même année, Ba Kala et moi. Il n’y avait pas autant de monde que maintenant au spectacle. Mais il y avait des gens que ça intéressait vraiment, qui venaient presque toujours à nos représentations. Elles avaient lieu au mois de ramadan, un mois difficile. Puis il fallait payer sa place. On pouvait préférer utiliser son argent pour du tabac à chiquer ou pour autre chose que le théâtre. En général, c’était les grands notables qui venaient assister à nos représentations.
Baha Kala : Je dirais que ce n’était pas trop mal pour l’époque. On pouvait se retrouver avec une soixantaine de spectateurs environ…
Baha Kaîri : Quand on a commencé à vraiment avoir du monde, c’est quand je suis revenu de Tana. Les jeunes de ma classe d’âge (hirimu) ont tourné dans Ouani avec un mégaphone, annonçant au public que je revenais d’un séjour d’études dans le monde de la magie et que j’avais appris à faire des tours. Tout le monde a voulu savoir si c’était vrai. S’il était vrai que j’avais acquis ce savoir pour la scène. Ça a drainé beaucoup de monde dans les représentations. Nous étions en 1953.
Baha Kala : Nous jouions des pièces en langue comorienne. Nous voulions faire rire, distraire ceux qui se déplaçaient pour nous voir. On parlait avec humour de la magie du téléphone, de la bêtise des gens face à ce nouvel outil de communication. On avait aussi travaillé, je me rappelle, sur une histoire d’aveugles. Trois personnages, handicapés des yeux, mendiaient sur un bord de route. Ils tendaient la main. Une personne les a saluées et a prétendu leur donner de quoi s’acheter à manger. À dire vrai, elle ne leur a rien donné. Elle a juste fait semblant de donner, mais comme ils ne voient pas, ils sont tombés dans le panneau, chacun pensant que le camarde avait récupéré les sous. Une deuxième personne est passé sur la route, les a saluées, a fait pareil que la première. Elle n’a rien donné, tout en faisant semblant de donner. Au troisième passant, le même scénario s’est reproduit. Les trois aveugles ont fini par se dire que le temps était venu d’aller grailler, vu qu’ils avaient touché un peu d’argent. Au restau, ils ont mangé, bu et reçu l’addition. Ne sachant pas lequel avait reçu l’aumône, chacun demanda au camarade de régler la note, avant de repartir. Et c’est là qu’ils se rendirent compte qu’ils avaient été sous le coup d’un effet d’annonce. À chaque fois, on a fait croire qu’on leur donnait, mais aucun d’entre eux n’avait reçu la moindre obole. Menacés de coups par le patron du restau, ils n’ont dû leur salut que grâce à un quatrième passant, ému et compatissant. Nous avons aussi écrit sur les croyances populaires, sur les gens qui se font soigner par de faux guérisseurs, sur les escroqueries de sorciers ou les bonimenteurs. On inventait des histoires susceptibles d’intéresser ce public. Des histoires capables de les faire rire.
Baha Kaîri : On rivalisait d’imagination sur les thèmes. Par exemple, ici, quand tu allais te marier dans une maison, tu ne connaissais pas ta future épouse. Ce sont tes proches qui allaient célébrer le mariage à ta place, dans la famille de la mariée, les rites, les cérémonies, et toi, tu découvrais ta promise le dernier jour, son jour de sortie, le vendredi. C’est là que tu faisais sa connaissance, que tu la voyais pour la première fois. Parfois, il arrivait que la rencontre entre les deux ne se passe pas bien, et alors le mariage faisait long feu. Il ne durait pas, dans la mesure où les mariés ne s’entendaient plus ou ne plaisaient pas. Nous défendions une autre idée. Nous trouvions qu’il fallait connaître sa promise, avant de la prendre en mariage, pouvoir discuter avant les épousailles, la voir même avant de causer mariage. Pour nous, c’était la seule condition pour que les mariages puissent durer dans le temps. Et nous écrivions pas mal de scènes au théâtre pour parler de cette situation.
Baha Kala : J’ai l’impression que ce que nous faisions à l’époque interpellait plus le public, alors que nos moyens étaient limités. Nous n’avions pas de filles sur le plateau par exemple. Ce sont des garçons qui incarnaient les personnages au féminin, qui se travestissaient. On n’avait pas vraiment de costumes, non plus. On pouvait utiliser n’importe quoi, pourvu que ça prenne sens dans la scène. Des habits faits de bric et de broc pour suggérer des formes. On pouvait prendre des cordes de sisal pour fabriquer des faux cheveux tressés, donnant une allure de femme aux garçons. Déjà, une femme, voyant un homme vêtu de telle sorte, ne pouvait qu’éclater de rire, et c’est ce qu’on voulait. Il y avait une volonté, non pas de représentation du réel, mais d’incarnation du vécu. Nous amenions du rire. Nous voulions que les gens perçoivent une image sur la scène, qui ne soit pas forcément la réalité de tous les jours. Cependant, l’image devait être assez forte pour que le spectateur s’y retrouve et comprenne de quoi l’on parlait. Le déguisement devait faire rire…
Baha Kaîri : Notre théâtre était marqué par l’époque. Mais j’ai toujours essayé d’être en phase avec les générations les plus jeunes. J’ai toujours cherché à comprendre leur monde. Pour ce qui est du théâtre d’aujourd’hui, j’essaie d’aller voir les spectacles, quand je le peux. Il m’arrive aussi d’émettre des critiques sur ce qui est présenté. J’essaie d’être attentif à ce qui se fabrique de nos jours. De mon temps, il n’y avait presque jamais de contradicteurs. Car nous faisions un théâtre qui n’était pas hors la loi, sur le plan des valeurs en partage. On n’allait pas au-delà des limites imposées par la religion. On était critique par rapport à une réalité posant problème à la société. On mettait le doigt sur ce qui n’allait pas. Je me souviens avoir conçu un sketch, parlant du fossé existant entre celui qui est parti à l’école et celui qui n’y a jamais été. Le second était jaloux du premier. Il avait l’impression de gagner moins d’argent, en travaillant beaucoup, alors que le premier travaillait beaucoup moins et gagnait plus. L’un s’épuisait dans des travaux éprouvants – la terre, la pierre – alors que pour l’autre, c’était l’inverse. Là-dessus, on vient expliquer au second qu’il pourrait changer la donne, en formulant une demande auprès de l’administrateur colonial. On lui apprit ce qu’il devait dire en français, mais comme il était illettré, il ne pouvait que répéter sa leçon comme un perroquet, sans en connaître le sens, n’ayant pas été à l’école. On lui dit d’aller chez l’administrateur et de répéter exactement cette phrase : « je demande un coup de pied s’il vous plaît ». On lui dit aussi que pour éviter de provoquer la colère du mzungu, une fois qu’il avait proncé sa phrase, mieux valait qu’il lui tourne le dos et attende la réponse. On lui dit que si jamais le « blanc » hésitait ou n’avait pas compris, il fallait qu’il lui répète la même phrase, en y ajoutant un « pardon, m’sieur » au début, avant de lui tourner à nouveau le dos.
À la troisième répétition de sa phrase, comique de répétition aidant, l’administrateur colonial, lui mit son pied au cul. Je jouais le rôle de l’illettré jaloux, et l’idée était de montrer qu’il valait mieux aller à l’école pour éviter de se retrouver dans des situations absurdes ou cocasses, où l’on se surprend à répéter des choses dans une langue que l’on ne comprend pas, dans l’espoir d’une meilleure vie. Le pire, c’est qu’en voulant représenter l’idiot qui se prend un pied au cul, on a forcé sur la dose, et je me suis vraiment fait mal en tombant, je me suis ramassé au sol, ce qui a fait rigoler tout le monde. Mon personnage a lors voulu se venger contre celui qui lui apprit la phrase qui fâche. Je retrouvais ce dernier sur mon chemin et lui apprit que les milices coloniales étaient à sa recherche, vu qu’il n’avait pas honoré son impôt. Je lui dis que tous les environs étaient bouclés, mais que je pouvais l’aider, en le cachant dans un sac de jute. Je lui promis de le faire passer pour un colis que je ramenais, afin d’éviter qu’on le trouve. Assis, je lui mis le jute sur le corps. Puis je fis semblant de voir arriver un soldat, qui se mit aussitôt à frapper le colis de jute avec un bâton, pendant que je criais, que ce n’était qu’un colis, mais il ne pouvait voir ce qui se passait, étant dans le sac. Il se prit ainsi pas mal de coups, sans oser se plaindre. Le garde imaginaire disparut ensuite sous les rires du public, e c’est ainsi que je puis me vengeais à mon tour. L’idée pour nous était de montrer qu’école ou pas école, chacun pouvait avoir sa part de coups, et sa minute de gloire sur l’autre, grâce à sa bêtise. C’était un jeu d’illusions, se fondant sur une complicité avec le public.
Baha Kala : Ce n’était pas vu comme des joutes d’enfants. Les gens considéraient qu’ils apprenaient quelque chose à partir de nos propositions. Nous jouions sur la place publique, sur le pangahari, là où se déroulaient la plupart des festivités publiques de la ville.
Baha Kaîri : À Ndzuani, on dit « teatre » ou « tiatire ». À Ngazidja, on dit « ɓoneseo » ou « cezo ɓoneso ». Il faut croire que c’est quelque chose qui nous vient de l’ailleurs. Je ne sais même pas comment c’est arrivé ici. À l’école coloniale, nous avions des maîtres malgaches. Peut-être que tout ça venait d’eux. Une manière de créer de l’intérêt et de la connivence avec leurs élèves. Vous savez, la différence entre le théâtre que nous faisions hier et celui d’aujourd’hui n’est pas très compliqué à trouver. Nos enfants et nos petits-enfants apprennent des textes en langue française pour jouer. Molière, Baudelaire et d’autres. Nous, on n’avait pas ces textes. On regardait juste ce qui n’allait pas dans la société et on critiquait sur la scène. La tristesse d’être dépossédée de sa force de travail, le voleur abusé, la mage au service du bien. Histoire de pauvres et de riches. Des récits de vie. On n’avait pas accès aux grands textes de théâtre. Donc on fondait notre théâtre sur le réel immédiat, sur le quotidien, sur la vie des gens. Les histoires qu’on recueillait, on les ramenait sur le plateau. On t’a bien expliqué qu’il s’agissait aussi de comique de répétition, de théâtre de geste. On avait peu de décors, mais on avait des costumes bricolés pour impressionner. On essayait d’imaginer des choses sur la scène pour donner plus de vie au jeu. Il y avait un vrai travail de mise en scène. Je t’ai déjà parlé de Saïd Toiha. Un grand notable. J’étais arrivé à le convaincre de l’intérêt du théâtre et il venait soutenir mes numéros sur la scène. Il témoignait de mes capacités de magicien auprès du public. Il faut dire que j’intimidais les gens avec mes tours de passe-passe, je les émerveillais, les prenais en otage. Un public qui me le rendait bien, qui jouait le jeu.
Propos recueillis par Soeuf Elbadawi
[1] Entretien publié dans Ceza choses dites, entendues ou lues sur le spectacle vivant aux Comores, Bilk & Soul, 2010