Chronique express du film de Mohamed Said-Ouma dans le journal Kashkazi, à l’occasion de son avant-première à Moroni. Le réalisateur œuvrait à l’époque au sein de la team du festival du film d’Afrique et des îles à la ville du Port à la Réunion. Nous rediffusons l’article ici…
Interrogations sur une diaspora de plus en plus marquée par son vécu en terre française. Essai filmique sur une réalité souvent présentée comme disparate. Mohamed Saïd-Ouma, jeune réalisateur comorien, né à la Réunion de parents venus de Madagascar, exhibe « ses tripes de fils d’immigré », planté derrière sa caméra. Des images déroutantes où les valeurs de l’ida y vuelta (aller-retour) sont célébrées avec le souci d’une esthétique de la déconstruction. « Le mythe de la cinquième île » est un de ces films qu’on ne montre que trop rarement sous nos Tropiques, habituées que nous sommes aux ersatz de bonheur hollywoodien ou aux mirages bien colorées du royaume de Bollywood. « Ce film appartient à ceux qui auront le désir ou la volonté de le voir, explique tranquillement son auteur. Il ne m’appartient plus. J’ai travaillé pour montrer mon expérience personnelle. Je suis un enfant de cette diaspora comorienne mais pas seulement. Je suis un enfant de ces diasporas noires éparpillées un peu partout sur le globe ».
Un film qui répond à une notion de citoyenneté éclatée. « Pas plus tard qu’hier, un ami m’a dit qu’il s’agissait d’un film à inscrire dans la nouvelle postmodernité des peuples en exil. Je lui ai dit que non. Je ne me reconnais pas dans ces théories, qui disent que nous sommes en perpétuel mouvement et que nous reconstruisons notre territoire à chaque escale de notre exil. Non ! Moi, j’ai besoin d’ancrer mon imaginaire dans un territoire précis. Il m’a alors ramené à Nurrudin Farah, écrivain somalien, qui définit le concept de « My Country is in my mind », autrement dit « mon pays est dans mon esprit ». D’une certaine manière, les Comoriens de la diaspora qui pensent que leur pays est dans leur imaginaire comprendront mieux mon film. Pour les autres, j’ai laissé des « balises formelles » ou « sonores ». Le film se lit comme un manifeste dédié aux enfants de l’« entre-deux ». Il suggère une série de questionnements. « Quel rapport entretenir avec les Comores par exemple, nous qui sommes assimilés à la migration, nous qui sommes vus comme des « Jeviens » sur le retour, lorsqu’on y va ? Et comment vit-on la perte d’une partie de son identité lorsqu’on est enfant d’exilés ? »
Tourné entre Le Havre, La Réunion et Les Comores, Le mythe de la cinquième île raconte le sentiment de l’errance à l’heure des identités globalisantes. Présenté en avant-première à l’Alliance Franco-Comorienne de Moroni, grâce à une opération montée par l’Université des Comores, le film de Mohamed Said-Ouma vient nourrir le complexe débat sur le poids de la diaspora dans l’imaginaire de ces îles. A l’occasion, on se souviendra peut-être des paroles du poète Saïndoune Ben Ali, que l’on retrouve au mieux de sa lucidité dans ce film : « Esprit des Lunes, écrivait-il dans Testaments de transhumance (éd. Komedit), tu verras/ tes enfants partiront/ vers des lendemains d’abondance et d’illusion ». Cet esprit des lunes n’est-il pas cette part de nous-même qui reste, lorsque nous partons tous vers l’inconnu ? Y a-t-il encore quelqu’un de vivant sur cette terre ? Sont-ce des fantômes qui courent dans nos rues ? La diaspora serait-elle la seule réalité d’existence promise au Comorien dans les jours qui viennent ? La culture est une réponse possible à nos destins fragilisés par temps de crise. Le cinéma en est l’une des armes les plus audacieuses.
Soeuf Elbadawi
À l’occasion de la présentation du film de Mohamed Saïd-Ouma à l’Alliance Franco-Comorienne de Moroni, l’université des Comores convie aussi le poète français William Souny à lire quelques fragments de son œuvre consacrée aux Comores, sous le signe d’une double interrogation sur l’errance et la diaspora. William Souny est l’auteur de Notes comoriennes pour un comité de rivages, un livre paru chez L’Harmattan en 2002. Cette soirée est programmée à l’Alliance Franco-Comorienne le samedi 14 juillet à 20h15.