« Ceci est ma prophétie »

Réédition d’un classique insoumis chez Komedit. Testaments de transhumance de Saindoune Ben Ali. Trois cahiers du poète de Tsengeni, qui nomment le déni, la honte, le pillage de l’histoire par « des chacals et des grenouilles en quête d’histoire ».

Les livres ont une histoire, dit-on. Celle des Testaments de transhumance raconte une absence. Une longue absence. Celle d’une génération qui voulut, mais qui ne sut pas toujours nommer la grande désillusion d’un peuple, occupée qu’elle était à répéter la geste du maître d’école et à sentir les odeurs de naphtaline dégagées par de bons classiques français. Une génération ? Le mot est peut-être un peu trop excessif. Ils étaient à peine une dizaine au départ. Un roman, puis un deuxième, puis un troisième. La littérature comorienne d’expression française est née, il y a trente ans, sous un régime de mercenaires. Avec Mohamed Toihiri comme tête de pont.

Et sans doute qu’on ne pourra jamais leur voler la vedette à ces pionniers. Surtout qu’ils avaient de l’allant dans leur élan, du rêve en veux-tu en voilà, mais il est vrai aussi qu’ils restaient engoncés dans un costume taillé trop court pour leurs petits pas enfouis dans la glaise de la révolte des voyelles. Un fait indiscutable ! Nos premiers écrivains ont d’abord cherché à se tailler une place dans l’espace francophone, en partant de l’idée que mieux on parle sa langue, et plus le maître s’assoupit et se détend. C’est là justement qu’on peut lui porter les meilleurs coups. Seulement, il n’y a rien de pire que lorsque les derniers arrivés se mettent à copier les premiers servis.

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Lorsque la littérature d’un pays se met à conjuguer les mêmes verbes, les mêmes histoires et les mêmes angoisses que ceux de son premier romancier, il y a de quoi s’inquiéter. Une fois qu’on a effectivement terminé de citer Aboubacar Said Salim, Nassur Attoumani, Baco Abdou Salam, les mots des premiers textes parus se sont mis à se dédire, à hésiter, à s’épuiser, sans ce pouvoir de faire dire au réel ses petits mensonges. Et c’est là, entre deux pièces de théâtre, deux recueils de poésie et encore un roman – bien écrits, en français de France, c’est le moins qu’on puisse dire – que Saïndoune apparaît. Avec son Testaments de transhumance. Saïndoune Ben Ali. Un fils surgi de nulle part, de Mirontsy en réalité, mais que chacun, dans les milieux autorisés, prétendait inconnu pour la paix des méninges. De qui, dites-vous ?

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La préface, elle-même, déroutait son lecteur, en prétendant que le poète est mort de sa belle mort, « en 1978, piétiné par une foule carnavalesque dans les rues de son île natale, à l’annonce du coup d’Etat qui mit fin à la vie d’Ali Soilih ». Celui-là même qui inspira Guigoz et Idi Wa Mazamba, ou comment réinterroger les ombres de la colonie chez Toihiri, en mode tshapalo, sous influence de Pessoa. Et pardon ? Comment ça, vous n’avez pas le bon lexique ? Saindoune Ben Ali est loin d’être mort, quand il se signale au monde par ce recueil. Mais encore faut-il comprendre l’intime conviction d’un homme chez qui les mots représentent l’ultime sortie du gouffre. Commencer par annoncer sa mort est un petit mensonge servant à brouiller les pistes, avant de proclamer haut et fort que ses testaments sont « une sanction de l’oubli, des émanations énigmatiques face à ce qui se dérobe sous nos yeux qui refusent depuis longtemps déjà de reconnaître la part de nous-mêmes qui demande à être réhabilitée ».

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Saindoune s’attaque au déni. Le déni de soi, s’entend. Ecrire pour lui revient à errer en puissance « entre la vacance trouble de ses sommeils et ses rêves hantés par les anciens souvenirs de sa vie, précocement brisée, broyée par son peuple ». Toujours le même joke d’écriture, mais il ouvre dès lors une porte sur la béance. De quoi on parle ? Des errances futures dans « des vies lointaines où la pluie est aubaine d’abondance et d’illusion », de la solitude du poète qui aurait « aimé être du départ », des « rues ouvertes à la misère » et du choix cornélien (« partir ou fuir ») qui s’offre, lorsque le « mensonge pèse sur [la] mémoire », pendant qu’une « main sinistre préside aux métamorphoses ». Le poète, dit-il, avance, et sa langue expurge, telle la foudre qui exulte sur son chemin devant les mines effarées des foules désarmées. Aouch ! De nos jours, on parlerait de punch-line en puissance…

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« Moi faussaire/ je nomme la honte/ le pillage de l’histoire/ par des chacals/ par des grenouilles/ en quête de suffrage ». Et la boucle serait définitivement bouclée, sauf que voilà, le poète tient à délivrer son oracle des mauvais jours. Nous sommes alors en 1995. Le visa Balladur n’a pas encore sévi. En mer se retrouvent quelques kwasa que le drapeau français enfonce sous l’eau, aux limites des frontières comoriennes, tout au plus. Mais Saïndoune, qui cherche à « recoudre sa mémoire » face aux « vents éparpilleurs », , sent monter la grande tragédie : « Avec les piroguiers, formes errant/ de chaos en chaos vers l’autre Mayotte, et le sang des égorgés vifs sur les plages noires de Mtsamboro et les bourgeois de girofle et d’essence à Moroni, les déportés futurs avec de fols onagres aux aguets de chaque baie comme les rameurs épuisés essayant de contourner la Roche-Boutre avant minuit – l’heure des songes virant rapidement, sans grâce, aux cauchemars de sel. Pendant nos sommeils les vertigineux abîmes ». Et il termine, en disant : « Ceci est ma prophétie ». Des milliers de morts anonymes sous l’eau, « isolés dans l’invisible et dans les plaines lunes calcaires sans le vrai silence », avec un « monstre corallien à gueule ultramarine » et des « martyrologues » à petits drapeaux.

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La littérature comorienne d’expression française a trente ans, aujourd’hui. Le premier roman, La république des imberbes, date de novembre 1985 sur les presses de l’imprimeur. Les Testaments de transhumance, eux, n’en ont que vingt au compteur, et personne dans l’archipel n’a l’air de vouloir en faire son classique de chevet. Car « l’habitant des Lunes » accuse le poète « traverse son sommeil d’été comme on se sépare de son corps, lagune et lactose putréfiantes, pièges à moucherons, jeux de ministres ». La force de Saindoune Ben Ali réside dans cette capacité qu’il a à porter le deuil d’une terre subtilisée à Salomon par Allah et ses joyeux ogres. Et oui ! Les métaphores sont cinglantes. Mais le poète de Tsengeni, fils de Mirontsy, comme Anssoufouddine Mohamed, son complice d’écriture, a inventé ce à quoi nul n’avait pensé sur cette scène insulaire. Une manière de tordre la langue de l’Autre, du Maître, du Colon, pour la mettre au service d’un souffle archipélique. Heureusement pour le commun des lecteurs, Sadani Ntsindami, autre poète des temps nouveaux, est vite venu l’expliciter par son fameux manifeste sur l’irrévérence et l’insoumission : « Pour une poésie qui ose dire son NON ! » Comme une manière de croiser le fer ensemble…

Soeuf Elbadawi

Un article paru de Tanella Boni sur le site de la revue Africultures: Testaments de transhumance/ La mort du poète. Autre article consacré à l’auteur et signé par Fathate Hassane sur le site : Silence, on meurt.

Testaments de transhumance de Saindoune Ben Ali, eds Komedit, réédition 2015. Autres ouvrages du même auteur : Feuilles de feux de brousse (Bilk & Soul/ 2012) et Malmémoires (Komedit/ 2013).

Sania de Sadani Tsindami, eds Coelecanthe, 2011.

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