L’imam Badjrafil

Islam de France, l’an I (Plein jour) est le premier livre en librairie de Mohamed Badjrafil, un jeune érudit en matière d’islam, comorien résidant en France, où il est à la fois chercheur en linguistique et imam de la république. Portrait.

Rien à dire. Mohamed Badjrafil est un grand communiquant. Il sait y mettre les formes, là où il faut, pour asseoir son discours. Hors de la mosquée d’Ivry, où il siège, sur le net ou dans les bacs de libraire. En deux trois rendez-vous cathodiques, il parvient même à se hisser dans l’arrière-cour des intellectuels médiatiques en France. Avec du contenu, du bagout et le sourire d’un séducteur. Une image, simple en apparence, de savant démocrate et cool. Comprenez par là, un uléma, digne de confiance, pour des sceptiques et des républicains, y compris de la première heure. Dans un contexte où l’islam fait peur à tout bout de rue, l’homme n’inquiète pas, ressemblant davantage au gendre parfait qu’à l’illuminé en plein djihad. Au cliché de l’islamiste de base, rassurant les obsessionnels de la certitude laïque en république française, il oppose la générosité d’un islam ouvert, où la foi en l’homme est aussi forte que la croyance en Dieu et son prophète. Il ne juge pas, ne condamne pas, suggère et propose des pistes de réflexion, au nom du vivre-ensemble.

De quoi perturber un débat où les adversités se fondent bien souvent sur des vérités imparables. Badjrafil a une conviction rare pour un imam issu d’une terre oubliée du monde musulman, les Comores. Il pense que si l’islam se fige en ce siècle, il s’effondre. Reste à savoir si le débat pour lui consiste à initier une révolution au sein de l’Hexagone, d’où il parle, ou s’il s’imagine une pratique renouvelée du culte à l’échelle d’un monde globalisé. Dans les deux cas, le travail ne manque pas. Ne lui connaissant pas encore d’accointance ou de connivence avec les grands axes d’influence musulmane actuelle, les médias lui tendent volontiers le micro. Alors, il parle, il parle de tout, sans excès et sans exception. Les clichés hérités du passé, les attentes d’une jeunesse au destin suspendu, les réalités nouvelles à construire ensemble, croyant et non-croyants, mains dans la main, érudits ou non, et dans un contexte où seul le compromis parvient à régler les conflits d’époque.

L’imam Badjrafil en débat public.

La quête d’un monde idéal, en somme, où tout commence par la parole, comme pour Dieu, mais sans sa puissance avérée chez les croyants. Car l’homme, même dans la foi, demeure cet être imparfait, qui, en Sysiphe éprouvé par les crises, s’en remet à l’espérance d’une vie meilleure, à défaut de la rendre tangible d’un coup de baguette magique. Sa seule force réside dans la possibilité d’un dialogue où le désir de l’Autre répond à toutes les nécessités de vie. Mais n’est-ce pas là une chimère de plus ? En France, où vit notre homme, les regards sur l’islam ne suggèrent pas une paix potentielle entre les citoyens d’une république, au sein de laquelle l’Etat est censé garantir le droit de chacun au culte pour mieux profiter de sa laïcité proclamée. Les regards posés sur l’islam génèrent de la tension à la place. Le 11 septembre, Mohamed Merah, Charlie Hebdo, le 13 novembre. Le débat est passionnel, au point que passer pour un consensuel ne peut avoir que du bon aux yeux d’institutions qui n’ont jamais appris à déguster du musulman à leur menu.

Il en est qui pensent la France encore chrétienne, blanche et mâle, uniquement. C’est dire dans quels fourrés se jette ce jeune imam dont le premier livre, Islam de France, l’an I, ambitionne de poser une pierre dans l’édification d’une société française moins rivée sur son passé à diversité monochrome. Faut-il ajouter que pour l’imam Badjrafil la France applique déjà la chariah sans le savoir ? Mais qu’est-ce la chariah, en fait ? La protection de la liberté de la foi ? de la vie humaine ? du libre-arbitre ? de la perpétuation de l’espèce ? du droit à la propriété ? Là  sont les vraies finalités de la chariah, selon les recommandations coraniques. Et sans doute que la France les garantit mieux que l’Arabie Saoudite ! Alors de quoi on parle ? s’exclame l’imam. De la démesure ou presque pour un homme dont l’origine ne correspond nullement aux grands schémas que l’on trace d’habitude autour du monde musulman. De par sa naissance aux Comores, Badjrafil n’appartient pas à la grande histoire des conquêtes et des empires religieux. Les Comores furent un carrefour de croyances, rendu musulman au 7ème siècle par la quête d’un homme, Mtswa Muindza, n’entretenant aucune relation à la base avec la culture arabo-persane.

L’imam Badjrafil sur Canal +

Badjrafil a grandi sur cette terre insulaire. Il y a fait ses premières classes, un Coran dans une main, la vérité dans la bouche de ses maîtres, qu’il serait prêt à remettre en question, aujourd’hui, s’il le fallait. Puis il y eut son parcours de migrant en France, non encore naturalisé, à ce jour. Les colonies mènent à tout, dit-on. Une singularité qui place notre imam dans l’ère de ceux qui ont choisi, non simplement par naissance, mais par conviction de tourner leur regard vers la Mecque, en épousant les contours d’un monde autrement plus complexe, au sein duquel la question ne devrait plus être qui est ton Dieu, mais que pouvons-nous ou que devons-nous faire ensemble, en demeurant à l’endroit de l’humain, avec toutes ses faiblesses, et non à celle de la maîtrise des enjeux temporels. Peut-on trouver sa place dans un débat, miné à la base, si l’on en croit les actualités chaudes, sans prétendre à une quelconque place de pouvoir ? C’est ainsi que s’entame l’énigme véritable de ce linguiste de formation, se retrouvant guide parmi les guides de l’oumma musulmane, depuis une terre occidentale où l’islamophobie passe difficilement pour une insulte au destin commun. Quiconque mesure son audace se demande où se situe la faille dans son discours ? Et s’il n’était pas ce gendre si parfait ? Et si derrière lui se cachait des démons que nul n’arrivait encore à nommer ? Qui trouvera la faille ? Pour mettre fin à son discours d’une république sans peurs face aux barbes fraichement coupées, au voile fashion week et au chant des muezzin sous influence r’n’b ? Trop beau pour être vrai, non ?

Soeuf Elbadawi

Islam de France, l’an I/ Il est temps d’entrer dans le XIXème siècle (Plein jour).

Lire son entretien accordé à Anne Bocande du magazine Afriscope: « La laïcité ne peut pas se réduire à un lardon, à un pinard ou à un bout de tissu ».

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