Secret de famille

Par souci de préserver la cohésion du groupe, les Anciens ont inventé cette loi du silence aux Comores, où seule « folie » et « autocensure » permettent de vous en sortir indemne. Un code éthique, pour ainsi dire. Kazambwa, kazirendwa, kazifanyiwa. Toux ceux qui vont à l’encontre de cette loi s’écrasent sous le poids des habitudes.

Il est des secrets de famille. Il est aussi des règles pour les tenir. Ne jamais dire ce qui sourd du cercle, lorsqu’on lui appartient, corps et âmes, en fait certainement partie. Et les Comores sont une société du cercle. Autrement dit, il y est rarement permis de critiquer le cousin, le voisin, le semblable, quelque soit le degré d’objectivité auquel on s’astreint. Pour ne pas déroger à la loi du groupe et de la proximité, des stratégies d’évitement, privilégiant le non-dit et le sentiment d’hypocrisie, ont été séculairement éprouvées. Ce qui ramène bien souvent à cette phrase, suspendue en l’air du coté de Ngazidja, mais qui jamais ne dépasse la ligne admise par tous : « ngari rambulanao ». Attention ! On se re-connaît ! Si tu pousses trop loin, je pousse à mon tour, et on se scratche, forcément. Ce qui n’arrange pas la communauté, qui, elle, veut plutôt se maintenir encore en vie.

Des citoyens peuvent, de cette manière, disserter, longuement, sur les travers de ceux qu’ils côtoient, à demi mots, derrière des paravents de sortilège, sans jamais se confronter, de façon claire, ni frontale. Pour ne pas avoir à assumer le poids d’une querelle intestine, qui vous mine, vous détruit, vous met hors du cercle. La pire des condamnations, c’est d’être exclu du cercle ! Et c’est ainsi que des générations entières se tiennent par la barbichette, sans jamais se dire les vérités qui fâchent dans ces îles. Il suffit d’une petite vérité à qui on lâche la bride en public, alors qu’on en discute de façon critique depuis des siècles dans l’arrière-cour de la maison, pour que le réel submerge le groupe, panique les uns et achève les autres, dans une cohue, où tout le monde s’amuse à feindre de n’avoir jamais su. Et alors on vous cloue au pilori, on peut même vous massacrer, sans sommations. Habiles, les Anciens ont pour habitude de ménager le cercle, en laissant s’échapper cette phrase sibylline, entre deux conversations à huis clos : « ujua imoja ». Tu ne sais que l’envers de la chose…

4Sectedefamille

Un phénomène qui occasionne bien des dissensions dans les débats de société générés par l’urgence et les usages du moment. Droit d’aînesse, respect des code d’honneur, estime réciproque des citoyens de même classe d’âge, valeurs autoproclamées du vivre-ensemble, sont quelques-uns des mécanismes mis à contribution dans cette vieille pratique du secret de famille. La proximité aidant, seul le pétage de plomb permet de se dire quelques vérités. Nombre de ceux qui y recourent adoptent alors une forme de folie par intermittence, qui leur ouvre droit, plus tard, au pardon de leurs congénères. Dans ce cas, celui par qui le scandale arrive, celui, qui, en réalité, répète haut, ce que tout le monde pense bas, celui-là est pointé du doigt, jusqu’à ce que le groupe l’arrache à sa folie à coup d’invocations religieuses et lui rachète une nouvelle conduite. Le pauvre ! Maskini ! Il faut le sauver, ne serait-ce que pour ne pas mettre sa famille en difficulté. Une situation qui n’est pas toujours facile à vivre, surtout lorsque le propos indexé méritait sérieusement d’être exprimé, répondait à une nécessité de vie.

Les habitants de cet espace archipélique profitent abusivement de ce legs pour s’éviter des scandales qui tâchent au grand jour. Difficile de parler des serrelamen et des soroda à Maore, d’évoquer les kabaila et les wamatsaha à Ndzuani ou encore de discuter des wandrwandzima et des wakaa zilio à Ngazidja. On risquerait de réveiller le monstre en nous, de semer une graine de révolte à la Tumpa ou de provoquer une révolte sociale. On préfère à la place jouer à ne pas savoir. Du moins, dans l’espace public. En dehors, on vous dira que tel et tel sont, et ne peuvent être que, ou finiront bien par. Une équation douloureuse voudrait que de grands sujets de société deviennent tabous, histoire de ne pas éclater le peu de liant qui reste encore dans l’archipel. Critiquer la corruption ou le harcèlement des femmes dans les bureaux, s’en prendre au séparatisme ou au détournement des deniers publics, s’indigner contre ceux qui qui orchestrent des pogroms contre leurs cousins.e.s des autres îles ou pointer la responsabilité intellectuelle de ceux qui se trouvent à l’avant-scène du doigt, c’est courir le risque de stigmatiser et de nourrir un feu de haine. Le mieux, c’est de fermer sa gueule. A Moroni, ils disent « umia ». Ecrase ! En coulisses, au même moment, on te rappellera que tu as sans doute raison, mais que toute vérité n’est pas bonne à dire. Pire ! On menacera de te livrer à la vindicte populaire. Et c’est de cette façon que se noient les histoires de viol subies par les femmes dans le huis clos des familles, sans que personne n’en sorte grandi. En attendant, ce sont les femmes qui trinquent…

3Secretdefamille4

Ainsi se dessinent les jours mauvais dans cette société du kazambwa, kazirendwa, kazifanyiwa. Un code éthique, bien établi dans ses limites ! On tient le verbe en laisse pour que jamais la vérité ne dérange. Les Comores sont si petites en surface que d’aucuns finissent par croire qu’ils se connaissent tous et risquent de se couper de l’entour. Ce qui nécessite d’oublier certaines vérités. A moins d’inscrire son pas dans une dynamique des inimitiés. Le plus drôle, c’est que tout le monde trouve tout le monde « hypocrite » dans une atmosphère pernicieuse, au sein de laquelle le « pris-en-flag » dans la pire des malversations ou des manigances politiques est à peu près sûr de circuler sans être pris en défaut, selon cette sacro sainte règle : « wambe zahahe, wetso hundra mdru yambe zahaho. Nawe we djusa bwe, wetso hundra nyoha ». En traduction express, cela donne : « Si tu te mêle de ce qui le regarde, lui, tu trouveras quelqu’un pour se mêler de ce qui te regarde, toi. Qui soulève la pierre, trouve le serpent ». Alors, le mieux est peut-être de sombrer dans le silence. Sinon, le groupe, par peur de la contamination, se liguera contre toi, d’un seul bloc, pour préserver sa propre cohésion. Il ira jusqu’à te calomnier, s’il le faut, pour disqualifier ton propos. Une leçon bien apprise par des générations d’individus formatés au silence, y compris par la tutelle coloniale, qui en a souvent usé pour faire taire les insurgés.

Pour les Comoriens, et ce n’est qu’un constat, le linge sale ne se lave pas en famille. Le souci, c’est quand il concerne l’avenir de tout un pays. Faut-il ou non soulever la pierre, au risque de se prendre une gueule de serpent dans le cerveau ? Faut-il s’étouffer dans son propre récit au risque de protéger une ligne adverse ? Roland Barthes, à son entrée au collège de France, prétendait – en parlant du langage – que le « fascisme » n’est pas « d’empêcher de dire », mais « d’obliger à dire ». Aux Comores, « celui-qui-dit » préfère se tromper d’analyse ou se fourvoyer à jamais dans le mensonge pour s’éviter les foudres de tous. Car les mots peuvent vite embarrasser dans cette société longtemps nourrie au feu du silence. Le groupe veille à ce qu’aucun bon mot ne dépasse de la phrase figée dans le passé. Par peur du mot de trop, on s’amuse à conjuguer la relation par omission. Et si par mégarde, vous y parvenez, au verbe interdit, on ne vous dira pas que vous vous êtes peut-être gouré d’analyse, dans un débat méritant quand même le détour, mais que vous êtes allés trop loin. Il ne sera pas question d’argumentation, ni d’objectivité. Il sera question de solidarité du groupe, afin d’obliger à dire ce qui arrange l’Etre-ensemble. Seul moyen de s’en sortir, en dehors de la crise de folie : l’autocensure, même si le réel vous brûle entre les doigts…

Soeuf Elbadawi