Il était une fois fée Al-Camar à Moroni

Menacée d’effondrement, Al-Camar, salle longtemps mythifiée par la jeunesse de la capitale comorienne, est devenue le vestige d’une époque où le cinéma était le seul art transportant son public hors des frontières de l’archipel.

Comment une société de matériaux de construction, un exportateur de vanille et un notable de Moroni en arrivent à investir dans le secteur du cinéma et du spectacle ? La question mérite un film à elle seule. En tout cas, ainsi débute la grande histoire de la salle obscure aux Comores. Nous sommes dans les années 1960. La Sococom, Société de Construction Comorienne, les établissements Kalfane, l’une des grandes fortunes indiennes du pays, et Saïd Ali Saïd Tourqui, administrateur, rassemblent des cinéphiles et des capitaux pour fonder « Cinéco », la première entreprise de diffusion de films de l’archipel. Dans un contexte colonial, où le cinéma, un art nouveau dans ces îles, apparaît telle une folie petite-bourgeoise.

Très vite, le projet se concrétise sous la forme de trois salles, singulières par leur forme architecturale, synonyme de modernité, construites à Moroni (Al-Camar), Mutsamudu (Al-Qitwari) et Mamoudzou (Al-Pajo), dans trois des îles de l’archipel. Des salles dotées de cabines de projection dernier cri, la plus importante étant l’Al-Camar, avec ses 600 places. Pour l’acquisition des films, « Cinéco » fait alors partie d’un réseau de distribution dans l’Océan indien, comprenant notamment les salles du Ritz à Madagascar, qui pour des raisons historiques, a été depuis les années 1940, l’espace colonial auquel était rattaché l’archipel : Madagascar et dépendances, disait-on…

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L’Al-Camar du temps de sa splendeur (DR).

 

Aux Comores, le public visé par ce projet de salles était bien évidemment, celui des expatriés, nostalgiques d’une vie culturelle métropolitaine. A la même époque, les pères catholiques courent les villages avec des projections du Petit chaperon rouge, de Laurel & Hardy et de Charlie Chaplin. Les mêmes programmes étaient diffusés au ciné club du seul lycée de l’archipel, le lycée Saïd Mohamed Cheikh à Moroni. Avec diffusion d’informations sur le monde, type Gaumont Actualité. L’Al-Camar deviendra cependant le lieu d’évasion, par excellence, de la classe moyenne comorienne. En plus de découvrir un univers culturel inédit à leurs yeux, cette petite-bourgeoisie y découvre le plaisir d’entrer en salle. Jusque-là, les objets culturels (spectacle vivant) étaient présentés en plein air, avec une dimension communautaire fort prononcée.

Les salles nouvellement créées changent le comportement du public urbain. S’instaure une nouvelle relation au monde du spectacle et du divertissement. Ces salles ne programment pas que du cinéma. Elles convient aussi les spectacles du monde culturel associatif. L’Al-Camar compartimente, toutefois, le public, en reprenant, par la suite, les codes de la nouvelle dramaturgie sociale de la capitale. Une répartition spatiale en trois niveaux, calquées sur un modèle de salles, existant sur le continent africain, avec des espaces réservés aux plus démunis, aux plus évolués, aux plus riches. En loge, les fortunés et les actionnaires, en première les cadres et les expatriés, et en seconde les domestiques et les déclassés, en général.

Spectacle de l’AFUC (Association des Femmes pour l’Union des Comores) présenté à l’Al-Camar dans les années 1970. La salle accueillait aussi les grands galas et spectacles programmés dans le pays (archives privées).

 

L’Al-Camar va beaucoup influer sur l’imaginaire de la jeunesse des années 1970 et 1980, la seule aujourd’hui, à disposer d’une culture cinématographique, pour avoir fréquenté une vraie salle obscure et assisté à des projections sur grand écran. Des westerns (Les sept mercenaires, Pour une poignée de dollars, Le train sifflera trois fois,) aux péplums (Hercule, Maciste, Spartacus), en passant par les classiques de Bollywood (Sholay, Seeta aur Geeta, Amar Akbar Antony) et les incontournables chinois (Big Boss, La nouvelle fureur de vaincre, La main de fer), Al-Camar a vu passer un cinéma d’action populaire, où le cinéma français populaire eut aussi son heure de gloire : Le clan des siciliens, Z, Le professionnel

Autant dire que le 7ème art, en ces temps-là, avait réussi à détrôner les autres formes d’expression culturelles, à l’exception de la musique. Populaire, le cinéma s’installait au cœur des conversations sur les places publiques et contribuait au vivre-ensemble. On se parlait après les films, on prenait position, pour tel ou tel autre rôle, on se disputait, sur le dénouement des intrigues. Dans la salle, l’atmosphère pouvait être bruyante, les émotions peu contenues, et les bagarres fréquentes. Une dimension collective et distractive du cinéma, dont la série « B » a principalement façonné le regard du public comorien. A l’époque, l’Alliance française projette Casablanca, L’année dernière à Marienbad et Le Mépris pour un public médusé dans les villages, en compétition avec les projections itinérantes du cinéma Beauregard[1]. Les films d’action s’imposaient en tête d’affiche, annonçant le succès, plus tard, des vidéoclubs.

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L’ancien panneau d’affichage des films, utilisé pour des affiches de concerts désormais © S. Elbadawi I W.I.

 

A la fin des années 1980, le rideau tombe. A l’instar des trois autres salles, Al-Camar a certes continué à accueillir des spectacles vivants, mais le cinéma est vite devenu un vieux souvenir. C’est dire que les Comoriens, qui ont la trentaine, aujourd’hui, n’ont jamais mis le pied dans une vraie salle de cinéma. Ceux qui ont repris la gestion de l’Al-Camar au début des années 1990 se sont désintéressés du cinéma, au profit des concerts de musique. A un moment, ils ont tenté de relancer l’intérêt pour le cinéma avec de la vidéo projection. La vidéo, qui, justement, a contribué à forger un public téléphage, sur canapé, en famille, ou dans des petites salles de quartiers, aux normes de diffusion discutables. Le VHS prépare ce public au DVD, puis aux télénovelas.

Il n’est pas exagéré de parler de déclin. Mais le plus grave est la rupture qui sépare les générations de cinéphiles. Celle qui a en partage la passion du grand écran et le souvenir de ce lieu d’interaction culturelle, et l’autre, qui a grandi devant le petit écran ou dans les projections privatisées des salles improvisées de quartier. Alors que l’Etat comorien semble se distinguer, ces jours-ci, par l’absence d’une politique culturelle, le cinéma a presque disparu des places populaires. Il a fallu attendre la création du Ciff (Comores International Film Festival), pour relancer la problématique des lieux de projection. Le Ciff, qui, depuis 2012, installe une dynamique de projection itinérante. La « Cinéco », qui n’est toujours pas dissoute juridiquement, malgré la mise en veilleuse de son activité, fait naître chez certains enfants d’anciens actionnaires de nouvelles envies de cinéma. Mais il faudrait réunir la bagatelle d’une centaine de millions de francs pour remettre la salle dégradée à neuf. « Il faut changer tous les sièges, remplacer l’écran et la sonorisation, renouveler les projecteurs », explique le fils d’un des fondateurs de la « Cinéco », Saïd Ahmed Saïd Saïd Ali Saïd Tourqui. S’il assure que les banques sont disposées à accompagner le projet de réhabilitation d’Al-Camar, la promesse de revoir un vrai film dans une salle dédiée n’est pas pour demain. A Mutsamudu, Al-Quitoir a été en partie transformé en hôtel-restaurant, à la surprise de certains de ses propriétaires.

Kamal’Eddine Saindou

[1] Qui partage la programmation de cinéma dans les Alliances françaises.