Zapara Mongozi zitso hupara

L’histoire du fils de Mtsashiwa est celle d’une défaite citoyenne, exprimant le figé d’un peuple et l’obsession d’une puissance tutélaire sous les tropiques. Une tragédie de pays écartelé. D’un côté, le peuple aliéné et asservi, de l’autre, le maître d’hier, qui, toujours, contemple son œuvre de dépossession. A l’occasion de la commémoration des 40 ans de sa mort, le site Muzdalifa House trouve essentiel de rassembler quelques-unes des contributions consacrées à cette période oubliée de l’histoire comorienne en ligne. Au nom de la mémoire en partage.

Il est un adage connu dans ces îles. Un bon mot pour briser l’audace des candidats à l’insoumission. On dit que zapara Tumpa, zitso hupara. Traduction possible : « Qui franchit la ligne, le paie de son sang ». Car Tumpa est celui qui a osé contre l’ordre établi. De Bambao Mtruni, où il est né au (1771-1775), il est parti ferrailler[1]contre les lignées esclavagistes au pouvoir sur l’île de Ndzuani, et contre la dépossession des terres. La fameuse bourgeoise féodale d’ascendance arabo shirazienne. Un crime de lèse-majesté en soi, qui lui vaudra une sanction exemplaire, transmise de génération en génération. Pour avoir défié l’ordre établi, l’insurgé a vu sa tête coupée, sans mériter la moindre sépulture, ni la moindre prière. Un crime qui en inspirera un autre. Le corps meurtri d’Ali Soilih, enseveli comme pour une fosse commune, avec interdiction de porter le deuil. Ce que l’histoire omet de dire, c’est qu’ils étaient nombreux, ces Comoriens, à démonter la statue de la révolution, pillant et brûlant, le cœur en joie, sur leur passage. Une foule carnavalesque dont se souvient le poète Saïndoune Ben Ali dans Testaments de transhumance[2]. Une foule qui s’ébroue dans les rues, avec la bénédiction des partenaires généreux, dont parle si bien l’écrivain Mohamed Toihiri dans Le Kaffir du Karthala.

Ali Soilih rappelle que les pouvoirs, qu’ils soient coloniaux ou féodaux, se fondent dans une même violence d’oppression. A la mort de Tumpa, ses compagnons1 se dispersèrent, après la « leçon de maître » du gouverneur de Mutsamudu, Mukule Waziri Abdallah. Retour à l’ordre établi. Tumpa est parti sans héritier. Et pour le mongozi, pareil. Au lendemain de son assassinat, certains de ses compagnons de la première heure expliquèrent avec moult euphémismes leur reddition organisée. C’est le guide lui-même, qui les aurait encouragé à baisser les armes pour éviter un bain de sang au peuple. Il aurait prédit sa mort, en ajoutant : « si l’on m’arrête, renoncez au combat, et si l’on me rate, suivez mes pas ». Une légende que nul ne peut contester, à part Saïndoune Ben Ali, qui, parlant de « Tumpa le Téméraire », clôt le débat avec ce vers2 :« Notre souffrance, bel habit de mendicité ». En fait, rien n’empêchait les valeureux militants soilihistes de défendre l’utopie jusqu’au bout, sauf la peur de se voir infliger la même sentence que le premier d’entre eux. Dans un pays où la crainte du mercenaire se confond avec le spectre du pouvoir colonial(« si ura mzungu », chantera Salim Ali Amir), nul n’est assez fou pour aller sacrifier sa vie au nom du peuple en 1978. Un peuple aux mœurs étranges, qui marche sur le cadavre, paradoxalement, sur le cadavre fumant de celui qui a voulu l’émanciper, dès l’annonce de sa mort, le 29 mai.

Sous Ahmed Abdallah, que les mêmes saigneurs (matrisa damu) assassineront 12 ans plus tard, l’ambiguïté du Comorien à l’égard de la révolution se planifiera au rythme du consensus et du népotisme. L’utopie s’effondre sur un schéma des plus réducteurs. D’un côté, le citoyen, aliéné et contrarié, se livrant à sa propre mise à mort, en avalant toutes sortes de couleuvres à visée dictatoriale. De l’autre, le maître d’hier, colon habile, vampirisant le pouvoir qu’il a lui-même mis en place, pour mieux s’éterniser dans le paysage. Rappelons qu’Ali Soilihi, à l’instar de Tumpa, et peut-être à une échelle idéologique plus aguerrie, luttait contre les privilèges des féodaux (les waka pvema, entre autres), dont se réclament Abdallah. En 1978, ceux qui se nomment « peuple » sont des citoyens en devenir, peu outillés en termes de luttes, incapbles de penser par eux-mêmes, et qui, par manque de courage, se refusent à l’autocritique et préfèrent remettre leurs destins dans les mains de la sinistre alliance, scellée entre les héritiers de la féodalité et les hommes de la Françafrique. Mwelevu na ngwe ka kozo. Qui se laisse traîner par la corde, ne souffre point de s’éteindre, avance une sagesse ancienne. Qui fait écho à cette autre : « mhono utso udjua huuvundza, mru unuka ».La main que tu ne peux plier, mieux vaut la baiser3. Ainsi s’expliquerait la défaite collective face à une adversité (française et locale) que feu Ali Soilihi était parvenu à perturber par ses audaces, et sa hargne.

Rusé et inspiré dans l’action, Ali Soilihi est l’homme par qui le scandale arrive. Le seul homme d’Etat comorien, qui ait désigné la France comme « l’ennemi numéro un »4. Le même, qui, dans Le Monde du 4 décembre 1975, déclare : « Nous constatons que ces autorités françaises qui n’ont pas réussi à nous faire céder (…) vont tenter maintenant de briser notre économie, notre administration, en coupant brutalement l’assistance technique et en nous retirant brusquement toutes ressources ». Le même, qui ne saisissait pas les raisons pour lesquelles un pays comme la France, capable de fomenter une révolution en 1789, ne pouvait comprendre un peuple aspirant à sa propre souveraineté. Il était visionnaire, usait de la manière forte pour s’établir (aurait-il pu faire autrement), et surtout capables de forcer la main à tous pour le développement d’un pays, où l’autorité jusque-là n’avait eu qu’un rôle de régulation, au service d’une puissance possédantes et de ses commissionnaires locaux. Ali Soilihi était le rêve de liberté à l’état pur, avec ses limites, ses erreurs, son lot de violences. Dans la spirale de crises qui l’emporte, lui et son régime, en 1978, ses concitoyens se révèlent très peu outillés et lui tournent vite le dos. Il aurait prédit trois mois de liesse de leur part après sa mise à mort, qu’il savait inéluctable, et six mois avant le premier regret de mise en question sur son rêve.

Ce qui est à peu près sûr, c’est que la France a bien saisi la portée symbolique de ce premier meurtre officiel d’un chef d’Etat aux Comores. Il servait à attiser les peurs intimes, à éteindre les velléités de révolte anti coloniales, à nourrir le processus d’effondrement de l’archipel, en tant qu’entité pleine et souveraine dans la région indianocéane. Tuer le fantôme de Tumpa dans le corps du fils Mtsashiwa était un signal donné à tous les indignés des quatre coins de l’archipel. Zapara Tumpa zitso mparani. Ce qui est arrivé au Mongozi pourrait bien vous arriver à votre tour. Après, il a suffi d’entretenir le déni de mémoire, de renforcer les légendes personnelles des derniers arrivés au pouvoir, de cultiver le fait accompli en matière de gestion du pouvoir, de brandir la violence comme moyen de prévenir. L’absence de transmission en matière d’héritage politique a permis par ailleurs de faire table rase du passé, de ne pas trouver le lien entre un destin insoumis et l’autre, entre un Ali Soilihi et un Tumpa, sachant qu’entre une époque et l’autre, il y eut des Lopwa, Masimu, Mtsala na Patiara, Kari na Adili…

Ahmed Ibrahim

[1] Une armée de 7.000 hommes dit-on.
[2] In Testaments de transhumance, Aindoune Bel Ali, Komedit.