Prélude pour une vraie dynamique culturelle

Le Medina – plus grand événement musical de l’Union 
des Comores – s’est tenu les 20 & 21 juillet 2018.
 Dans des conditions rudes, qui n’ont pas entaché la fête, mais qui laissent à penser que le moment est venu de réfléchir à une meilleure organisation. Retour de festival. Un article paru dans le Mwezi Mag d’août 2018.

Des rendez-vous gâchés en série ! C’est le moins qu’on puisse dire, lorsqu’on a affaire à Mohamed Mansoib alias Pompidou, homme-orchestre à la tête d’un festival, où chaque microdrame organisationnel devient un poème en soi. Du matos qui arrive sur les sites à reculons. Des partenaires qui lâchent à la dernière minute. Des artistes qui renoncent à l’affiche. Des résas d’avion ou de bateau qui sautent. Humeurs, tensions et grosses factures. Les réponses d’un Pompidou harassé au téléphone nous donnent à voir l’image d’un festival, qui manque presque de s’écrouler. Il essaie de ne pas s’emporter. En particulier, lorsqu’il nous apprend à 18h que Baco Ali, figure attendue du mgodro gori, refuse de monter dans l’avion depuis Dzaoudzi. Ses musiciens sont déjà là, mais lui exige des garanties. C’est un habitué ! Et il ne lâche rien dans la négociation, pour son contrat.

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Daniel Halidi, de la grande fratrie des Djimbo.

L’homme Pompidou, lui, s’angoisse.
Trop de charges, peu de
moyens. Il joue à l’équili
briste. Est-ce une raison pour
planter nos rendez-vous ? Il semble débordé de tous côtés. Au téléphone, il sème un doute : « Je crois que je vais finir par tout lâcher ». Chaque nouvelle édition du festival est une occasion d’éprouver sa foi en ce pays, aux côtés de ses potes de la RDM (Radio Dzialandze Mutsamudu), avec qui il anime ce projet depuis 2005. Un vieux rêve qu’il pensait mener à bien, mais que la réalité, parfois, réussit à transformer en un « festival du peut-être » : nehika mngu apvendze. Pompidou en est conscient. L’évitement lui permet de ne pas tout expliquer sur sa peur du désastre. Les chiffres[1], le programme, le public, les soutiens réels ? Au télé- phone, il peut confortablement se dire « lâché par tous ». On apprendra plus tard qu’il ne pouvait se joindre à nous le premier soir, parce qu’il était reçu par le président Azali au petit palais de Dar Nour. Une tentative d’augmenter ses chances de réussite pour l’événement ? Il s’est bien gardé de nous le dire.

Sur le net (Comors24.com) circule une photo, et un papier : « Le Président de la République, qui était présent au dernier Médina Festival en 2017 a tenu sa parole et a montré le grand intérêt qu’il attache à la culture et au Médina Festival. Cela nous a réconfortés et nous encourage à aller de l’avant » aurait confié Pompidou. Posant sur le perron de Dar Nour, en présence notamment du ministre de la culture, Mahamoud Salim Hafi[2], Pompidou a le sourire repu d’un premier de la classe. Reste à deviner ce qui s’y est dit autour d’un festival – le seul du genre dans l’Union – qui a l’ambition, désormais, de devenir national.

Les lives du Medina sont rares aux Comores.

A priori, fricoter avec les politiques n’a jamais été un souci pour les organisateurs. En 2005, une année faste, dont le public se rappelle encore, ils avaient sollicité et obtenu le parrainage du colonel Mohamed Bacar. Le petit tyran de Barakani, accompagné de tout son gouvernement, était aux premières loges, lors de l’inauguration à la JAF, un jeudi 12 mai. Une présence qui a laissé courir la rumeur. Certains organisateurs ont été soupçonnés de rouler pour la bannière séparatiste. Indifférents au fait, les sommités nationales, dont Salim Ali Amir[3], conviées à cette première édition, avaient clairement préféré vanter les mérites du projet. Le Medina s’en prendra quand même plein la gueule à cause de la politique. Interrompu après 2006, il ne reprendra qu’en 2009, lorsque les organisateurs (ComFest), Nobataine de Radio Dzialandze notamment, se mettront à parler de festival des « retrouvailles ».

Au-delà du politique, le Medina a un avantage certain. Il n’existe aucun autre événement, le concurrençant dans l’Union des Comores, sauf à Maore où se distingue le Milatsika, avec les sous du Département. Un rendez-vous d’une telle ambition ? Rendant hommage à la scène nationale et à la région indianocéane ? En offrant des conditions proches de ce qui se fabrique ailleurs dans le domaine ? Il fallait oser ! Pompidou et Nobataine ont raison sur cette perspective. En cette période de l’histoire, où la culture se résume à singer la tradition, sans jamais miser sur la création, le Medina fest est un exploit, d’autant qu’il souligne à chacune de ces éditions l’importance du retour au live. Il y a longtemps maintenant que la scène comorienne a réduit son horizon en la matière. Trop cher, trop lourd, trop compliqué à faire ! Le succès des home studio s’est accompagné d’une tendance au play-back à moindre coût. Alors que le Medina prêche pour de vrais live, quel qu’en soit le prix.

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Baco Ali de Maore: un roi du mgodro gori.

Le public se souvient des premiers concerts, avec la sono de Denis Château, ramené depuis Maore. Cette année, elle serait arrivée par le bateau des refoulements de clandos. Le Medina est donc ce phénomène à part. Sur la scène comorienne. Issu de la fratrie des Nantais de Mutsa (Djimbo, Djama, Hass Mosa), Abou Daniel l’avait prédit au tout début : « C’est quelque chose qui va marquer les gens pendant un bon moment ». On n’a rien inventé de pareil depuis. Abou Dani, dont le frère Halidi – l’un des meilleurs folksingers que ce pays ait jamais produit – a ouvert les hostilités, pour l’édition de cette année, avec un répertoire à moitié puisé chez Djimbo4[4]. Avec sa bande de potes à peine débarqués de l’avion, et avec trois fois rien sur la scène de la JAF, ils ont foutu le feu au public – littéralement – comme de petits diables en mission.

Et dire que ce satané Baco Ali, demandant qu’on l’aide à se débarrasser de ses pensées mauvaises, l’avait susurré au public du Medina dans une chanson en 2010 : « Les gens disent que la musique est a aire de Satan/ Je n’en disconviens pas, mais c’est Pompidou qui m’a fait venir là avec vous ». Que la musique soit suspectée de tous les maux n’a rien de nouveau, bien sûr. Ailleurs comme ici, elle est synonyme de trouble pour l’ordre social, surtout lorsqu’elle réveille les corps, assoupis par le labeur, et in- nerve les sens, embrasant les foules. A Mutsamudu le 20 juillet, avec Daniel Halidi, comme à Ouani le 21 juillet, avec Baco Ali, on pouvait sentir cette jeunesse en demande, assoiffée de sons, se lâchant, vigoureusement, sur les ternaires du mgodro, a n de taire ses propres frustrations, le temps d’un concert. On n’ira pas le raconter sur tous les toits, mais il y a quelque chose d’insoumis et de païen à la fois dans cette frénésie de pas de danse, entrevue au dernier Medina.

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Une fan dans le public à Ouani, lors du live de Baco Ali.

L’Etat a tort de ne pas y réfléchir, sérieusement. Car la nature a horreur du vide. Tôt ou tard, cette jeunesse va se consumer, en emportant tout sur son passage, et le résultat ne sera pas forcément cool pour tous. Or la musique, comme on le sait, a ce don d’adoucir les mœurs. D’où peut-être l’intérêt de miser sur une politique d’accompagnement des musiques actuelles, de manière à canaliser cette énergie. Le Médina est un espace que les autorités devraient investir. Soutenir la bande à Pompidou et permettre, surtout, à l’offre musicale de mieux se construire dans le pays, au-delà de ce moment festif lui-même, est un projet sur lequel le ministère de la culture devrait plancher.

La musique dans l’Union souffre plus que jamais du manque de lieux dédiés, de financements pour se produire, de formations pour asseoir une relève, de professionnels pour la défendre, et le Medina, de par son histoire, représente un bon prélude à la mise en place d’une dynamique digne de ce nom, au niveau national. A chaque nouvelle édition, Pompidou et ses potes parviennent à interpeller la jeunesse, en consacrant des talents, anciens et nouveaux. Ce que les Comoriens ne manquent pas d’apprécier. A Ouani le 21 juillet, le public était tellement excité, à l’extérieur comme à l’intérieur du stade Cazo, qu’il a ni par faire tomber la grande porte en fer rouge de l’entrée principale à 3h du mat. Histoire, peut- être, d’abattre une frontière, sur la route, menant à ceux qui feignent d’ignorer son désir d’enjaillement.

Soeuf Elbadawi
Le Mwezi Mag n°2 peut se télécharger ici: MWEZICouv2.
[1] Lus dans un article de Malango sur le net en 2009. Le festival aurait repris, cette année-là, avec un budget de 36 millions de francs, grâce à de nombreux partenaires, dont le service culturel de Mayotte, le pôle régional des musiques actuelles de la Réunion, la commission de l’Océan indien (COI), le service culturel de l’ambassade de France aux Comores. Pour l’édition 2010, Nobataine, cité par Faissoili Abdou sur HZK Presse, parlait de 17 millions de budget.
[2] Un ancien du comité d’organisation du festival.
[3] Cf. Al-Watwan, n° 882, du 20 mai 2005. « Compte tenu du coût de la vie dans l’île, s’étonnait-il, je n’imaginais pas que les gens allaient répondre aussi massivement. »
[4] Groupe formé, entre autres, par les frères Daniel et Dany Nadh. Prix du meilleur groupe et prix de la meilleure chanson de l’Océan Indien à Maurice en 1994.