Les gagne-petit sont de retour dans l’arène

Affaire d’époque. Il suffit que l’horizon se dégage pour que les gagne-petit se rappellent au bon souvenir de leurs compatriotes. Les prochaines élections de l’Union annoncent le retour du nauséeux. A croire que le séparatisme insulaire a encore de beaux jours devant lui.

Combien de temps il a fallu attendre ? 22 ans après Abdallah Ibrahim ? 43 ans après le MPM ? Toujours est-il qu’ils sont là, bien tapis dans l’ombre des querelles anciennes, attendant de souffler à nouveau sur les braises. Les Comoriens, se regardant en chien de faïence, l’esprit des vieux maquereaux peut roder sans fin. Les élections anticipées de ce mois de mars n’échapperont pas aux démons de la division, qui ressortent de leur tanière pour embraser le pays.  Les prétendants au trône se réclament ouvertement d’une communauté d’île, pendant que Faurec et Gevrey[1] se frottent les mains au royaume des ombres.

Sur leur trente-et-un, les gagne-petit attendent de re-sonner le clairon de la défection communautaire, en suspendant les banderoles de la haine, massacrant tout ce qui les ramène de près ou de loin à leur voisin d’île. Et pourquoi ce terme de gagne-petit ? En fait, le mot évoque l’idée d’une personne dont le métier rapporte peu ou qui a trop peu d’ambitions. Ici, il s’agit de politiciens dont les pratiques n’apportent rien, à l’inverse des traditions de ce pays, au devenir de leur communauté. Ce sont des gens nuisibles à l’intérêt général, qui n’ont aucune vision du destin commun, n’agissant que par rapport à leurs intérêts du moment. Ces gens sans ambition ne survivent à la crise qu’en manipulant le cliché de l’appartenance, réducteur.

Ils se disent de l’autre île. « Anjouanais », « Grands-comoriens », « Mohéliens », « Mahorais »[2]. Ce sont pourtant les mêmes familles, déplacées, recomposées ou situées dans l’entre-deux, qui se défient dans ces îles. Un pays où l’identité se refuse au statique, est mouvante, se veut protéiforme. Les récits fondateurs impliquent à priori de ne pas être identique à ce que l’on était. Les mythes ancestraux traduisent une volonté d’échapper à l’identité originelle. Une façon d’être pluriel, en contradiction profonde avec cette époque si crispée sur les identités et les bouts de papier. A en croire le legs, les questions de filiation, de langue, de croyance devraient être réglées depuis longtemps. Avec ce que l’on sait de l’intimité familiale des uns et des autres.

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Un extrait de presse datant de la crise sécessionniste de 1997 à Anjouan.

Mais d’aucuns continuent à jouer sur la fibre séparatiste pour se maintenir en politique, laissant croire qu’une entité peut émerger du rejet des autres. La conséquence en est tragique : plus on s’affirme d’une île,  et plus on nie aux autres le droit d’exister. C’est dans ce déni de soi que s’agitent les gagne-petit contre des ennemis façonnés à vil prix. Et leurs supporters – des fanatiques convaincus – ne se distinguent de leurs concitoyens que par cette capacité qu’ils ont à se laisser enfermer dans des niches insulaires, alors même que se poursuit une guerre de classe, où des familles prédatrices, anciennement ou actuellement au pouvoir, sévissent en coulisses, comme en l’an mille neuf cent karidjazalwa[3]. D’être issu d’un bon milieu social confère encore des avantages, matériels et symboliques. Des privilèges, même si les lignes sont de plus en plus biffées ou sciemment brouillées par ceux qui s’en revendiquent. Des privilèges, qui vous font tisser de nouvelles généalogies, dont la finalité vous rend plus gris qu’un temps de kashkazi.

Dit autrement, les descendants des lignées de palais (mwana mjumbe) ou de la noblesse de robe (sharif nasaba) d’hier continuent à traverser cet archipel comme dans leur salon, pendant que la plèbe trime dans les padza ou se démène sur les marchés en brouette de to’renge, avec une seule identité assignée à la naissance. Celle des laissés-pour-compte, à qui les gagne-petit viennent revendre le discours de la division, en leur accordant des miettes de pouvoir. Héritiers du ventre féodal, les gagne-petit sont connus pour leur souci du reniement. Bien que tributaires d’un passé peu glorieux en matière de pouvoir équitable, ils reprennent, sans honte, leur bâton de pèlerin, non pas contre l’obscurantisme et l’absence de vision archipélique, mais pour diviser encore un peu plus dans les rangs. « Abel contre Caïn/ Lequel des deux »[4], écrit le poète Saindoune Ben Ali, qui relève également : « Shondra uka nde fikira »[5].

Une tragédie sans fin dans l’imaginaire de cet archipel, depuis le 19ème. Anecdote récente ? Dans un hôtel – le Papillon – un homme s’exclame, il y a un peu moins d’un an : « On se prépare ». Il insiste : « Je suis séparatiste. J’ai le droit de m’exprimer ». Il parle de « grand-comorien », de « revanche à prendre », de « rancune », de « dictature d’opinion ». Dans un contexte où les renoncements à la complexion d’un pays-debout se confondent souvent avec un fort sentiment de résistance, la confusion est vite établie. L’homme n’est pas un gagne-petit. Mais il fait partie de ceux que les gagne-petit rallient à leur cause. Son intelligence, au service des « anjouanais », entité politique consacrée depuis l’OPIA, le séparatisme est une porte de sortie nécessaire. Est-il si différent de cet autre pantin politique, qui, dans un QG de campagne à Moroni, s’enflamme contre le candidat annoncé du régime ? « Nous remettrons le pouvoir aux Anjouanais en 2021, contrairement à Azali. Nous ne pouvons garder le pouvoir pour nous seuls ». Car il est et reste  « grand-comorien » dans sa tête.

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Le président Azali Assoumani, qui se représente, est accusé de prôner un discours séparatiste par SMS, un ex ambassadeur des Comores aux Nations Unies, dont la candidature a été recalée pour cette présidentielle de mars 2019. Un ex ambassadeur, qui, lui-même, admet l’idée de son appartenance à une île, la Grande Comore.

Cette notion d’appartenance à territoire limité dans un archipel où tout n’a été que recomposition et alliances depuis l’origine laisse perplexe. De savoir que la majorité  des prétendants à la prochaine présidentielle se reconnaissent volontiers dans une micro identité au cerveau rétréci perturbe. Le nombrilisme de la petite différence, le démantèlement des dernières utopies collectives… Les gagne-petit ont réussi à labelliser cette grille de lecture depuis plus de 60 ans. Affaire d’espace ! Car si l’on repense aux débuts de la défection communautaire[6], on les voit, les uns après les autres, abandonner leurs engagements en faveur d’une souveraineté nationale pour mériter leur place sur la scène politique. Ou comment saper la mémoire en partage, en troquant le paysage sur une carte contre un siège de nouveau maître en terrain miné.

Le séparatisme en ces îles est un crime, qui reste impuni. Il est la preuve que les Comoriens surnagent dans l’impossibilité d’être eux-mêmes. Alors qu’être soi équivaut à être l’enfance d’un pays. Mais le refus de la complexité encourage aux raccourcis, aux discours simplistes, caricaturaux. Les institutions de l’Union favorisent toutefois la poursuite de ces joutes stériles. Aucun politique n’a le courage d’initier une rupture avec ce passé réducteur, en avançant l’hypothèse d’un projet archipélique, non morcelé. Rattaché à cette perspective, le retour prochain aux urnes dans l’Union des Comores est symbolique d’une défaite collective. Les discours des candidats en lice ne servent qu’à entretenir le vide structurel d’une nation mort-née, alors même qu’elle aurait pu s’envisager comme un ensemble, au sein duquel des réfugiés, des rescapés, des déracinés, venus des quatre coins du monde, ont cru, jadis, en l’utopie du shungu.

Aujourd’hui considéré comme un vieux legs, vidé de sa substance, l’imaginaire du shungu a vocation à faire advenir le « nous ». Il a donc plus que jamais besoin d’être réinvesti. Ce « nous », certes, longtemps fantasmé, mais reconnu comme étant un puissant moteur de réinvention du soi, est  le seul horizon susceptible de rendre sa dignité à l’homme sur ces terres. A voir s’agiter, se contorsionner les politiques, avec leurs discours nauséabonds, on se rend bien compte de ce qu’il leur manque : une audace dans la gestion des communs. Les conflits d’appartenance réduisent les utopies collectives à la sécheresse d’un présent immédiat. Il paraît donc nécessaire de redonner sens aux mots, qui, hier, sacralisaient la vie, et sans lesquels des êtres diminués, surgis de l’ailleurs, n’auraient pu trouver un apaisement dans la passion du semblable.

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Une vieille carte de cet archipel, prétendument passé de quatre à trois îles.

Le projet d’une fratrie recomposée en cette terre nouvelle n’a pourtant jamais été facile à réaliser pour eux. Ceux que le vent ramenait sur ces côtes savaient l’aridité des contrées originellement quittées, et ne cherchaient qu’à y retrouver le goût de l’autre. Sans amertumes. Ils avaient un tel appétit du collectif que la gestion des communs, avec tout ce que cela suppose de conflits et de tâtonnements, ne pouvait leur faire peur. Le Comorien d’aujourd’hui n’a rien de ces primo arrivants, certes. Mais il appartient à un monde abîmé, fracassé, concassé, par des années de domination sournoise. Un monde qui, à force de se voir saccagé, a perdu sa vertu originelle, qui se situait dans les liens, l’attachement, le vivre-ensemble.

De nos jours, le Comorien se laisse noyer dans une spirale, où la nature des liens entre les individus est régie par un principe d’accumulation des biens, ainsi que par les apparences. Il n’est plus dans cette réalité où l’abondance des liens l’emportait sur l’idée de l’appropriation et de l’objet-roi, du marché et de la consommation. Une réalité, où l’humanité avait un caractère méritoire. Par le passé, on ne naissait pas homme, en effet. On le devenait, en contribuant au destin commun. En conciliant les différences. Un préalable au projet d’une société égalitaire à l’horizontale, à laquelle aspiraient, sans y parvenir tout à fait, les Anciens. Il n’empêche qu’ils se cherchaient toujours des raisons de faire corps, ensemble. Ils n’avaient pas le choix ! Ils se savaient dépendants les uns des autres dans un paysage aussi âpre. Au lieu de se laisser nuire par l’obsession du pouvoir, ils s’inventaient des alliances, au sein desquelles l’égalité partait parfois du plus petit dénominateur commun, sur la base du don et du contre-don. Un principe qui nécessitait solidarité, générosité, partage.

Ne voyant pas ce pays comme un espace à occuper, mais plutôt comme un passage où se réécrivaient des réalités différentes, dans une même volonté de se défaire des liens passés, afin d’en esquisser d’autres, ils s’imaginaient (pour tenir) une sororité d’obédience matrilocale, au sein de laquelle le pouvoir avait valeur de garde-fou contre l’éclatement. Un imaginaire que la relation coloniale, avec le soutien ferme des gagne-petit, est venu bousculer, en inversant les liens d’appartenance. D’où ce désastre… le pays s’enfonçant dans les intrigues politiques, sans pouvoir retrouver son souffle d’antan. Les politiques actuels, en inscrivant leurs pas dans le nauséeux du séparatisme, enfoncent le clou. Que ne cherchent-ils pas à transformer les institutions, à commencer par cette constitution aux ambitions archipéliques si raccourcies ? L’audace en politique comorienne serait d’imaginer un peuple rassemblé à nouveau, et non de petites entités claniques, négociant leur survie au prix du baril annoncé[7]. Il paraît tellement simple de se sentir grand-comorien ou anjouanais de nos jours qu’on en perd son mohélien, entre deux crises de mahorité[8] aiguë. Mais il n’est dit nulle part que la bêtise est une vertu en pays dominé, et les gagne-petit, une armée de pantins en culotte courte à l’horizon limité…

 

Soeuf Elbadawi

L’image mise en avant appartient à un collectif d’organisations et de médias, promouvant l’idée entre les candidats durant les élections du 24 mars (1er tour) et du 21 avril 2019 (2ème tour) dans l’Union des Comores.
[1] Auteurs, l’un et l’autre, de concepts instillant l’idée d’un conflit permanent lié aux appartenances insulaires chez les Comoriens. Le premier a écrit L’archipel des Sultans Batailleurs en 1970 aux éditons Promo Al Camar, le second a produit un Essai sur les Comores en 1870, édité à Pondichery.
[2] Ne devrait-on pas dire « maorais » ? Les Comoriens font partie de ces peuples anciennement colonisés ou encore sous tutelle, qui n’ont que des appellations identitaires assignées par le dominant. Par un jeu d’écriture douteux, la France a décidé que les habitants de Mayotte n’étaient ni « mayottais », comme l’indique le nom français donné à l’île, ni « maorais », en fonction de la transcription du nom comorien, Maore, attribué à l’île.
[3] Litt. Une année où l’on n’était pas encore né(e). Pour dire surtout que le fait remonte à un âge trop ancien pour que l’on s’en souvienne.
[4] In Testaments de transhumance, Saindoune Ben Ali, Komedit.
[5] « La plaie, c’est mon esprit ». In Testaments de transhumance, Komedit.
[6] De 1958 date le grand débat séparatiste à Mayotte, avec le transfert d’un chef-lieu, de Dzaoudzi à Moroni.
[7] On aurait trouvé du pétrole et du gaz dans les eaux comoriennes. Les négociations pour la phase d’exploration, notamment avec les britanniques de Tullow Oil/ Discover Exploration, ont déjà commencé.
[8] Terme à manipuler avec prudence, dont usent certains séparatistes de « Mayotte française ».