Mayotte en souffre

La parution, en mars 2016, du livre de Mahamoud Azihary[1] aux éditions L’Harmattan a suscité un large enthousiasme chez les Comoriens, tant « mahorais » que ceux des autres îles – notamment au sein du camp de ceux qui défendent l’intégrité territoriale des Comores et dénoncent l’occupation illégale par la France de l’île comorienne de Mayotte. 

Le livre raconte comment on est allé chercher l’auteur – qui vivait alors en Angleterre – pour aller sauver la SIM[2] en si grandes « difficultés que personne ne [lui] donnait la moindre chance de survie » et comment il en a été évincé pour avoir refusé « de servir certains intérêts ». Mais si l’ouvrage dénonce avec force et limpidité les agissements de la France à Mayotte d’une manière générale, et la conjuration dont l’auteur est l’objet en particulier (à travers les préfets, les élus locaux, l’entre-soi des Wazungu[3], l’administration de la sphère d’État), il ne questionne jamais l’appartenance de Mayotte aux Comores. Alors que nombre de personnes des deux côtés de l’archipel se seraient attendus à cette question, connaissant le parcours de l’auteur. Lui se contente d’affirmer avec la plus grande clarté que « Mayotte est une terre française », bien « avant Nice et la Savoie ».

Le comportement des « préfets [qui] s’érigent en véritables gouverneurs des colonies » est dénoncé dès l’avant-propos. On retrouve l’expression à maintes reprises dans le livre, et un préfet ira jusqu’à affirmer « qu’il avait « les pouvoirs d’un quasi-gouverneur de l’Afrique je-ne-sais-plus-quoi (…) australe, si on peut dire ainsi ». Cette critique des préfets va plus loin. L’auteur les compare aux « maîtres négriers d’antan [qui] s’adressaient à leurs esclaves ». Et un exemple vient parfaitement illustrer cette comparaison, le préfet s’adressant au directeur de la SIM en ces termes : « De toute façon, on ne vous demande pas de réfléchir, on vous demande de venir à la préfecture pour qu’on vous dise quoi penser et quoi écrire ». La réponse[4] à ces propos fait probablement partie des raisons qui font que « les anciens préfets de Mayotte [ont formé] une sorte de conjuration dans les administrations centrales à Paris », conjuration qui finira par avoir la peau de l’auteur.

Dessin paru sur Wongo, un blog.

Les élus « mahorais », pour leur part, sont décrits comme des personnes « dociles » que le préfet « convoque » quand il veut », « relégués au rôle de caisses d’enregistrement », voire de « quasi-nuls »[5] ou même de nuls[6]. Ils font « montre d’une obéissance notoire vis-à-vis des préfets et des patrons des grands groupes qui financent leurs campagnes électorales, à la limite de la servilité ». Il me semble que la dénonciation des élus s’exprime avec encore plus de virulence que celle des préfets, puisque les premiers n’ont aucune volonté que celle de « l’État local qui était habitué à décider de tout,à être même [leur] tuteur, à penser le futur du territoire à leur place » et qu’ils « ignorent tout ou font semblant de tout ignorer ». Et ils lâcheront évidemment le directeur de la SIM au moment venu, à l’instar de Bacar Ali Boto, l’ancien président du conseil d’administration de la société qui lui déclara « qu’il se rangerait aux côtés de l’État, car il a compris que c’est du chacun pour soi, que les « Mahorais sont des ingrats » et qu’il ne se mettrait pas à dos l’État pour [le] défendre ».

L’entre-soi non seulement figure parmi les griefs avancés par l’auteur, dès l’avant-propos, mais bénéficie également d’une définition en bonne et due forme[7]. Un peu plus loin dans le livre, le ton est donné, il s’agit de gens « qui doivent tout contrôler à Mayotte, et qui contrôlaient déjà la Chambre de Commerce et d’Industrie, et la plupart des sociétés importantes de l’île, se passant les informations et s’accordant parfois sur les réponses aux consultations de marchés ». Leur puissance extraordinaire est mise à nu : « Et ces gens n’ont jamais eu peur de rien. Ils savent depuis toujours que, quel que soit le gouvernement en place, ils auront l’administration d’État et les élus dans leurs poches ». La profonde solidarité entre ces gens s’exprime, par exemple, lors du grand mouvement de grève de septembre 2011, lorsque « très rapidement, le préfet Thomas Degos fit venir des renforts de gendarmes mobiles et des policiers du GIPN. Son objectif principal : protéger les entreprises, les biens des gens de l’Entre-Soi ». De même, dire que les positions du journal « Les Nouvelles de Mayotte » soutenaient les gens de l’entre-soi contre le directeur de la SIM relève de la litote. Enfin, l’affaire « Vincent Liétar »[8] achève de « montrer à l’échelle de Mayotte la nature des connivences et des collusions existant entre l’État et les intérêts privés du cercle de l’Entre-Soi ».

Toute cette véhémence chez l’auteur n’entretient aucun rapport avec une quelconque revendication de l’île comorienne de Mayotte. Bien au contraire, d’entrée de jeu, dans l’avant-propos, les choses sont clairement énoncées : « cette île qui a voulu « rester française pour être libre »[9]. La présence des wazungu dans l’île est parfaitement légitimée, puisque les habitants de Mayotte sont ou « des Mahorais indigènes ou Mahorais originaires de l’Hexagone »[10]. Dans l’introduction, Mayotte est présentée comme étant restée française ou moment de l’indépendance des autres îles, sans un mot, ni sur l’ONU, qui considère l’occupation par la France de l’île comorienne de Mayotte comme illégale, ni sur sa reconnaissance de l’indépendance des quatre îles :« Restée française à l’accession des Comores à l’indépendance en juillet 1975, elle est devenue à partir de mars 2011 le 101èmedépartement français et 5èmedépartement d’outre-mer. (…) Elle est aussi devenue une région ultrapériphérique de l’Europe (RUP) à partir du 1erjanvier 2014[11]. Il y est également explicitement écrit que Mayotte était le territoire le plus pauvre de France et le plus pauvre de l’Union européenne ».

Capture d’écran : Azihary sur Mayotte 1ère.

Je ne résiste pas à l’envie de citer une seconde fois ces phrases dépourvues de toute ambiguïté : « Mayotte est une terre française sur laquelle peu de personnes maîtrisent la langue de Molière », « ce territoire au sous-développement chronique, placé sous perfusion de la Métropole et pourtant français depuis 1841, avant Nice et la Savoie »[12]. Mayotte française, est une évidence chez l’auteur : « Dans la République à Mayotte, « les Mahorais vivant dans la France ». Cela explique pourquoi elle est opposée aux Comores comme on l’a vu dans l’introduction, et quand il s’agit d’expliquer le « non-développement de Mayotte, dépassée par le moindre pays d’Afrique Australe ou de l’océan indien (hors Comores) »[13] ou « les vrais religieux des Comores ». C’est la raison pour laquelle un Comorien des autres îles est considéré comme « clandestin sans papiers » ou comme « un clandestin Anjouannais, donc sans papiers ». Et c’est aussi ce qui explique que le shiMaore, selon l’auteur, soit considéré, non comme une variante du shiKomori, mais comme une langue « dérivé [e] du swahili[14]. Pourtant, l’auteur est vu par les gens de l’entre-soi comme « un indépendantiste cherchant à mettre en difficulté l’État français à Mayotte ». « Ce qualificatif [qui] est une infamie sur ce territoire », signifie à leurs yeux anti-français, presque un terroriste ».

Les propos tenus dans le livre paraissent pourtant improbables dans la bouche d’un indépendantiste. Mayotte en sous-France est plutôt une attaque en règle de la politique française à Mayotte, et nullement une remise en cause de la présence de la France sur l’île comorienne. Et comme le titre l’indique, ce qui est revendiqué, c’est que Mayotte ne soit pas en sous-France – au-delà du jeu de mots (Mayotte en souffrance) – mais en France. En « vraie » France ! Cette revendication de l’égalité entre Mayotte et la France expliquerait pourquoi Mayotte est considérée dans le livre comme n’étant pas en colonie. Comme n’étant pas colonisée. Ainsi l’auteur s’insurge contre la présence à Mayotte d’un « paternalisme colonial », de conduites comme au « bon vieux temps des colonies ».

Il n’évoque pas que le temps colonial, proprement dit. Il parle aussi de « période postcoloniale »[15], de « post-colonie », de« méthodes coloniales proches de la Françafrique », de « méthodes de la françafrique et de la mafiafrique », « des comportements coloniaux (…) des pratiques coloniales et pratiques frança-fricaines (…) de justice coloniale (…) d’autres pratiques plus proches de celle de la françafrique »[16], de « pratiques d’un autre temps »[17]. L’auteur semble ne pas comprendre  « que quelqu’un à Paris (…) considère que Mayotte n’est qu’un résidu de la République française », « où le temps des colonies connaît encore de beaux jours ». En fait, tout s’explique très simplement par le fait que ces pratiques, attitudes, conduites et comportements ont existé depuis l’occupation coloniale de Mayotte en 1841 et perdurent de nos jours dans Mayotte colonisée. Tous ceux qui ont voulu voir dans ce livre un point de vue patriotique en sont donc pour leurs frais.

Mohamed Nabhane


[1] Mahamoud Azihary a tenu à apporter certaines précisions à la lecture de cet article : [il] « est un anti-colonialiste qui a décidé de centrer son combat sur les pratiques coloniales et françafricaines à Mayotte et seulement à Mayotte tout en soutenant depuis toujours des leaders politiques comme Moustoifa Said Cheikh(…) ».

[2] Société immobilière de Mayotte.

[3] Pluriel de mzungu, terme bantu que l’on trouve dans le shiKomori, qui signifie « Européen », « blanc » (et non en mahoraiscomme indiqué dans le livre, p.25, note 7).

[4] « Monsieur le Préfet, il faut vraiment que vous sachiez que vous n’êtes pas mon patron et que vous ne pouvez pas me parler comme si j’étais votre subordonné de 4èmerang. Je suis sûr que vous ne parleriez pas à ceux qui vous entourent comme vous le faites avec moi et je ne comprends pas ce qui vous permet d’avoir ce comportement à mon égard. Maintenant, je vais vous dire à mon tour, et prenez-le comme un conseil d’ami : si vous voulez vous comporter comme mon patron, vous risquez de finir en prison(…) », p. 49.

[5] PP.92 et 181 : ce sont les propos tenus par « Frédéric Mitterrand(…) dans son livre ».

[6] « Y a-t-il une relation de cause à effet entre le paternalisme colonial et la nullité des élus ? », p.17.

[7] « (…) globalement, il est composé de ces personnes capables d’orienter les décisions de l’État avec ses services déconcentrés, sa police, sa gendarmerie et sa justice, d’abord au niveau local, puis jusqu’aux administrations centrales et aux ministres de la République, pour leurs intérêts purement privés et personnels ». P. 14

[8] Liétard est un « ancien salarié de la SIM que [l’auteur en tant que Directeur avait] licencié entre-temps un protégé du cercle de l’Entre-Soi. Depuis avril 2013, il était l’instigateur des articles haineux de l’organe fascisant de désinformation Les Nouvelles de Mayotte, à défaut d’écrire lui-même certains de ces articles. » p. 207. C’est la maison qu’il occupait qui sera déclarée abusivement par les plus hautes autorités de l’État français monument historique dans une affaire célèbre à Mayotte, au nom de cette logique de l’Entre-soi.

[9] P.14. L’expression est  entre guillemets sans italique. 

[10] Idem. Le terme « indigènes » est en italique dans le texte.

[11] PP.17, 18. Il y est quand même concédé que « Mayotte est (…) l’île la plus au sud de l’archipel des Comores formé de quatre îles ».

[12] P.193 et 261. Cet argument (français avant Nice et la Savoie) est déjà employé par les partisans de Mayotte française avant l’indépendance. Il ne tient ni géographiquement (Nice et la Savoie non seulement se situent en Europe mais ont une frontière commune avec la France) ni historiquement  (Mayotte est colonisée par la France pendant la période dite coloniale à la suite de la perte de l’Île de France, alors que les rapports entre Nice, la Savoie et la France sont d’une toute autre nature). 

[13] P.183. Extrait d’un mail, donc en italique dans le texte.

[14] P.146. L’orthographe hésite entre « mahorais » (voir p.25 et 133, notes de bas page, respectivement n°7 et 47) et « shimaore » (pp.146 et 217).

[15] P.202. Entre guillemets et en italique dans le texte.

[16] Idem. A noter que ces derniers propos figurent dans une pétition adressée au Premier Ministre et ne peuvent donc pas être directement attribués à l’auteur.

[17] P.152. Propos de la pétition.