Violence de l’écriture et écriture de la violence, une esthétique littéraire comorienne ?

D’une réalité violente au tableau d’une contre-utopie. La fiction littéraire comorienne dans son ensemble est profondément hermétique à l’idée futuriste. Il n’existe aucun texte de science-fiction. C’est un fait ! Or, la principale raison de ce fait, de ce constat, c’est bien l’idée d’ancrage réel auquel sont soumis les textes. Aucun écrivain comorien ne prétend inventer l’univers dans lequel il décide de faire transiter ses personnages. Bien au contraire, ils affirment tous s’inspirer de la réalité.

Mohamed Toihiri soutient décrire les mœurs de la société comorienne dans un tableau édifiant du marasme dans lequel s’embourbe son protagoniste, le docteur Idi Wa Mazamba. Sast revendique l’idée d’une peinture exacte de la réalité quotidienne dans les îles de la lune ; en écrivant ses berceuses assassines. Salim Hatubou écrit son roman le plus sombre, le plus vulgaire, tranchant définitivement avec son style habituel, avec les Démons de l’aube. Car là, la douceur et l’aspect apaisé de son style – perceptibles dans tous ses textes où les Comores paraissent alors un pays d’histoires et de civilisations à découvrir, un retour aux sources nécessaire pour la quête identitaire – s’effilochent. Le voyage poétique imprimé dans les fréquentes répétitions qui rythment ses contes d’introspection cesse.

« Floc floc floc faisaient mes babouches qui m’allaient un peu grandes, sur le chemin de Milepvani, je m’en allais », la formule magique répétée en leitmotiv à chaque début de conte, comme la condition sine qua noneà l’entrée dans l’univers du merveilleux, ou encore cet appel intime vers le souvenir, scandé dans Métro Bougainville – « Viens fils de mon fils, vient pauser tes paumes nues sur mes yeux blessés. Tiens fils de mon fils, tiens ma main tremblante et marchons » – cèdent la place aux imprécations, aux propos vifs d’Issou : « Je précise même que mon français est pourri parce que l’école dans mon pays on l’a pourrie… » Loin de toute la poésie du départ, de la mélancolie et de la nostalgie des précédents textes, les Démons de l’aubetémoignent d’une plume nouvelle et bouleversée de l’auteur. Une plume ancrée, elle aussi, dans une réalité qu’il a découverte en quelques mois et qui l’emmène à conter « une histoire sortie des entrailles d’un désespoir, une histoire bercée par la haine… »[1]

Mohamed Toihiri, lors d’une rencontre littéraire au Muzdalifa House à Moroni.

Sa quête frénétique de la mémoire l’avait enfin amené pour un long moment dans les îles.  Dans le cadre d’une mission Stendhal, Salim Hatubou quittait la France et formulait ainsi son projet d’écriture : « J’avais pour but d’écrire une trilogie sur l’épopée comorienne ». La réalité du terrain l’a donc mené à poursuivre : « En plus des histoires des princes et des princesses, de sultans et de guerriers d’antan, j’ai retranscrit la vie de ces princes et princesses modernes devenus « guerriers » malgré eux, ces garçons et filles luttant contre la misère quotidienne, dans l’indifférence totale des hommes politiques qui ont précipité le pays dans les abîmes »[2]. Lui aussi le souligne, il n’a pas inventé mais « retranscrit la vie de ces princes et princesses modernes ».Ici, nulle fiction de départ, mais une réalité de « misère quotidienne »d’un pays « précipité dans les abîmes ». Cette réalité semble alors si féroce aux yeux de l’auteur que sa poésie originelle et apaisante n’a plus droit de cité, et elle disparaît totalement dans ce roman.

Un roman dont la posture du personnage narrateur, un jeune garçon, l’écriture dans l’incipit et la fin du récit, sont grandement inspirés de l’œuvre d’Ahmadou Kourouma : Allah n’est pas obligé…Peut-être l’auteur a-t-il perçu une situation similaire à celle décrite par le jeune Birahima, tout au long du récit. Il est possible d’y lire les résonnances, ne serait-ce que dans les premières lignes, où le narrateur emprunte la voix de Birahima pour faire parler Issoufa. Avec moins d’élan, certes, celui-ci se présente ainsi au lecteur : « Je m’appelle Issoufa Mmadi, j’ai douze ans et je jure sur le Coran ou la Bible ou tout ce que vous voulez même de dire la vérité-vraie… »Tandis que Birahima accroche tout de suite par son « Et d’abord… et un… M’appelle Birahima. Suis p’tit nègre. Pas parce que suis black et gosse. Non ! Mais suis p’tit nègre parce que  je parle mal le français. C’est comme ça. Même si on est grand, même vieux, même arabe, chinois, blanc, russe, même américain ; si on parle mal le français, on dit p’tit nègre quand même, ça c’est la loi du français de tous les jours qui veut ça ».

Au regard de cette comparaison, nous voyons se dessiner un personnage singulier, celui de l’enfant affirmant son statut testimonial, assumant une stature de l’indifférence et blasée, redéfinissant les codes de son franc-parler ou mauvais parler, et illustrant en lui-même et par lui même, les méfaits d’une évolution sans limites, sans repères et sans racines. Ainsi en va-t-il de Issoufa, comme il en allait de Birahima, que la misère quotidienne et l’absence de futur, d’espoir, pour l’un, et la guerre et le statut de Small soldiers pour l’autre, vont transfigurer et transformer en objet-résultat un système dont ils sont les victimes, devenues bourreaux.

Une réalité dystopique

S’il peut sembler tout à fait paradoxal de proposer une telle association de mot, il reste du moins absolument nécessaire d’en forcer le constat. Il est vrai, lorsqu’un univers se définit dans un système futuriste où, l’espace et le temps sont limités par des axes d’extrême insignifiance, les personnages se meuvent à contre-courant d’une société aux libertés surtaxées ou inexistantes, les protagonistes ne peuvent s’extraire d’un champs d’action où les repères inhérents à l’humanité effleurent la vacuité, alors le monde tel qu’il est décrit n’est plus qu’un espace parallèle et le sous-genre littéraire auquel appartient ce monde, cet univers est celui de la science-fiction. En ce sens, nous pourrions identifier une partie de la littérature comorienne écrite, roman et nouvelles confondues, comme appartenant à la science-fiction.

Salim Hatubou dans l’oeil de la photographe Yohanne Lamoulère.

Étant donné que pour une bonne part des nouveaux textes publiés depuis les années 2000, la primauté est donnée à la peinture d’un paysage où la lumière peine à percer, où les personnages peinent à se mouvoir dans un espace noir, sombre, où chaque protagoniste semble l’ombre d’un humain, tant la fragilité de ses convictions s’exacerbe au fil des pages, face à une perte de repères de plus en plus suffocante. Cette fragilité du corps qui s’amenuise se profile en filigrane, parallèlement, à une fragilité devenant absence des valeurs morales. Dans les Démons de l’aube, Jellouna, petite fille de quatorze ans n’est plus une enfant, mais une reine-mère despotique, une enfant gouvernant un état anarchique où le non-droit ou le « tout droit » entraînent une descente aux enfers bien plus immonde que celle de la société initiale, lorsque ces enfants, ces jeunes désœuvrés, n’étaient pas encore les maîtres des Comores.

Dans ce cadre précis, le lecteur est propulsé au fin fond des abîmes, au milieu de ruelles où « des corps jonchent les sols »[3],sans éveiller la moindre stupeur, ni le moindre dégoût. Dans ce cadre là, la réalité serait largement, amplement dépassée et défigurée, au profit de la fiction. Alors, nous pourrions supposer lire une œuvre de science-fiction ou d’anticipation. Et pourtant, notre erreur serait grande et l’on nous taxerait d’inculte, si nous osions un tel rapprochement. Car comment nommer science-fiction une œuvre qui prétend ne se référer aucunement à la science et très peu à la fiction ? Hatubou le souligne lui même. Il parle bien de son « île à la forme de Pas », et si même dans ce prologue, qui résonne en avertissement au lecteur, la majuscule est mise au « Pas », c’est peut-être pour rappeler cette idée de néant.

Une idée déjà évoquée dans le nom donné par Aboubacar Saïd Salim lorsqu’il nomme les Comores, « la République des Kavu »[4] ; un terme dont la traduction est « néant ». S’accorderaient-ils alors sur cette absence d’espoir ? Conviendraient-ils donc tous de la vacuité de leur pays d’origine ? Les textes le sous-entendent. Car le « Pas » comprend bien l’ambigüité du mouvement, déjà traduit par Saindoune Ben Ali[5]comme l’amorce du départ, l’annonce d’un exode massif et, en ce sens, de la désertification des îles. Repris sous l’aspect négatif, le mot, s’il conserve la double lecture, renforce alors l’idée d’absence, de vacuité absolue. Ainsi, persiste, semble-t-il, chez les auteurs, ce regard aux abords alarmiste, se prévalant pourtant lucide sur des réalités leurs. 

Il n’y a alors pas de science-fiction au fond, mais bien un topos du vide absolu, présent comme un leitmotiv dans la conception raisonnée sur un territoire jugé en pente descendante. Les Comores deviennent ainsi, sous la plume de ces écrivains, une réalité si bouleversée qu’elle annule l’idée de rêve, et encore plus d’espoir. Dans un univers où il n’y a nulle projection futuriste, ni carte ou parchemin permettant à un héros donné de parvenir à la découverte de lui-même par le biais d’éléments inexistants, inventés et admis comme communs dans un monde – où il pourrait être tout aussi simple de se télé-transporter que de survoler l’espace à l’aide de son corps seulement, et d’autres choses, que savons nous encore – l’alternative ne serait plus donnée au rêve pour la création littéraire, mais à la réalité pour une transposition livresque.

Lors d’une rencontre du collectif Djando la Waandzishi au groupe scolaire Fundi Abdoulhamid à Moroni. A l’arrière: le poète Aboubacar Said Salim.

Car dans ce monde noir, les héros n’ont d’issue que la quête inachevée d’un idéal qui, se transformant en utopie, les enferme dans une sphère de l’échec. Ainsi, du petit Issou, âgé de dix ans à peine, au docteur Idi wa Mazamba, en passant par Momo, La petite fille, Sitty Mahabouba, Djitihadi, et tant d’autres encore, la fin est la même, elle prend vie dans l’échec. Si les uns meurent, les autres deviennent fous. Et les idéaux tant rêvés ne permettent pas la réalisation de l’être, comme si finalement, l’univers dans lequel cette quête est entreprise – les Comores – se trouvait sous le sceau d’une certaine fatalité. Et en effet, nul héros ne parvient à s’accomplir dans ce microcosme. Le rêve se heurte à l’utopie dans un espace décrit non plus comme une contre-utopie, mais bien une dystopie par essence.

En ce sens, il semble qu’en littérature comorienne – une littérature d’inspiration sociale-  la réalité se vêtît des élans compulsifs des écrivains, du désir violent de donner à voir dans quel monde des enfants sont propulsés sans parachutes. Issou, dans son parler maladroit d’enfant déscolarisé, résume sa détresse et explique ses malaises d’enfant ainsi :

« Pour jugement là ; j’ai pas voulu avocat, j’ai dit comme ça que mon avocat (…) c’est avocate et elle s’appelle école. Si vous avez un peu de temps même, après là, allez voir Ecole de mon pays, c’est même pas école, on dit que c’est école, mais c’est n’importe quoi même. Je dis comme ça, si Ecole est venue là, elle ouvrirait sa bouche et vous verrez ses bancs cassés quand il y a des bancs, ses livres déchirés quand il y a des livres, ses chaises bancales quand il y a des chaises, son sol fracassé, ses murs cadavres, ses enseignants pas payés. »[6]

Pour Issou comme pour ses camarades, leur quotidien de débrouille, de micmacs, de « démons » pour espérer survivre, vient de l’absence d’instruction à cause d’un système où l’école est absente. Livrés à eux-mêmes, ils transmutent et deviennent des tyrans sanguinaires que plus rien ni personne n’effraie.

Cependant, bien évidemment, nous arrêterons la comparaison entre les textes cités et le roman dystopique, car comme bien souvent, et ainsi que nous le signalions tout de même, le romancier comorien partant du regard et du constat, il n’y a pas d’anticipation sur des faits à venir (même s’il est possible de lire Les Démons de l’aube ou bien les Testaments de Transhumance comme des œuvres d’anticipation), le propre des œuvres de science-fiction. Pourtant, en confrontant des textes de science-fiction à certains ouvrages comoriens, nous ne pouvons qu’admettre une chose : Aldous Huxley[7] fait appel à son imagination, un imaginaire puisé dans la réalité de ses idées, pour créer cet univers totalitaire où l’arbitraire est force de loi commune, tandis que pour Sast ou Hatubou, pour Saindoune Ben Ali ou Anssoufouddine Mohamed, Ali Massimia ou Ibrahim Barwane, Fahoudine Ahamada-Mzé et bien d’autres encore, les Comores paraissent en elles-mêmes la société et l’expérience du pire. 

Djoumbe Thoueibat


[1] Salim Hatubou, Les Démons de l’aube, l’Harmattan 2006, p.7

[2] Salim Hatubou, Les Démons de l’aube, l’Harmattan 2006, p.7

[3] Salim Hatubou, Les Démons de l’aube, l’Harmattan 2006

[4] Aboubacar Saïd Salim, Le Bal des mercenaires, Komédit, 2002

[5] Saindoune Ben Ali, Kaharo, in Les Testaments de transhumance, Komédit 2002

[6] Salim Hatubou, Les démons de l’aube, p.175.

[7] Aldous Huxley, Le meilleur des mondes.

Contribution proposée dans le cadre du collectif Djando la Waandzishi par Djoumbe Thoueibat, critique et universitaire. L’image en Une du texte : les poètes Saindoune Ben Ali et Anssoufouddine Mohamed, lors d’une rencontre avec Djando la Waandzishi au Muzdalifa House à Moroni.