Bruno ou l’autre Humblot mort assassiné à Domoni

Retour dans le passé. Un petit exercice de mémoire. Petit ! Oui, car le souvenir de l’homme dont je vais vous parler est encore frais pour la plupart de ceux qui l’ont connu. Pour les autres, il faudra faire preuve d’imagination pour saisir la complexité de ce qui lui est arrivé. Dans un contexte qui nous est totalement étranger, aujourd’hui, mais pourtant familier, celui de la fin de la période dite coloniale.

J’aimerais vous faire ici le récit de Bruno Humblot. Bruno le créole. L’homme engagé. L’ami loyal et charismatique. Le frère modèle. Le père assassiné. A l’aide de ses proches, j’ai essayé de retracer son parcours.

Bruno Humblot naît un 27 avril 1949 à Mitsamiouli. Il grandit en Grande-Comore, alors colonie française, dans une famille, qui, comme beaucoup d’autres familles créoles de l’époque, vit principalement de l’agriculture. A l’instar de nombre de camarades de sa condition, il construit son identité entre des valeurs comoriennes et occidentales. Il navigue entre deux imaginaires. L’archipel, d’un côté, la France, de l’autre.

Métis, il maîtrise dès son plus jeune âge aussi bien la langue du colon que celle du terroir. Scolarisé au lycée Saïd Mohamed Cheick de Moroni, le seul lycée de l’archipel, il s’y lie d’amitié avec des jeunes venus de tous les coins de l’archipel. Ses camarades de classe sont issus (souvent) de familles aisées. On leur inculque des valeurs impérialistes – l’histoire de la France glorieuse – afin de les préparer aux meilleures fonctions du pays.

Patrick Mac Luckie, originaire d’Anjouan, fut l’un de ses plus proches amis. Son récit situe l’année 1968 comme une date-clé de la contestation de cette présence coloniale aux Comores. Cette année est celle d’une grosse grève généralisée, qui secoue les lycéens comoriens. Bruno et lui sont pour la première fois de leur vie confrontés à un mouvement anticolonial à cette époque où critiquer la présence française était formellement interdite.  Sans être acteur du mouvement, ils en sont les témoins.

Au temps de la lutte pour l’indépendance et du mkolo nalawe…

A l’obtention de leur bac cette même année, ils quittent, ensemble, les Comores pour St-Etienne, où ils entament des études de droit, pour Bruno, et de géographie, pour Patrick. Didier Humblot – frère du premier – m’a rapporté ses échanges avec Bruno sur son séjour en France. Son arrivée en métropole le marque profondément. C’est une réelle prise de conscience pour lui, puisqu’il y découvre un racisme qu’il ne s’attendait pas à subir, lui, qui, toute sa vie, avait été considéré comme un mzungu[1]. Le descendant de Léon Humblot n’est rien d’autre en France qu’un africain, parmi d’autres.

A Saint Etienne, Bruno et ses amis se lient d’amitié avec des étudiants africains d’origines diverses et découvrent les enjeux de la colonisation, le marxisme et l’exploitation de la France en Afrique, au travers des prises de paroles de leurs nouveaux camarades. Ils se prennent à rêver d’indépendance et de souveraineté pour leur pays d’origine. Ses convictions politiques prendront réellement forme à ce moment-là. Un an plus tard, ils rejoignent tout deux Aix-en-Provence, où ils fréquentent l’Association des Etudiants Comoriens de France (l’ASEC), au sein de laquelle ils animent des débats houleux en faveur de l’indépendance.

Ses idées en tête, il décide de rentrer chez lui à la fin de ses études. Il devient professeur des écoles à Ntsudjini et se lance en politique pour poursuivre le combat pour l’indépendance sur place. Avec ceux qui deviendront, plus tard, des figures de la sphère politique comorienne (Salim Himidi, Said Ahmed Said Ali, Farid Hassane, Ali Yachroutu et tant d’autres), il forme le parti socialiste des Comores (PASOCO). Ce mouvement politique indépendantiste est à l’origine du célèbre slogan « mkolo nalawe », repris et scandé à plusieurs reprises par la population lors des manifestations pour l’indépendance.

Il a été un membre important de ce combat, majoritairement mené par des jeunes qui avaient fait la découverte des réels enjeux de la colonisation à l’étranger, observant les luttes menées ailleurs, par-delà nos frontières maritimes. A leurs retours, ils rapportaient la nouvelle idéologie socialiste dans leurs bagages. Bruno Humblot était un bon vivant. Il aimait la moto, jouait de la musique et était politiquement engagé, surtout. Sa singularité ne manquait pas de lui attirer de la sympathie du grand nombre. Mais il avait également ses détracteurs.  Certains le pensant non-légitime dans le combat indépendantiste à cause d’une partie de son histoire familiale, d’autres le percevant comme un traître à la France.

Bruno Humblot et sa guitare…

Une chose est sûre, sa cote de popularité au sein des cercles indépendantistes est certaine, lorsqu’il perdit tragiquement la vie le 8 juillet 1974, à l’âge de 25 ans, quelques mois à peine avant la proclamation de l’indépendance. Il n’aura jamais goûté aux joies de cette « libération », après s’être tant battu pour elle. Bruno a succombé à ses blessures à l’hôpital. C’est à Domoni[2], en revenant d’un grand piquenique qu’il a été tué par une foule en colère. Son seul crime a été de se trouver au mauvais endroit, au mauvais moment. Il se serait arrêté à la suite d’un accident – impliquant une petite fille et un chauffard – pour porter secours. Accusé à tort d’être l’auteur de l’accident, il fut battu à mort sur place.

Depuis ma plus tendre enfance, j’entends parler de l’histoire tragique de Bruno Humblot. Cet homme, lynché par la foule, pour un crime qu’il n’avait point commis. Cette histoire aux contours légendés par les récits des uns et des autres, au point de rendre les lieux, les dates et les circonstances incertains, n’était devenue qu’une anecdote pour illustrer, tantôt les dangers de la route, tantôt la colère d’un peuple décidé à se rendre justice, lui-même. Ce qui m’interpelle le plus concerne l’impunité. Aujourd’hui, près de 50 ans après sa disparition, sa mémoire n’a jamais été honorée, justice n’a jamais été rendue, et cela donne un sentiment terrible d’injustice à sa disparition.

Celui qui s’est construit entre la France et les Comores est mort comme un apatride. Les auteurs de ce crime encore en vie n’ont jamais eu à comparaitre devant la justice, ni à expliquer leur crime, ni même à demander pardon. A la brutalité de sa mort s’ajoute le déni de son existence. Quand on sait que le sentiment d’appartenance à un village, à un quartier, est si fort aux Comores, comment se fait-il que ce jeune mort d’une façon si barbare n’ait soulevé l’indignation de personne ? Aucune réaction de la notabilité chargée de gérer ce genre de situation. Certains, comme Célestin Humblot, soupçonnent une embuscade. Selon lui, il n’y a jamais eu d’accident. Aucune jeune fille n’a été blessée. Tout ceci ne serait qu’une mise en scène pour faire taire à jamais le jeune homme charismatique à la popularité grandissante. Les assassins auraient selon lui été payés, puis envoyés en France, quelques jours, après cet incident.

Selon des personnes vivant aux Comores à cette période, la notabilité de Domoni aurait même été jusqu’à faire barrage pour protéger les assassins. Aucune réaction de la jeunesse comorienne, à laquelle Bruno se rattachait. Du côté français, même scénario ! La justice française ne s’est pas emparée de l’affaire, n’a mené  aucune enquête. Comme si Bruno n’était pas assez français pour avoir droit à la justice ou à l’indignation générale. Toutes les personnes qui l’ont connu ont été évidemment profondément touchées par l’atrocité de ce crime. Mais le deuil a été porté individuellement, et non pas par la communauté, comme cela se fait généralement aux Comores.

Dans une soirée avec des amis.

Bruno Humblot incarne pourtant les Comores dans toute leur splendeur, passée et à venir. Métissée et multiculturelle. Sa vie est le symbole d’une « comorianité » qui va bien au-delà de la couleur de peau, de l’origine ou de la religion. Le comorien actuel est une personne convaincue de son appartenance à l’histoire archipélique, à la fois conscient et fier de ses particularités, qui en font un individu unique. Bruno Humblot en était un ! Dommage que le flou lié à son identité ait empêché la reconnaissance de celui qu’il fut, que la perception erronée que nous avions et avons toujours du comorien ait conduit à l’indifférence totale. Il avait contre lui ses origines, sont teint pâle, son prénom et son nom, qui rappellent la domination française.

Toutes les questions sur les circonstances réelles de sa disparition n’auront probablement jamais de réponses. Subsiste la question de l’appartenance, de l’identité. Celui, qui, de son vivant, n’a eu de cesse de véhiculer un message d’unité et de fraternité pour le peuple auquel il se sentait appartenir n’a pas été pleinement accepté. Son histoire nous ramène brutalement aux défis politiques et sociaux auxquels notre société doit faire face, encore aujourd’hui. Accentué par la mondialisation et l’expatriation, la question de la « comorianité » est au cœur de nombreux débats et source de frustrations immenses. Elle est le reflet des questionnements identitaires auxquels nous avons tous dû faire face à un moment ou à un autre de notre vie, en tant que comorien, franco-comorien ou bien vivant à l’étranger. Il ne s’agit pas là de couleur de peau, mais bien de comment on se perçoit et comment les autres nous perçoivent.

Bruno laisse un fils, Christian, derrière lui, qu’il ne connaitra pas. A travers l’écriture de son histoire, c’est notre société que j’interroge. Notre responsabilité et nos devoirs vis-à-vis des nôtres. C’est un hommage tardif que j’entends ici rendre à un être qui a apporté sa pierre à la construction de la nation comorienne, mais qui n’a jamais obtenu la reconnaissance qui lui est due.

Jocelyne Fontaine


[1] « Blanc ».

[2] Sur la route du Nord à Ngazidja. Le village de Domoni se situe entre Hahaya et Ntsaweni dans la région du Mbude. Coupé en deux dans son histoire, il est surtout connu sous les noms de Domwa djuu et Domwa mbwani, aujourd’hui. Domwa mbani se trouve sur la route nationale.